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Eugène Sue
Le Parisien en mer

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I


Mathieu Guichard était fils de Jean Guichard, serrurier dans la rue Saint-Benoît.

Mathieu Guichard avait environ dix-sept ans, était d'une taille moyenne, maigre, nerveux et pâle ; ses yeux étaient gris ; ses cheveux châtains, clairs et soyeux ; sa figure annonçait un singulier mélange d'astuce et de niaiserie, d'indolence et de vivacité ; son teint plombé, hâve, avait cette couleur étiolée, maladive, flétrie, particulière aux enfants de Paris, nés dans une classe pauvre et laborieuse. Voilà pour le physique de Mathieu Guichard.

Au moral, si toutefois Mathieu avait un moral, Mathieu était insolent, moqueur, taquin, lascif, paresseux et gourmand, sournois et rageur, parce que la force physique lui manquait ; ni incrédule, ni croyant, ni sceptique, mais indifférent en diable en matière de religion, et n'invoquant jamais le nom de Dieu que d'une manière si détestable, qu'il eût mieux valu ne pas l'invoquer du tout. Mais en vérité il ne faut pas en vouloir au pauvre enfant ; les premiers mots que son père Jean Guichard, ancien canonnier, lui apprit à bégayer, furent les jurons les plus épouvantables qu'on puisse imaginer. Ceci était le délassement, la joie du vieux soldat ; le soir, après sa journée de fatigue, il trouvait un souverain plaisir à s'asseoir auprès de sa forge éteinte, et là mettant Mathieu sur son rude tablier de cuir, il s'amusait comme un bienheureux à entendre des blasphèmes de renégat sortir de cette bouche enfantine, et il répondait à sa femme qui osait quelquefois parler de prières, de bonne Vierge et d'enfant Jésus : - « Je n'ai été ni baptisé, ni communié, ni rien du tout ; je ne t'ai épousée qu'au civil, et je ne veux pas que mon fils soie un calotin et un jésuite. »

Or, Mathieu ne trompait point les voeux de son excellent père : il ne fut pas jésuite, le digne enfant!!

A dix ans, il donnait des coups de pied à sa mère, insultait les vieillards, volait de vieux clous pour aller les vendre, ne faisait rien à l'établi, recevait de glorieuses gourmades de monsieur son père, et passait des journées dehors.

A douze ans, Mathieu avait, comme on dit, connu l'amour, cassé des carreaux, battu la garde, et était devenu un des coryphées de l'amphithéâtre de l'Ambigu et des Funambules.

Le cours de ces énormités ne fit que s'augmenter, et le torrent de ces désordres devint tel, qu'il menaçait d'engloutir la réputation, l'honneur et les économies de Jean Guichard, qui, en manière de digue, avait en vain opposé audit torrent une multitude de bâtons d'orme ou de frêne, qui s'étaient brisés en éclats sur le dos de Mathieu, sans rien changer à ses habitudes de forcené. Mais heureusement Jean Guichard se souvint d'une naïve tradition populaire assez commune en France et surtout à Paris, qui consiste à regarder la marine comme une espèce de bagne ou d'égout dans lequel on peut jeter toutes les fanges sociales. Ainsi, qu'un fils de famille commette quelqu'une de ces ravissantes sottises qu'on ne fait malheureusement qu'à l'aurore de la vie, les grands parents s'assemblent, et prononcent avec gravité qu'il faut embarquer le don Juan, et l'envoyer aux îles, pour manger de la vache enragée.

Si un polisson des rues, devenu l'effroi du quartier, ne met plus aucun terme à ses débordements, après l'avoir menacé du commissaire, de la prison, des galères, on finit cet effrayant crescendo, en disant : Il n'y a qu'à le faire mousse.

Ce qui ne laisse pas de prouver quel état on fait généralement de cette glorieuse profession.

