I
Le vieux château de Keloac Kornaubec, contemporain de Bertrand Duguesclin de
glorieuse mémoire, n’avait pas connu ses hôtes naturels depuis la Révolution.
Abandonné à un intendant isolé dans une façon de désert qu’il dominait de tout
l’orgueil de ses tours délabrées, les seules visites qu’il reçût jamais étaient
celles de touristes évadés qui venaient se reposer et rêver dans la grande
ombre qu’il projetait parmi la solitude. A part ses rares habitants, il
n’intéressait guère qu’une façon de vieux savant retiré dans le plus proche village
où il exerçait, assez platoniquement, d’ailleurs, les fonctions d’architecte.
Ce n’était pas, sachez-le tout d’abord, un homme ordinaire que ce Petronius,
venu de Bretagne on ne sait quand et qui y eût passé certainement pour un
sorcier, n’eût été sa piété exemplaire et l’amitié du bon abbé Lohic, curé de
la localité.
Ce Petronius, fort versé dans les antiquités égyptiennes, avait fait la
curieuse remarque que le château de Keloac Kornaubec était orienté comme cette
fameuse statue de Memnon qui, aux premiers rayons du soleil, emplissait la
campagne d’une harmonieuse musique. Ayant découvert, d’ailleurs, le truc au
moyen duquel les prêtres obtenaient ce miracle, il avait répété cent fois que
rien ne serait plus simple que d’en installer un tout pareil dans la
seigneuriale demeure. Il avait imaginé pour cela une façon de caisse sonore,
pouvant s’adapter à une chambre quelconque et qui avait la propriété
d’amplifier le moindre bruit dans la proportion étonnante de cent cinquante et
demi à un.
- Vieux toqué ! lui disait le bon abbé Lohic en riant aux larmes, quand il
racontait ces balivernes.
- Gros incrédule ! répliquait le savant en tapant doucement sur le ventre du
curé.
Et tous deux, interrompant leur piquet trinquaient amicalement avec un bon
pichet de cidre, comme font les braves gens de pays-là.
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