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| Emile Augier L’Habit vert IntraText CT - Lecture du Texte |
RAOUL, assis devant la table, tourné vers la fenêtre ouverte.
Tu diras ce que tu voudras, mais tu n'empêcheras pas que ce ne soit aujourd'hui dimanche.
HENRI, assis sur une chaise renversée devant son chevalet, et arrangeant des couleurs sur sa palette.
Eh bien, après ?
Après ? comme je ne vois pas un nuage en l'air, j'affirme et je maintiens qu'il fait beau.
Ensuite ?
Ensuite ? je ne sais pas si je mourrai très-vieux, mais je suis certainement né très-jeune ; j'ai du plaisir à voir le ciel.
Je ne veux pas en venir, je voudrais m'en aller, m'en aller voir de quelle couleur est l'herbe, comme qui dirait à Chaville ou à Fleury.
Pourquoi à Chaville ? tu voudrais aller à Chaville ?
Ou à Fleury.
Mais tu sais bien que nous n'avons pas d'argent.
Je ne dis pas que nous en ayons ; je dis que j'ai envie de voir de la campagne.
La belle découverte ! tu voudrais avoir tes aises, satisfaire toutes tes fantaisies, faire le grand seigneur, rouler en carrosse, être aimé d'une princesse.
Pas du tout. Je voudrais que tu prisses ton chapeau et que tu t'en allasses au mont-de-piété mettre ta montre en gage pour vingt-cinq francs, avec lesquels nous dînerions très-bien.
Je ne veux pas mettre ma montre en gage. Ma montre est le seul héritage que m'ait laissé ma grand'mère. (Il se lève, sa palette à la main). C'est une superbe montre à répétition.
A quoi cela sert-il ?
Quoi ? qu'elle soit à répétition ?
Oui.
Parbleu ! Cela sert à savoir l'heure quand on veut, même dans l'obscurité.
Hé bien, mets-la en gage ; nous achèterons un briquet.
C'est fort spirituel, je veux le croire ; mais je garde ma montre.
Elle a bonne mine dans ta poche.
Elle y reste du moins, tandis que l'argent n'y reste pas.
Bel avantage ! Mets-y un oignon véritable, il te sera aussi utile. Une montre peut servir à un commerçant qui a des affaires, à un amoureux qui a des rendez-vous, à un médecin qui a des malades. Mais pour rester enfermés comme nous dans une mansarde, moi à dormir le nez dans un code, toi à m'empester avec ton badigeon, à quoi bon savoir l'heure qu'il est ? Tu ressembles à un homme qui aurait un thermomètre accroché à la cheminée et pas une bûche à mettre dedans.
Fais de l'esprit tant que tu voudras. Tu n'as pas d'autre plaisir que de me taquiner, ainsi il faut bien que j'en prenne mon parti.
Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Je veux dire que ton unique passe-temps est de me tourmenter et de m'impatienter. Tu sais aussi bien que moi combien nous sommes pauvres ; quand nous avons loué ensemble ce grenier, c'était une misère qui en aidait une autre, et tes parents t'ont refusé autant de fois que les miens de t'envoyer cent écus.
Oui, avec deux morceaux de toile percée nous avons fait un sac. Le malheur est qu'il n'y a rien dedans.
Puisque tu en conviens, comment peux-tu en plaisanter ?
Cela ne coûte pas plus cher que de fondre en larmes. Veux-tu mettre ta montre au mont-de-piété ?
Non, non et non ! Quelle singulière idée as-tu aujourd'hui ? (Il pose sa palette).
Parce que c'est dimanche.
Mais, mon Dieu, est-ce un autre jour que les autres ?
Oui, un fort autre jour. C'est dimanche, il fait beau, je veux m'amuser, je veux voir quelque chose, j'ai envie de vivre... que diable veux-tu que je t'explique !... me prends-tu pour un feuilleton ?
