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| Manon Balletti Mon cher Casanova IntraText CT - Lecture du Texte |
Je quitte leur ennuyante mélodie pour vous écrire, Monsieur, et pour décharger mon coeur ; il est si plein qu'il n'en peut plus : il faut qu'il déborde. Vos mépris, que j'essuie depuis quelques jours et que je ne mérite en aucune façon, me remplissent de douleur. Je ne les mérite ni ne les veux souffrir de qui que ce soit au monde, et encore moins de vous qui me devez (si vous avez un coeur) tout autre sentiment.
Expliquez-moi, je vous prie, l'énigme de votre conduite avec moi ; elle me paraît bizarre et même, si j'ose dire, outrageante, de la part d'une personne qui, il y a quinze jours, me faisait voir et m'assurait la plus fidèle tendresse. Mais enfin, je ne peux guère comprendre comment quelqu'un qui a aimé puisse trouver du plaisir à faire et à voir souffrir quelqu'un pour qui il a eu la plus tendre affection ? Car vous vous en apercevez bien que je souffre !
Pourquoi m'accabler d'indifférence ? et même plus ? Pourquoi ?
Que vous ai-je fait ? Hélas ! c'est la persuasion où vous êtes que j'ai pour vous tout autre sentiment qui fait que vous me traitez comme vous faites, et c'est ce qui prouve votre ingratitude et votre insensibilité. Oui, tout autre homme que vous, après les marques que je vous ai données de ma confiance et de mon amitié, m'aurait traitée tout différemment, sinon par amour, du moins par reconnaissance. Mais, hélas ! pourquoi vous fais-je des reproches ? Sont-ils de saison ? Ah ! non ; en commençant une lettre, je m'étais proposé de ne vous en faire aucun ; mais mon coeur saigne et il vous montre ses plaies.
Qu'il est faible, ce coeur ! Mais ma raison et votre indifférence sauront lui donner la force.
Je vous demande, Monsieur, pour votre dernière preuve d'amitié, que vous me rendiez mes lettres, qui doivent avoir très peu de prix pour vous et qui sont pour moi de la dernière importance. A quoi vous seraient-elles bonnes, sinon qu'à vous reprocher un peu de dureté et à vous faire voir combien peu je la mérite ? Vous aurez donc la bonté de me les rendre. Il vous sera plus facile alors d'oublier totalement la pauvre et faible créature qui les a écrites. Si vous avez encore quelque ménagement pour moi, vous me les donnerez dans un moment où nous ne serons pas aperçus ; je crois que ce soir après souper sera le moment le plus favorable.
J'attends de vous, Monsieur, cette dernière complaisance, et je vous aurai une sincère obligation. Vous me direz ou vous m'écrirez ce que vous prétendez dire à maman pour justifier votre changement, qui ne doit pas manquer de lui paraître étrange. Mais il faut qu'elle le sache, car je sais qu'elle est disposée à parler de vous à Mme de Monconseil la première fois qu'elle ira ; et il ne serait pas avantageux pour moi d'en parler, vos sentiments n'étant plus les mêmes.
Je vous prie vous même, Monsieur, d'être le juge de cela et de disposer de quelle façon vous vous y prendrez ; je vous en laisse absolument le maître.
Adieu, Monsieur, il y a assez longtemps que vous vous ennuyez à lire ma triste lettre (si vous avez eu la patience de la lire) ; ainsi je finis en attendant ce que je vous ai demandé et en vous assurant de la reconnaissance que j'en aurai. Adieu... Vous ne vous souviendrez bientôt plus si vous m'avez aimée ; et moi, je m'en souviendrai toujours !