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Joseph Mery
Un chat, deux chiens, une perruche, un nuage d'hirondelles

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  • III. Aventures et pérégrinations. La cloche de Saint-Leu. Grande Nouvelle. Je prends la pose de Napoléon à Austerlitz. Une Pie. Duel sur un cerisier. Les hirondelles. Insurrection formidable. Le siège du clocher. La voix de l'horloge. Insomnie de ma perruche. Immense bataille. Retour à la cage.
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III. Aventures et pérégrinations. La cloche de Saint-Leu. Grande Nouvelle. Je prends la pose de Napoléon à Austerlitz. Une Pie. Duel sur un cerisier. Les hirondelles. Insurrection formidable. Le siège du clocher. La voix de l'horloge. Insomnie de ma perruche. Immense bataille. Retour à la cage.

En venant se percher sur les arbres des Plessis, la perruche avait fait un grand pas rétrograde ; à mon avis, elle manifestait une tendance évidente à se rapprocher de Saint-Leu. Le souvenir du Musée de Marseille ne me laissait aucun doute sur le dénouement.

Les perruches ont un don bien rare chez les hommes ; elles savent écouter, elles aiment écouter. Chez ces oiseaux, le sens de l'ouïe absorbe continuellement, et, s'ils avaient une complète conformation de ressorts dans l'organe de la parole, Dieu sait tout ce qu'ils apprendraient par coeur et tout ce qu'ils rediraient. Malheureusement, le mécanisme de la prononciation est très borné dans leur bec, et leur répertoire est peu varié. Malgré cette insuffisance de moyens, les perruches se croient obligées de prêter une oreille attentive à tous les bruits extérieurs, et ce que les autres animaux écouteurs font par crainte d'un péril, les perruches le font par leur instinct, qui est l'amour de l'audition.

De tous les bruits extérieurs qui frappaient plusieurs fois par jour les oreilles de la perruche, notre héroïne, le bruit de la cloche de l'église était le plus retentissant. Elle se réveillait au premier angelus, elle s'endormait après le dernier. Probablement, elle doit avoir fait quelques tentatives de gosier pour répéter la sonnerie ; mais elle n'a pas réussi, ce qui lui a donné encore plus d'estime et d'affection pour cet inimitable voisin.

Du haut des arbres des Plessis elle a entendu cette voix du clocher, comme une voix domestique qui l'appelait à la cage, et elle a obéi, sans prévoir, hélas ! les tribulations qui l'attendaient et qui ont eu pour témoin tout le village de Saint-Leu.

Au parc de Boissy, elle n'entendait pas la cloche de son village ; aussi a-t-elle fait un assez long séjour sur les arbres de ce château. Pourquoi a-t-elle quitté ce paradis terrestre, où rien ne lui manquait, où rien ne la troublait ? Ici est un mystère, et j'ai essayé de l'approfondir. Son instinct lui disait bien qu'elle était dans le vrai domaine des perruches, dans une belle forêt indienne, sous un ciel chaud ; mais elle cherchait aux environs tout ce que cette nature maternelle devait lui donner, à savoir, des perruches sur les branches, des cannes à sucre, des rizières et des singes pourvoyeurs. Au lieu de cela, qu'a-t-elle vu ? Une bande d'enfants, pris pour des singes, qui émiettaient du pain sur le gazon et ne montaient jamais sur les arbres. Il y avait de quoi bouleverser un cerveau de perruche. Aussi, pour se délivrer de ce tableau qui troublait son instinct, elle a pris son vol au-dessus des arbres du château, et, ayant aperçu dans le lointain l'oasis des Plessis, au centre d'une plaine de blé mûr, elle a déménagé tout de suite, et c'est là qu'elle a entendu la cloche de Saint-Leu.

Un matin, M. Adrien, l'habile chorégraphe de la Porte Saint-Martin, arrive et me dit :

- Tout le village est en rumeur ; la perruche est dans le clocher de l'église !

S'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, comme dit le poète divin, je pris la pose stoïque donnée à Napoléon par le peintre Gérard dans le tableau de la Bataille d'Austerlitz. Rapp, tout essouflé, arrive pour annoncer, comme une nouvelle inattendue, la victoire. L'Empereur le regarde et semble lui dire : - Je la connaissais avant vous.

