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| Emile Augier L’Habit vert IntraText CT - Lecture du Texte |
HENRI, RAOUL, MARGUERITE, MUNIUS.
Tenez, mes voisins. Voici votre voyage à Chaville, en or. (Elle donne la pièce à Raoul).
RAOUL, passant près de Munius.
Ce brave Munius ! La vertu redescend sur la terre !
Sous ce déguisement.
HENRI, à Marguerite.
Et ma montre ?
Votre montre ? (A part). Amusons-nous un peu du juif et du chrétien.
Bonsoir, la compagnie. Je m'en vais.
MARGUERITE, le retenant.
Restez donc. On a quelque chose à vous dire.
HENRI, à Marguerite.
Mais ma montre ?
Je l'ai posée sur la table. (Henri va chercher sur la table). Munius, comme vous avez été grand, je vous invite à venir dîner à Chaville. (elle fait un signe d'intelligence à Raoul).
C'est trop juste. Vertueux Munius, nous folâtrerons sur l'herbette.
Je ne la trouve pas. Vous avez dit sur la table ?
Ou sur la chaise, je ne sais plus.
Il faut que j'aille faire un bout de toilette. (Il veut sortir).
MARGUERITE, le retenant encore.
Vous êtes très-bien comme ça ; c'est sans façon.
Munius, je vous donne le droit de choisir un plat. Pensez-y bien.
HENRI, qui est revenu à droite.
Je ne déteste pas une plaisanterie de temps en temps ; mais il y en a pourtant... Voyons, mademoiselle Marguerite, rendez-moi ma montre.
Est-ce que vous ne la trouvez pas ?
MUNIUS, cherchant à s'éloigner.
Je vais déposer mes habits chez moi.
MARGUERITE, le retenant toujours.
On dirait que notre société vous déplaît. Restez donc.
Que vous semble un pigeon aux petits pois, arrosé de ce bon petit vin d'Orléans ?
J'ai beau chercher.
C'est singulier ; je l'avais à la main il n'y a pas un quart d'heure.
Me voilà propre si elle est perdue ! Je suis un garçon rangé, moi. Je ne veux pas vivre sans savoir l'heure qu'il est.
Elle aura roulé sous un meuble.
Il n'y en a pas.
Laisse-nous donc tranquilles avec ta montre ; elle se retrouvera demain.
Si elle ne se retrouve pas tout de suite, elle est perdue !
Eh bien, tu en achèteras une autre.
Ce ne sera plus la même. Celle-là, je la connaissais. Elle ne ressemblait pas aux autres. Elle avait sur le cadran un petit soleil d'émail bleu auquel j'étais habitué. C'était ma montre enfin, ma pauvre montre !
Je voudrais bien m'en aller.
Qu'est-ce que tu as donc ?
J'ai... que je ne l'ai plus.
Aidez-moi donc à la chercher, Munius.
Ah ! oui, vous ne la trouverez pas. C'est fini ! (Il s'assied à droite, d'un air chagrin).
Il faut qu'elle soit envolée.
Volée ! par qui ? Il n'est entré personne.
J'ai dit envolée.
C'est plus vraisemblable ; mais ce pauvre Henri a l'air d'avoir perdu son fils aîné. (Munius cherche encore à s'esquiver ; Marguerite le retient).
Moque-toi de moi si tu veux. Je l'aimais ; je l'avais admirée longtemps à la cheminée de ma grand-mère, dans la chambre verte où il y avait si bon feu. Je ne savais pas alors ce que c'est qu'être pauvre. Je jouais tout le long du jour dans un coin devant cette montre. Il semblait qu'elle me regardait tranquillement. Il est passé, le bon temps des confitures et des lits bassinés... Ma montre s'en souvenait, et son tic tac m'en parlait tout bas... Je l'aimais !
MARGUERITE, à part.
Il me fait de la peine, ce bon garçon !
Voyons, voyons ! ne vas-tu pas pleurer ?
Et quand je pleurerais ? Est-ce que je suis un viveur, moi ? un dépensier, un joueur de dominos comme toi ? Mon seul plaisir est de rester chez moi à travailler. J'avais ma montre, qui me tenait compagnie... Elle est perdue !
Attendez donc... je me rappelle à présent !... Je l'ai mise par mégarde dans la poche de votre habit.
Aïe !...
HENRI, s'élançant sur Munius, retirant la montre de la poche de l'habit, et l'élevant en l'air.
La voilà ! la voilà ! (Il la baise en dansant). Le verre est cassé, j'en ferai mettre un autre ! Qu'est -ce que ça me fait ? je l'ai. (Il repasse à droite).
Quel argent ?
Est-ce que vous croyez que j'aurais payé cette loque vingt francs ?
Tout beau, Munius ! Vous saviez donc que la montre était dans la poche ?
Je ne dis pas cela. (Marguerite a repris l'habit des mains de Munius et est allée le poser sur une chaise à droite).
MARGUERITE, redescendant entre Henri et Raoul.
Quelle idée avez-vous là, monsieur Raoul ? Ce pauvre Munius ! la crème des honnêtes gens !
Ce ne serait pas son coup d'essai. Nous avons déjà oublié dans un gilet un louis...
Ce n'est pas vrai : il n'y avait que cinq francs.
Il en convient. Je vous prends à témoins. (Il passe à gauche).
Ah ! Munius ! je n'aurais jamais cru cela de vous.
Il a gardé ma pièce, le scélérat ! comme il voulait garder ma montre !
Je vous assure que pour la montre j'ignorais... Quant aux cinq francs, c'était plutôt par plaisanterie ou encore pour vous donner une leçon d'ordre... car je vous regarde comme mes enfants ainsi que je fais de toutes mes pratiques... Il est bien dur d'être soupçonné à mon âge devant une dame !
Ne pleurez pas, honnête Munius. Le commissaire ne sera pas averti.
Pas de ça, mes amis. Voisine et voisins, mais pas de si près. Habillez-vous et partons ! Seulement c'est vous qui m'avez invitée et c'est moi qui paye, sans reproche. (Passant près de Munius). Eh bien, mon pauvre Munius, à trompeur, trompeur et demi ! (Pendant ces derniers mois, Raoul et Henri s'approchent de l'habit que Marguerite a accroché sur le dos de la chaise ; Henri passe la main gauche, Raoul la droite en regardant tous deux Marguerite. Ils cherchent un instant l'autre manche puis se retournent l'un vers l'autre. L'habit de déchire en deux par le dos.)
C'est ta faute ! il faut que tu sois toujours fourré dans cet habit !
Eh bien, tant mieux, nous ne nous disputerons plus.
RAOUL et HENRI, jetant les morceaux de l'habit à Munius.
A vous, Munius !
Voilà une fière reprise à faire ! Mais partons, ou nous manquerons le coche.
TOUS.