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| Manon Balletti Mon cher Casanova IntraText CT - Lecture du Texte |
ce n'est encore que le 16 décembre 1759, c'est bien long !
Quoi, mon cher ami, j'ai été capable de vous écrire une lettre de glace ! Et qui a pu vous faire penser un moment que j'étais refroidie ? Oh ! mon cher ami, ce n'est pas là moi !
J'étais assurément dans un furieux accès de mélancolie, lorsque je vous ai écrit cette indigne lettre ; je m'en veux un mal incroyable. Mais, mon cher Casanova, ne vous ai-je pas assez prouvé que mes sentiments sont invariables ? Pourquoi donc me croire changée si subitement ? Pourquoi me faire l'injustice de penser que la calomnie est capable de refroidir la tendresse infinie que j'ai pour vous ?
Oh ! mon cher Giacometto, vous aviez un peu de tort de vous être livré à la douleur avec si peu de raison. Ma lettre peut vous avoir donné quelques inquiétudes, si elle est telle que vous me la dépeignez ; amis en vérité elle ne devait pas vous faire soupçonner que votre Nena pût manquer de tendresse.
Je ne veux pas, pour cela, ne pas m'avouer coupable au moins ; je le suis dès que j'ai pu vous chagriner un moment. Je suis prête à vous faire toutes les réparations que vous voudrez ; mais, encore une fois, la mélancolie a été l'auteur de ma lettre et point du tout moi ; et vous qui êtes mon tendre mari, qui connaissez ma façon de penser vis-à-vis de vous, qui ne devez non plus douter de mon amour que d'un article de foi, vous deviez dire : «Ma femme était triste lorsqu'elle m'a écrit et je m'en ressens».
Tenez, l'exposition de votre chagrin m'a empêchée de dormir cette nuit et a augmenté mon rhume de façon que j'ai été obligée de garder le lit aujourd'hui.
Voyez ce que vous faites, mari ! Il faut être marri ! De cela, au moins.
Mais, mon cher Casanova, mon cher Giacomo, amant, mari, ami, - ce qu'il vous plaira, - croyez donc une bonne fois que je vous aime de toute mon âme, que vous êtes tout mon bien, que je ne veux vivre que pour vous ! que la calomnie, la médisance, l'envie ne pourront parvenir à diminuer le moins du monde les tendres sentiments que je vous ai voués ! que j'attends le moment de vous être unie avec impatience qui ne peut être égalée que par mon amour même ! que le premier moment de ma vie ne sera daté que de celui où j'aurai le bonheur de vous donner ma foi ! que je ne regretterai cette vie que parce qu'elle me sépare de ce que j'aime plus qu'elle ! heureuse encore de mourir entre vos bras, sûre de votre tendresse et vous ayant donné mille preuves de la mienne, emportant le regret de ne pouvoir vous en donner encore !
Oh ! mon cher ami, croyez donc tout cela ! Si je laissais parler mon coeur autant qu'il le voudrait, je ne finirais pas et je vous ennuierais peut-être, et c'est ce que je ne veux pas. Mais votre expérience, mon cher ami, doit encore vous assurer de ma constance. Vous êtes ma première véritable passion ; je vous ai aimé longtemps, ne croyant avoir que de l'amitié, et pendant ce temps-là (où vous étiez beaucoup plus amant qu'ami), votre image s'est si bien gravée dans mon coeur, et votre tendresse l'a si bien cimentée, que mes efforts seraient inutiles pour vous en arracher.
Je crois même que quand vous me feriez quelques infidélités, quelque injure sanglante, même en vous disant mille injures, vous accablant de reproches, mon coeur les désavouerait. C'est pourquoi je serais plus à plaindre qu'un autre, si vous me manquiez.
Mais non, mon cher Giacomo ne veut aimer que moi, j'en suis sûre ; il veut me rendre heureuse, et avec sa tendresse je le serais indubitablement. M'en voulez-vous encore, mon cher ami ? Vous ressouvenez-vous toujours de cette malheureuse lettre ? Brûlez-la, je vous en prie ; elle n'est pas digne d'aller de pair avec les autres. Cependant, n'en faites rien, je veux en faire le sacrifice moi-même, lorsque vous serez de retour.
Mais, mari, revenez le mois de janvier ! En grâce ! Si vous saviez combien je souffre de ne vous pas voir ! Il me semble d'être dans les limbes, je ne vis pas. J'engraisse pourtant beaucoup, mais c'est mon sort lorsque j'ai du chagrin et de l'ennui ; cela est assez plaisant, c'est pourtant très vrai. Car, au couvent, où je m'ennuyais à la mort, où je pleurais sans cesse, j'engraissais à vue d'oeil et j'étais devenue une grosse joufflue.
Mais je n'en suis pas encore là. Je suis toute rondelette, vous verrez, mon ami, m'aimerez-vous comme cela ?
Adieu, mon cher ami, sans rancune au moins ; la paix est faite ; je vous donne deux baisers pour le sceau de notre réconciliation ; je vous souhaite une bonne santé sans rhumes et sans hémorroïdes !
Bien de l'amour pour votre Nena et une ferme croyance qu'elle ne peut aimer que vous. Adieu, mon unique et tendre ami.