Nous descendîmes sur la place de l'église ; la foule y accourait. Saint-Leu n'avait jamais vu de perruche ; c'était un événement. Tous les yeux arpentaient le clocher, depuis la base jusqu'à son coq doré, servant de girouette ; mais personne ne voyait une plume verte. Cependant le doute n'était pas permis ; plusieurs personnes dignes de foi, entre autres le gardien des tombes de l'église, M. Decroix, son plus proche voisin, et M. Thomas Chassain, propriétaire de l'hôtel de la Croix-Blanche, affirmaient que l'oiseau avait passé la nuit dans la cage du clocher, mais qu'il courait probablement la campagne à cette heure.

La foule s'obstina toujours à regarder le clocher.

Cette conduite de l'oiseau était naturelle ; il était accouru à une voix connue, qui lui rappelait tant de festins et de friandises ; mais, n'ayant trouvé aucune main généreuse à côté de la voix, il avait fallu songer à se mettre en quête du repas du matin. L'appétit de ces oiseaux est impatient du moindre retard.

On sait que le village de Taverny est la continuation de Saint-Leu ; ces deux localités pourraient avoir le même nom. Or, ce jour-là, M. Fallet, boulanger à Taverny, se promenant dans son jardin, entendit un grand bruit d'ailes et de feuilles du côté d'un cerisier, et, avançant avec précaution, il assista de très près à un curieux spectacle, dont il nous a fait le compte rendu. Son récit nous permet de supposer que les choses se sont passées comme nous allons les décrire pour les besoins de l'anecdote.

Avec cette promptitude de coup d'oeil dont jouissent tous les oiseaux, même dans leur vol le plus rapide, la perruche découvrit un arbre coloré à l'indienne ; c'était un cerisier chargé de fruits. Le rouge est l'aimant d'un bec. Notre héroïne s'abattit sur cet arbre, qui lui rappelait le caquier de l'Inde. Elle éprouva sans doute une joie vive en voyant flotter autour d'elle ces grappes savoureuses de rubis, qui promettaient un festin inépuisable. Les oiseaux ont aussi leurs destinées ; habent sua fata. Le bec de la perruche s'ouvrit et se referma ; un frisson la saisit ; elle aperçut devant elle un oiseau qui ne parlait pas sa langue. Chez les animaux comme chez les hommes (avant 1815), tous ceux qui ne parlent pas la même langue sont ennemis. C'était une pie, qui venait exercer son métier de voleuse sur les cerises de M. Fallet. La gazza ladra prit la perruche, oiseau inconnu, pour un gendarme vert, et se précipita sur elle pour la poignarder d'un coup de bec. Les deux armes rostrales de ces deux oiseaux ne sont pas de même dimension ; c'est le sabre court du dragon, croisé avec la lance du Cosaque. Notre perruche soutint bravement l'honneur de son uniforme ; elle se servit d'une branche épaisse comme d'un bouclier, et, n'exposant pas une plume au bec de son ennemie, elle dardait vivement le sien et le retirait avec la promptitude de l'éclair, genre d'escrime qu'aucun maître ne lui avait appris et qui aurait étonné Grisier. Cette lutte dura un long quart d'heure, et M. Fallet lui donna le même intérêt qu'un Espagnol eût accordé à un combat de taureaux.

Désespérant de vaincre et craignant d'être vaincue, la pie s'envola vers la forêt, et la perruche, rajustant ses ailes et ne se croyant pas en sûreté sur les feuilles de cet arbre, chercha un asile à la Chaumette, petit faubourg de Saint-Leu, où les arbres et les eaux ne manquent pas.

Pendant une semaine, la perruche cacha ses jours dans les verts massifs de la Chaumette ; elle craignait les pies ; mais tous les soirs, après l'angelus, elle regagnait son gîte du clocher, espérant y trouver sa cage chérie, si follement abandonnée pour cette illusion trompeuse qu'on appelle la liberté des champs.

Elle donnait ainsi à chaque instant un démenti à cette fameuse maxime : une liberté orageuse est préférable à un esclavage tranquille1; son orageuse liberté lui devenait intolérable, et elle aurait donné toute la vallée de Montmorency pour son petit ermitage grillé, où elle recevait tant de caresses, de sucreries, de graines de tournesol, sans le souci du lendemain. Elle avait adopté cette autre maxime du peuple qui passe de l'anarchie à la dictature : la sécurité vaut mieux que la liberté.

Hélas ! notre jeune héroïne devait... mais n'anticipons pas sur les événements, comme disait le bon Ducray-Duminil, à l'âge d'or du roman, in-12, mal imprimé sur papier gris, mais sentimental.

