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Louise-Victorine Ackermann
L'amour et la mort

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III

Eternité de l'homme, illusion ! chimère !

Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain !

Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,

Il lui faut un demain !

Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle

Qui brûle une minute en vos coeurs étonnés,

Vous oubliez soudain la fange maternelle

Et vos destins bornés.

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires

Seuls au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?

Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères

En face du néant.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :

" J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. "

La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles

Luiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse

A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;

La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :

"Nous aussi nous aimons !"

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible

Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;

La Nature sourit, mais elle est insensible :

Que lui font vos bonheurs ?

Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,

C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.

Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle,

Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;

Le reste est confondu dans un suprême oubli.

Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :

Son voeu s'est accompli.

Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines,

Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,

Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines

Vous jettent éperdus ;

Quand, pressant sur ce coeur qui va bientôt s'éteindre

Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,

Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre

L'Infini dans vos bras ;

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure

Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims,

Ces transports, c'est déjà l'Humanité future

Qui s'agite en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère

Qu'ont émue un instant la joie et la douleur ;

Les vents vont disperser cette noble poussière

Qui fut jadis un coeur.

Mais d'autres coeurs naîtront qui renoueront la trame

De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,

Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,

Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,

Se passent, en courant, le flambeau de l'amour.

Chacun rapidement prend la torche immortelle

Et la rend à son tour.

Aveuglés par l'éclat de sa lumière errante,

Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,

De la tenir toujours : à votre main mourante

Elle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;

Il aura sillonné votre vie un moment ;

En tombant vous pourrez emporter dans l'abîme

Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible

Un être sans pitié qui contemplât souffrir,

Si son oeil éternel considère, impassible,

Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,

Qu'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !

Oui, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,

Et pardonnez à Dieu !




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