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| Emile Augier L’Habit vert IntraText CT - Lecture du Texte |
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En faire cadeau sans doute à sa maîtresse ?
Parlez-en mieux. Il va le vendre pour le prix en être distribué aux pauvres.
Ah ! vous avez vos pauvres ?
Oui, nous en avons chacun un.
Ne serait-ce pas le vôtre qui vient de sortir ?
Je crois que oui... Mais que chantiez-vous donc tout à l'heure ?
Une romance ou une chanson, comme il vous plaira.
Les deux me plaisent, car cela ressemblait à Jean qui pleure et Jean qui rit. Une larme qui court dans le pli d'un sourire quoi de plus charmant ? Chantez-moi cela, je vous prie.
Je ne suis pas en train, on m'a coupé la voix.
Qui donc ?
Ce pauvre paravent qui va vous chercher à dîner.
Vous m'y faites songer ; voulez-vous monter en carrosse avec nous ? nous allons à Chaville.
Vous m'invitez ?
Je vous invite positivement.
Et avec quoi, mon Dieu ?
Avec toute la courtoisie dont je suis capable.
Hélas ! on ne fait plus crédit là-dessus.
Et pour quoi comptez-vous notre paravent, s'il vous plaît ? un paravent superbe qu'Henri a peint, une oeuvre d'art, que nous allons troquer contre son pesant d'or.
Vous croyez ?
Parbleu ! il représente Roméo et Juliette.
C'est le sujet de ma chanson. Oui, monsieur, Roméo et Juliette, ni plus ni moins. Vous connaissez l'histoire. Il s'en va, ce jeune homme ! il quitte sa maîtresse, il a un pied sur l'échelle de soie, ça lui fait de la peine et il dit... M'écoutez-vous ?
RAOUL, qui s'est mis à cheval sur une chaise à droite.
Je suis au balcon des Italiens... Eh bien, il lui dit ?
AIR :
L'heure a sonné... pourtant ta main
Est encor dans la mienne ;
Il est déjà presque demain...
De moi qu'il te souvienne !
Epargne-moi : ne pleure pas...
Je pars, voici l'aurore.
Non, Margot, pas encore ! (bis)
Souffrir tant que tu voudras ;
Mais dire adieu, je ne sais pas.
Bravo ! bravo ! Si je vous dis que vous êtes charmante, ça me fera ressembler à tout le monde. (Se levant). Mais, dites donc, dans cet air-là, au lieu du nom de Juliette, il me semble qu'il y a Margot, mademoiselle Marguerite... Tant mieux pour Roméo, s'il existe !
En musique et en peinture seulement.
Tant mieux encore. J'aurais été fâché que la place fût prise.
Vous allez me parler d'amour, je suppose.
J'en conviens.
A quoi bon ?
Quand cela ne servirait qu'à intéresser le jeu.
Bah ! il sera si court, qu'il n'aura pas le temps de nous ennuyer.
Qu'importe ! Nous sommes deux ; il ne sera pas dit que nous n'aurons pas parlé d'amour. La belle collaboration ! le beau chef-d’oeuvre!
Est-ce que vous tenez à faire un chef-d’oeuvre ?
Point ; mais à collaborer. Quel plaisir plus divin qu'une conversation d'amour ! O Juliette, pourquoi pensez-vous que le bon Dieu ait fait le soleil, les bois et le dimanche, sinon pour que deux jeunes gens marchent sur l'herbe et baissent les yeux en se disant qu'ils s'aiment ? Oh ! la belle chose que l'amour !
Oui, le dimanche, comme vous dites ; mais le reste de la semaine, on n'en sait quoi faire. Est-ce que vous oubliez, par hasard, que je travaille du matin au soir ? Écoutez-moi, et, une fois pour toutes, je vous dirai là-dessus ma façon de penser. Ne vous semble-t-il pas que ces belles dames, ces jolis petits messieurs, qui ont sans cesse ce mot charmant d'amour sur les lèvres, passent leur vie dans un désoeuvrement tout à fait royal, et que ce sont les plus habiles gens du monde à ne rien faire ? C'est pour eux que l'amour a été inventé, car sans lui que deviendraient-ils ? Ils ont besoin de rêver pour ne pas dormir ; et plus ces rêves sont variés, nouveaux, plus ils les chérissent !... Sans quoi, ils périraient d'ennui un beau jour, entre deux coups de lansquenet. Moi, je vais en journée, je taille des robes, je raccommode de la dentelle... vous comprenez que, si j'ai autre chose en tête, je vais broder de travers ou me piquer les doigts. Ah ! si j'avais dans le coeur un sentiment bien vrai, je ne dis pas, ces choses-là ne sont pas gênantes ; mais vos amourettes ! non, mon voisin, je n'ai pas de temps. Il faut que je pense à mon petit ménage, il faut que je songe à tout et à personne ; vous voyez bien que je n'aimerai jamais, à moins que je n'aime toute ma vie.
Soit ! mais je maintiens mon dire, voisine. Vive l'amour ! le nom même en est doux !
C'est pourquoi il n'en faut pas parler ici.
Bah ! ça ne l'abîme pas ; qu'est-ce qui pourrait l'abîmer ?
Je l'entends...
Qui ?
Roméo. (On entend comme le bruit d'une chute).
Patatra !
MARGUERITE, passant à droite et remontant.
Qu'est-ce qui lui arrive ?
En montant nos six étages, le pied lui aura manqué sur l'échelle de soie... Décidément, vous ne voulez pas être Juliette ?
Très-décidément. (Raoul ouvre la porte du fond. Henri entre avec son devant de cheminée, cassé et troué, et son pantalon déchiré au genou).
(suite et fin)