Si tu étais capable une fois de mettre un terme à tes plaisanteries, je te dirais quelque chose de sérieux, mais tu ne veux jamais m'écouter.
Non, tu ne fais aucune attention à ce que je te dis.
Mais tu vois bien que je t'écoute.
Pas du tout.
Voyons, par quel serment faut-il m'engager, quelle attitude dois-je prendre, sur laquelle de nos trois chaises faut-il que je m'assoie pour te prouver que je t'écoute ? (S'asseyant sur une chaise près de la table à gauche) Suis-je bien là ? tu es forcé de parler, puisque tu prétends avoir une idée.
Hé bien, nous pouvons nous tirer d'affaire très-aisément, d'une manière sérieuse et honorable. (Il va prendre le devant de cheminée et l'apporte au milieu de la scène). Voici un paravent que j'ai peint de ma main ; tu n'as jamais voulu le regarder.
Non ! je me doute trop de ce qu'il peut y avoir dessus.
Ça ?
Oui... Ne vas-tu pas encore me chicaner là-dessus ? Tu sais que j'y travaille depuis six semaines. Je crois aujourd'hui mon oeuvre achevée et je me détermine à m'en défaire.
Les marchands, crois-le bien, ne se prêteront qu'avec peine à un tel sacrifice.
Je connais un papetier, homme de goût.
Ah ! si le papetier que tu connais s'y connaît, tu as le droit de le lui donner pour rien.
Il l'estimera à sa juste valeur.
C'est ce que je dis.
Ça ne vaut donc rien ?
C'est un sujet usé. Si tu nous avais fait Daphnis et Chloé, je suppose, ou un invalide qui pêche une savate, ou tout simplement cet enfant, tu sais bien, qui gâte le pot au feu, tu pourrais te lancer dans le commerce... mais ça !
J'avoue que ce sujet-là est un peu sérieux pour un paravent.
Tu l'as pourtant égayé et rajeuni par quelques détails heureux ; ainsi Juliette a une jambe de moins et un oeil de trop.
Comment un oeil de trop ? c'est son nez. Je ne sais même pas pourquoi je te consulte. J'emporte ce paravent et tu vas voir que nous pouvons vivre de mes pinceaux. (Il charge le devant de cheminée sur son épaule).
Vivre de tes pinceaux ! mais les pinceaux eux-mêmes ne te rapporteraient rien si tu voulais les vendre. (Au moment où Henri va sortir, on entend la voix de Marguerite qui chante dans le couloir pendant tout ce qui suit).
Tiens, voilà mademoiselle Marguerite qui sort de chez elle.
Qu'est-ce que ça te fait ?
Ça me fait que je ne veux pas qu'elle me voie avec un paravent sur le dos.
Monsieur y met de la coquetterie.
Je n'aime pas avoir l'air gauche devant les femmes.
Tu renonces donc à te marier ?
Habits, galons ! vendez vos vieux habits.
Voilà le juif Munius qui monte à son galetas. (Il pose à gauche).
Le gredin ! nous a-t-il assez grugés !
Hé hé ! c'est mademoiselle Marguerite ! bonjour, voisine. Ça va bien ?
MARGUERITE, de même.
Toujours chantant, voisin. Et les galons ?
La matinée est bonne, je viens de vendre une superbe friperie.
MARGUERITE, de même.
Quand on vend du galon on n'en saurait trop vendre.
Si nous le lui empruntions à un intérêt exorbitant ?
Ne dis donc pas de billevesées.
MARGUERITE, en dehors.
Finissez donc, vieil homme, finissez !
Voyez-vous, l'infâme séducteur ! (On entend le bruit d'un soufflet).
Ah ! pour le coup, je vous embrasse. Ça vaut un baiser. (Second soufflet).
Vous me devrez la paire et je vous fais crédit... Je vais me fâcher.
Se fâcher après deux soufflets ? Volons au secours de l'innocence en péril. (Il ouvre la porte du fond). Qu'est-ce que c'est, M. Minius ?