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| André Theuriet Le plat d'oronges IntraText CT - Lecture du Texte |
V
«On servit les oronges farcies, le soir même. Elles répandaient dans la salle à manger une savoureuse et appétissante odeur, Mme de Savigné leur fit fête ; quant au mari, il déclara qu'il n'était pas en appétit et y toucha à peine. Quand on se fut levé de table et qu'on eut passé dans le petit salon où les deux époux achevaient d'habitude la soirée, M. de Savigné ferma brusquement les portes, mit les clefs dans sa poche et, s'approchant froidement de la belle Corysande, lui dit avec un grand calme : «Madame, vous m'avez trompé ; je vous ai vue aujourd'hui avec Jacques des Allais dans le pavillon de la Châtaigneraie». Et il lui détailla si bien tous les incidents de ce rendez-vous, que la pauvre femme resta atterrée.
«Vous m'avez fait une cruelle injure, poursuivit Savigné, et je suis seul juge de la façon dont je dois me venger. J'aurais pu vous tuer là-bas avec votre amant, mais j'ai horreur du scandale. Vous mourrez néanmoins, mais d'une manière qui paraîtra purement accidentelle... Les champignons que vous avez mangés ce soir étaient vénéneux et je les avais cueillis en connaissance de cause. Vous ne serez certainement plus de ce monde avant le lever du jour... Je vous en préviens... Si vous avez quelques dispositions à prendre ou quelque prière à faire, dépêchez-vous, car avant une heure vous n'en aurez plus la force».
«Effarée, Mme de Savigné s'était jetée à genoux. Elle aimait la vie, elle y tenait, et, dame ! cela se comprend, à vingt-trois ans !
«Elle faisait amende honorable, se roulait aux pieds de son mari et les embrassait, en le suppliant en grâce d'appeler un médecin. Lui restait sourd à toutes ses supplications et se bornait à répéter :
«Vous m'avez trompé... Je me venge !»
«Bientôt elle commença à sentir les premières douleurs de l'empoisonnement. Elle voulut crier, mais le petit salon était fort éloigné des mansardes où les domestiques venaient de monter : Savigné d'ailleurs lui mit brutalement la main sur la bouche et étouffa ses gémissements. Le poison de la fausse oronge est un stupéfiant. Au bout d'une heure, la malheureuse commençait à délirer. Quand, vers minuit, le mari fut certain que le principe vénéneux avait opéré et qu'il n'y avait plus de remède, il rouvrit les portes, réveilla les domestiques, annonça que sa femme était malade et donna l'ordre d'aller quérir un médecin. - Seulement, lorsque celui-ci, qui demeurait à deux lieues de là, accourut, Mme de Savigné était morte.
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«Le mari s'est expatrié et il est mort lui-même l'an dernier aux États-Unis. - J'ai su l'histoire plus tard par une femme de chambre dont j'ai eu les bonnes grâces. Elle avait écouté aux portes, et, de terreur, s'était évanouie en entendant les premières plaintes de la victime.
«Et voilà pourquoi, mon cher, dit Jacobus en terminant, je ne mange plus d'oronges sans un léger frisson, en pensant à la triste fin de la belle Mme de Savigné».
FIN