A cause de son éloignement du chemin de fer, le village de Saint-Leu a conservé les privilèges agrestes des hameaux de Gessner et de Florian. Toutes les hirondelles de la vallée de Montmorency, effrayées par les wagons, les sifflets et la fumée noire, se sont réfugiées sous les toits paisibles de Saint-Leu. Là elles goûtent le repos des anciens jours ; elles bâtissent leurs nids , établissent leurs familles, et ne craignent pas qu'un convoi brutal vienne emporter tous ces bonheurs domestiques, célébrés par Florian. A Saint-Leu, on peut encore chanter la romance ;

Que j'aime à voir les hirondelles
A ma fenêtre, tous les ans, etc.

Dans la grande rue de Saint-Leu, ces jolis oiseaux, si bien décrits par Toussenel, notre grand naturaliste, sont si familiers, qu'ils deviennent dangereux ; sous prétexte d'annoncer la pluie aux agriculteurs, ils rasent joyeusement la terre, et, dans leur vol étourdi, ils effleurent d'une aile aiguë les joues et les yeux des passants qui ne sont pas agriculteurs. A cet inconvénient près, rien n'est charmant comme le jeu vif de ces filles de l'air, de ces sylphes d'avril, de ces éclairs ailés.

Les hirondelles se méfient des clochers, et leur instinct maternel a bien raison ; elles savent que, dans les trous de ces édifices, logent des nocturnes oiseaux de proie qui ravagent les nids et font pleurer les mères à l'ombre des peupliers, populeâ sub umbrâ. Les oiseaux sont toujours en pays ennemi, et ils ne sauraient prendre trop de précautions.

Les hirondelles d'âge mûr avaient visité le clocher de Saint-Leu, et le résultat de l'enquête était satisfaisant : un clocher tout neuf, bâti en 1850, aux frais du prince Louis-Napoléon ; un bijou de clocher à mettre sous cloche. Pas une crevasse, pas une fissure, pas un domicile pour un hibou. Nicticorax in domicilio, comme dit le psalmiste. Il n'y avait donc rien à craindre pour les nids et les oeufs de ce côté, au moins pendant un demi-siècle ; et on voyait la mère se réjouir de ses enfants, matrem filiorum lætantem.

Tout à coup, une hirondelle, la première de toutes, celle qui n'avait pas fait le printemps, une hirondelle levée avec l'aurore, rase le clocher neuf, et aperçoit un oiseau vert, non classé dans l'ornithologie de Saint-Leu, secouant à l'air ses plumes humides, et aiguisant un bec crochu sur une clef d'ogive. Il fallait bien admettre le péril ; c'était, pour l'hirondelle, un hibou déguisé, un hibou malin qui se peignait en vert pour tromper l'espion. L'hirondelle sonna l'alarme et cria le danger sur les toits ; une étincelle électrique courut sur deux corniches de nids ; on tint un conseil d'ancêtres, au pied d'une cheminée ; on prêcha la croisade contre l'oiseau de proie du clocher.

La perruche ne se doutait nullement de ces alarmes ; elle cherchait toujours sa cage, et vint se percher sur le toit de l'hôtel de la Croix-Blanche, où s'arrêtent les omnibus du chemin de fer. Ainsi posée, dans un isolement absolu, elle ressemblait à cet oiseau dont parle l'Écriture, passer solitarius in tecto.

A cet instant, une grêle noire d'hirondelles tombe sur le même toit avec des cris aigus ; tous les enfants de Saint-Leu prennent parti pour la perruche, et battent des mains pour épouvanter les hirondelles. Notre héroïne montre le bec aux oiseaux du printemps, lesquels, ne se croyant pas en force contre un pareil bec, battent en retraite et vont chercher des renforts pour faire le siège de la perruche. Dans le village, tous les travaux sont abandonnés ; chacun veut assister à la bataille ; on nous envoie une dépêche télégraphique ; nous accourons pour faire entendre notre voix et jouer le rôle de l'Autriche... La perruche s'effraye de ce concours de peuple, elle plonge du toit, et se perd dans l'épais massif d'un noyer qui est dans la cour de l'hôtel de la Croix-Blanche.

Une perruche sur un noyer chargé de noix crevassées, c'est comme un avare en pleine mine californienne ; notre héroïne ne se possédait pas de joie ; elle avait oublié les pies, les hirondelles, les cerisiers ; elle avait trouvé un restaurant éternel.

On vit courir au même instant un nuage noir sur la ligne des toits : c'était un vol effrayant d'hirondelles ; ces oiseaux montrèrent beaucoup de courage quand ils ne trouvèrent pas l'ennemi ; ils visitèrent le toit de la Croix-Blanche et sondèrent de l'oeil les cheminées ; ce devoir accompli, le vol se dispersa, et chaque famille rentra dans son lit suspendu.