Or, un matin, le père Guichard entra dans la mansarde de son fils, qui, par je ne sais quel hasard ou quel dérèglement de conduite, se trouvait avoir couché sous le toit paternel.

En ouvrant les yeux, Mathieu frémit malgré lui, car il vit que son père ne portait pas de bâton.

- Il va m'étrangler, pensa le misérable.

- « Écoute, Mathieu, dit tranquillement le père, tu as quinze ans, tu es le plus mauvais gueux que je connaisse; les coups n'y font rien; tu finirais par la guillotine. J'ai été soldat, je suis honnête homme, ainsi ça ne peut pas aller comme ça. Tu vas venir avec moi au Havre. »

- « Quand ça? »

- « Tout de suite ; habille-toi. »

Mathieu ne dit mot, s'habilla, jeta un regard en dessous du côté de la porte, fit deux pas, et d'un bond, fut sur la première marche de l'escalier. Mais l'auteur de ses jours avait suivi ses mouvements, et Mathieu se sentit étreindre dans les larges mains du serrurier.

- « Pas si vite, garçon », dit ce dernier, et il précéda son fils dans la boutique, envoya sa femme, qui sanglotait, chercher un cabriolet, y monta avec son fils, Mathieu, qui sentit une larme rouler dans ses yeux quand il vit sa mère à genoux près de la forge, et pleurant... mais pleurant à fendre l'âme.

Cocher... Aux diligences, » dit Jean Guichard.

Du cabriolet Mathieu passa dans la diligence, accompagné de son père qui ne le quittait pas d'une seconde.

Le lendemain on était au Havre.

Il y a dans chaque port de mer marchand, des maîtres de taverne qui nourrissent et hébergent à crédit les matelots sans emploi... Quand ils trouvent à naviguer ils paient ce qu'ils doivent à leur hôte, et, s'ils s'embarquent, ils reviennent manger chez lui ce qu'ils ont amassé dans leur campagne ; puis, le crédit succède au comptant, et c'est à recommencer jusqu'à ce qu'une lame du cap Horn, ou un grain blanc des tropiques mette un terme à cette alternative de bons et de mauvais jours.

C'est donc dans ces tavernes que les officiers de la marine marchande viennent recruter leurs équipages.

Le conducteur de la diligence, auquel Jean Guichard avait fait part de ses projets, l'adressa en conséquence au maître de la taverne du Câble sans bout, en lui donnant quelques instructions.

On enferma préalablement Mathieu dans une petite chambre dûment verrouillée qui ne s'ouvrit que le lendemain, sur les neuf heures du matin.

- « Voilà le bon sujet, » dit en entrant Jean Guichard, à un assez gros homme, trapu, brun, et fort haut en couleur... en lui montrant son fils.

- « Ce n'est que ça, dit le gros homme; mais ce faichien-là ne serait pas bon pour allumer la pipe de mon mousse, si mon mousse fumait...

- « Vous m'avez pourtant promis, capitaine...

- « J'ai promis et je tiendrai ; la brise est faite, je pars à onze heures, il en est neuf ; allons, file... Parisien, t'es bien nommé... mais je te débaptiserai, moi, et dans deux jours on t'appellera l'Éreinté... »

Mathieu Guichard comprit parfaitement ce qui lui était réservé. Il chercha avec une merveilleuse rapidité les chances qu'il avait de fuir ou de s'opposer aux volontés de son père, et, n'en trouvant aucune, il se résigna.

Jean Guichard lui dit : -« Allons, Mathieu, corrige-toi, embrasse-moi, deviens bon sujet, et tu nous reverras...

- « Jamais, » répondit Mathieu en se dérobant à un dernier embrassement de son père, et se mettant à sifflerTu n'auras pas ma rose, en marchant sur les talons du capitaine.

- « Mais s'il n'allait plus revenir, » pensa le serrurier : Bah !... reprit-il : « pigeon égaré revient toujours au colombier. »

- Néanmoins Jean -Guichard fut long-temps bien triste.

 




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