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Emile Augier
L’Habit vert

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SCÈNE IV

HENRI, RAOUL, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Êtes-vous blessé, monsieur Henri ?

HENRI.

Non, mademoiselle. Le mal n'est pas grand, mais le malheur est irréparable. (Il montre son devant de cheminée crevé). Ah ! mademoiselle, si vous saviez...

RAOUL.

Et ton papetier ?

HENRI.

C'est un crétin. Si vous saviez...

RAOUL.

Et ton pantalon ?

HENRI.

C'est un accident.. Vous ne savez pas.

MARGUERITE, montrant une chaise.

Mettez votre pied là. Voici ma ménagère et je vais vous prouver que de fil en aiguille il est avec le ciel des raccommodemens. Je vais vous faire une reprise. (Henri, qui a été mettre son devant de cheminée contre le mur à droite, revient poser son pied sur la chaise que lui présente Marguerite).

HENRI.

Vous êtes bien bonne ; mais en ferez-vous jamais une à cette malheureuse peinture ? Ah ! mademoiselle, vous ne savez pas.

RAOUL.

Accoucheras-tu une fois ?

HENRI.

Vous ne savez pas ce que c'est que les souffrances d'un artiste !

MARGUERITE, cousant.

Pardon ! je fais quelquefois de l'art, sur mon genou, lorsque je brode et que je compte mes points.

RAOUL.

Comme moi au billard. Mais pressez le ravaudage, mademoiselle Margot, car les talons démangent à ce brave Henri.

HENRI.

Encore une commission ?

RAOUL.

J'ai invité mademoiselle Margot à dîner avec nous ; dans cette conjoncture, prends conseil de ton coeur, tu me comprends ?

HENRI.

Nullement.

RAOUL.

Montre toi ! (Lui faisant un signe). Montre... toi !

HENRI.

Va te promener. Aïe ! vous me piquez. (Il retire son genou).

MARGUERITE.

Aussi pourquoi remuez-vous ?

HENRI.

Pourquoi ? il veut que je mette ma montre en gage, mademoiselle ; vous savez, ma montre !

MARGUERITE.

En êtes-vous là ?

HENRI.

Sans doute, nous en sommes là, nous n'en bougeons pas.

RAOUL.

Henri est un imbécile, un alarmiste ; ne l'écoutez pas.

MARGUERITE.

Cependant...

RAOUL.

Non ! il voit tout en noir. Jamais nos affaires n'ont été plus florissantes.

HENRI.

Jamais plus, c'est vrai.

MARGUERITE.

Voyons, pas de mauvaise honte, mes pauvres amis. Laissez-moi vous dire quelque chose sans vous fâcher. Je ne suis pas bien riche, mais vous êtes de grands fainéants ! et moi je suis une petite économe qui gagne vingt-cinq sous par jour. S'il vous faut vingt-cinq francs...

RAOUL.

Merci, ma bonne Margot ; nous n'empruntons jamais à nos amis.

HENRI.

Et nous n'avons pas d'ennemis.

MARGUERITE.

Et Munius ?

HENRI, avec éclat.

Oh ! ne me parlez jamais de cet homme. C'est un maître filou.

RAOUL, de même.

Le fait est qu'il nous a volés d'une façon bien condamnable.

MARGUERITE.

Comment cela ?

HENRI.

Figurez-vous que nous avions un gilet. Dans la poche de ce gilet il y avait une pièce de cinq francs que j'avais amassée.

MARGUERITE.

Vous m'étonnez.

HENRI.

bien, c'est comme ça. Pendant mon absence Raoul a vendu le gilet à Munius, il l'a vendu quarante sous. La pièce était dans le gousset droit, j'en suis sûr. Munius a emporté le tout, et quand j'ai réclamé mon bien, il a nié la chose et finalement il l'a gardée.

MARGUERITE.

C'est inconcevable une chose pareille.

HENRI.

Demandez plutôt à Raoul.

RAOUL.

Je confesse ma légèreté et celle du juif.

MARGUERITE.

bien ! il me vient une idée ! oui, très-bonne. Fiez-vous à moi, nous irons dîner.

HENRI.

Serait-il vrai ?

MARGUERITE.

Je vous en réponds. Avez-vous par hasard un vieil habit ?

HENRI.

Le hasard serait que nous en eussions un neuf.

MARGUERITE.