Nous avons pu étudier les hirondelles dans cette occasion, et nous avons compris qu'elles n'avaient nullement l'intention d'attaquer le redoutable oiseau ; leur plan de campagne n'avait au fond rien de belliqueux. Elles voulaient se réunir en masse compacte, effrayer l'ennemi et le chasser du territoire de Saint-Leu, propriété exclusive des hirondelles.

Si le rare souvenir de la cage n'eût pas troublé de temps en temps notre perruche, son existence commençait à prendre toutes les conditions du bonheur. Que lui manquait-il ? elle avait un noyer, à la fois retraite sûre et table délicate ; et, la nuit, elle avait un gîte dans le clocher.

Elle a passé douze jours dans le noyer de la Croix-Blanche ; nous allions souvent rôder autour de l'arbre, dans l'espoir de la ramener en lui faisant entendre des voix amies ; elle ne reconnaissait pas ces voix, qui n'avaient jamais retenti à ses oreilles au grand air de la campagne, et perdaient, autour du noyer, la gamme intérieure du salon.

Les animaux sont tous fort reconnaissants des services rendus. La reconnaissance est fille de l'instinct, l'ingratitude est fille de la raison. Bien plus, les animaux n'ayant pas, comme nous, la perception nette des objets extérieurs, sont reconnaissants envers tout ce qui les oblige, hommes ou choses. Ainsi, notre perruche regardait son noyer et son clocher comme deux bienfaiteurs ; l'un la garantissait contre les dangers de la faim, l'autre contre les dangers de la nuit. Chaque jour augmentait ce sentiment de gratitude ; et l'oiseau, instruit d'une longue expérience de douze jours et ayant mieux réglé sa vie, et connaissant mieux ses goûts et ses chemins, évitait de se montrer au crépuscule du matin et du soir, sur les aspérités saillantes du clocher, de peur de provoquer une seconde fois la formidable insurrection des hirondelles de Saint-Leu.

Oui, faites des projets d'avenir en ce monde ; l'imprévu est toujours là, embusqué sur votre route, et il bouleverse tout.

Si nous n'avions, comme garants de notre récit, tous les habitants d'un village voisin, nous n'oserions écrire la suite de cette histoire ; d'ailleurs, il y a des péripéties qu'il est impossible d'inventer, si le hasard ne les invente pas. Aucun mensonge de fabuliste ne se glisse dans notre récit. Jamais histoire ne mérita mieux son nom.

Le conseil municipal de Saint-Leu avait voté la dépense d'une horloge magnifique pour le clocher de l'église ; une horloge de ville, une horloge sérieuse, signée Lepaute, comme celle qui a l'honneur de se faire entendre au Louvre, entre les statues de Jean Goujon.

Cette horloge, complément nécessaire de la jolie église de Saint-Leu, devait débuter le jour de la fête du village ; fête charmante, encadrée par la belle place de la mairie, et ombragée par la forêt voisine, qui prête ses arbres aux promeneurs.

Un soir, après huit heures, la perruche quitte son noyer chéri, et va, selon l'habitude, s'établir sous une corniche du clocher ; elle avait mis le bec sous l'aile, et dormait tranquille, comme au désert, sur la pierre d'une pagode, inaccessible aux serpents, ces nocturnes ennemis des oiseaux, lorsqu'elle fut réveillée en sursaut par une voix inconnue qui éclatait sous ses pattes : c'était l'horloge !... Elle sonnait, pour la première fois, neuf heures, et avec cette plénitude de moyens qui accompagne toujours un ténor vierge de si bémols et une horloge encore exempte d'humidité.

L'inconnu est effrayant pour les hommes, et surtout pour les oiseaux. A leur apparition, le feu grégeois, le canon, et l'arquebuse à croc ont épouvanté les plus braves. Notre perruche bondit neuf fois sous l'ogive, et trembla convulsivement de toute la longueur de ses plumes. Cependant, comme elle comptait sur l'amitié jusqu'alors si fidèle de son clocher protecteur, elle crut avoir mal entendu, ainsi qu'il arrive souvent chez nous, lorsqu'un ami nous décroche une première épigramme en public. Avant de se brouiller, on attend la seconde. Notre pauvre oiseau attendit donc, et son ami le clocher redevenant muet et bon, elle se rendormit. Au coup de dix heures, elle se réveilla encore en sursaut, et le silence de la nuit augmentant l'intensité du son, elle se crut brutalement expulsée de son asile, et se laissa tomber, demi-morte de frayeur, sur un toit voisin. Cette nuit fut terrible. Pour comble de malheur, les jeunes Parisiens qui sortaient du bal de la fête traversaient la rue, en hurlant avec mélancolie ce qu'on appelle de gais flonflons. Il y avait de quoi perdre la tête pour une simple perruche destinée à la vie des solitudes indiennes. Les douze coups de minuit, éternellement répétés par l'écho de la montagne, complétèrent la désolation du malheureux oiseau. Il lui paraissait désormais impossible de se réconcilier avec un clocher qui la poursuivait dans son repos par une obstination si évidente. Il n'y avait plus d'asile pour elle, plus de protection, plus d'ami. Les premières lueurs de l'aube la trouvèrent pâle d'insomnie et de terreur sur la gouttière de la maison de M. Maréchal.

Le jour qui allait suivre devait continuer les angoisses de la nuit.

Ce fut encore une hirondelle qui donna l'alarme, en apercevant le terrible oiseau dans le domaine sacré des nids. Cette fois, les oiseaux du printemps résolurent de frapper un coup décisif.

On envoya des ambassadeurs aux hirondelles du village de Taverny ; on proposa une ligue offensive et défensive ; il s'agissait des intérêts généraux de la grande banlieue, menacés par un Attila vert et d'autant plus redoutable qu'il était seul.

Dans un instant, un nuage d'hirondelles couvrit Saint-Leu, et, chose étonnante ! cette armée, la plus nombreuse que les hirondelles aient mise sur pied, n'osa point attaquer la perruche ; c'était toujours le même système, le même plan. L'oiseau, qui ne se croyait pas si redoutable, s'effraya, prit son vol au hasard et se perdit dans un immense tourbillon d'hirondelles ; un calcul de chasseur expert évaluait leur nombre à trois mille. Tout le village était en émoi ; on s'attendait, à chaque instant, à voir la perruche tomber morte du haut du nuage ennemi ; cet étrange combat d'une multitude contre un seul être dura tout un jour ; ce fut un jour férié pour Saint-Leu. On suspendit la récolte des fruits ; on oublia les soins du ménage et de l'agriculture. Tous les yeux, détachés de la terre, regardaient la mêlée orageuse du ciel ; c'était l'inverse des jeux du Cirque ; la lice s'arrondissait dans les sommités de l'air, le drame se jouait sur la tête du parterre. A tout moment, de nouvelles recrues arrivaient, car les cris d'alarme avaient retenti sur les nids de Franconville, de Saint-Prix, d'Ermont et de toute la ligne du chemin de fer. Quand le nuage s'abaissait, on voyait la perruche héroïque distribuant des coups de bec aux téméraires qui l'approchaient de trop près. Il n'y a qu'un exemple d'une pareille défense dans l'histoire : c'est Alexandre le Macédonien luttant seul, dans la ville des Oxidraques, contre une nuée d'ennemis, et encore le héros de Macédoine était cuirassé de pied en cap, ce qui met la comparaison à l'avantage de la perruche de Saint-Leu.

Enfin, notre pauvre héroïne ayant épuisé ses forces dans une lutte surhumaine, et ne trouvant plus de soutien dans le mécanisme usé de ses ailes, fit un effort suprême ; elle perça la ligne inférieure de l'ennemi et tomba, en tournoyant, sur le toit de la maison de M. Maréchal. Là, résolue d'attendre la mort, elle enfonça son bec dans une gouttière et se voila de ses ailes, comme César de son manteau.

M. Maréchal prit une échelle, aux applaudissements de tout le village, monta sur le toit de sa maison et s'empara de l'oiseau sans éprouver la moindre résistance.

Nous n'avons pas assisté à cette lutte dernière ; elle nous a été racontée par M. Lucien Pigny, le propriétaire des bains charmants de Saint-Leu. Nous vîmes, avec joie, arriver M. Adrien et M. Maréchal qui rapportaient la perruche au milieu de tous les enfants du village. L'oiseau fut aussitôt replacé dans sa cage ; il secoua ses plumes, prit un bain d'eau fraîche, poussa un cri joyeux, et, avec cette heureuse insouciance, privilège des oiseaux, il tendit le bec à un grain de sucre, le prit avec sa patte comme avec la main, et continua sa vie de perruche esclave, absolument comme si rien ne l'avait interrompue dans sa douce sérénité.

L'armée des hirondelles est rentrée dans ses quartiers. Le calme est rétabli partout. Le souvenir de ces événements subsistera longtemps à Saint-Leu ; ils ont déjà fait et feront encore l'entretien des longues veillées de l'hiver.





1 Malo periculosam libertatem quam quietum servitium.






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