En avez-vous un vieux ?

RAOUL.

Certainement nous en avons un. Nous avons le fameux habit vert !... Est-ce que vous ne le connaissez pas ?

MARGUERITE.

Non !

RAOUL.

L'habit vert, surnommé Conquérant... Eh bien, je vais vous le montrer !... Conquérant va paraître !... Conquérant va sortir de son tabernacle !... (Il va au fond, frappe avec solennité trois coups sur l'armoire).

HENRI.

As-tu peur qu'il soit déjà sorti ?

RAOUL.

Il ne sort jamais seul. (Il ouvre l'armoire et en tire un habit vert). Le voilà, mais... n'en demandez pas davantage. (Il étale l'habit sur une chaise, à gauche).

MARGUERITE.

Et qu'est-ce que vous faites de cet habit-là ?...

HENRI.

Nous le mettons, mademoiselle, nous le mettons à tour de rôle, lorsqu'une tenue décente est de rigueur.

MARGUERITE.

Un habit pour deux ? Je serais curieuse de voir comment il vous va.

RAOUL.

Il est un peu large à Henri, je l'avoue.

HENRI.

C'est-à-dire qu'il étrangle Raoul.

RAOUL.

Vous allez en juger (Il le met et passe à droite). N'ai-je pas l'air d'un lion en négligé ?

MARGUERITE.

Ou d'un parapluie dans un étui trop court. (Raoul ôte l'habit et retourne à gauche).

HENRI.

Bravo ! il ne voulait pas le croire. Je l'avais pensé, ce mot-là... A moi maintenant. Vous allez voir. (Il passe l'habit).

MARGUERITE.

Tiens, vous passez la main gauche la première ?

HENRI.

Je suis gaucher.

RAOUL.

C'est la seule excuse de sa peinture.

HENRI, passant à gauche.

N'ai-je pas l'air d'un homme étoffé, d'un fils de famille ?

MARGUERITE.

Oui d'un orphelin qui use son père.

RAOUL.

Attrape, outre cuidant mortel.

MARGUERITE, à Henri.

L'aviez-vous pensé aussi celui-là ?... Cette harde ambiguë vous va très-mal à tous deux, et vous devriez la vendre par coquetterie.

RAOUL.

Jamais ! nous y tenons.

HENRI, retirant l'habit et allant le poser sur une chaise à droite.

Et d'ailleurs on ne nous en offre que six francs.

RAOUL.

Et il nous en faut vingt pour aller à Chaville.

MARGUERITE.

J'en aurai ce que je voudrai si vous me laissez faire. C'est pain bénit de voler un voleur.

HENRI.

Quel est votre projet ?

MARGUERITE.

Vous voulez tout savoir sans rien payer.

MUNIUS, dans le corridor.

Habits, galons !

RAOUL.

Tiens, Munius qui travaille le chant jusque sur le palier !... quel amour de son art !...

MARGUERITE.

Voici l'occasion... et le larron. Laissez-moi seule avec le brocanteur et l'habit. (Henri le lui donne). Retirez-vous dans votre dortoir, et retenez votre souffle.

RAOUL.

Je vous préviens qu'Henri éternuera ; il a le nez intempestif.

MARGUERITE.

C'est bon ; je ne demande à son nez que cinq minutes de continence, montre en main, le temps de cuire un oeuf à la coque. Prêtez-moi votre montre, M. Henri !

HENRI.

Pourquoi faire ?

MARGUERITE.

Puisque je vous demande cinq minutes, montre en main.

HENRI, tirant sa montre.

C'est qu'elle est à répétition.

MARGUERITE.

Avez-vous peur que je la garde ? Me prenez-vous pour un mont-de-piété ?

HENRI.

Non, mais...

MARGUERITE.

Allons ; faites ce qu'on vous dit.

HENRI, donnant la montre.

Prenez bien garde au moins à ne pas la secouer. Elle est très quinteuse.

MARGUERITE.

Je crois bien : à son âge ! Maintenant allez vous tapir sous votre lit, et n'éternuez pas.

RAOUL, passant près de Henri.

Je lui tiendrai le nez.

HENRI, faisant des efforts depuis un instant pour réprimer une envie d'éternuer.

Que c'est bête de parler de ces choses-là !... (Éternuant.) Atchi !... (Raoul et Henri entrent dans la chambre à droite).




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