II.
La Charmante-Louise,
brick de 180 tonneaux, chargé pour Fernambouc, était parti du Havre depuis cinq
jours, emportant l'unique héritier de la famille Guichard.
Car Mathieu Guichard avait été bien et dûment embarqué, mousse à bord.
Cet être type et prototype de la populace parisienne, qu'on a dit, je ne sais
pourquoi ; si badaude et si étonnée, ne s'étonna de rien, parce
qu'il trouvait des analogies à tout ; quand un matelot lui montra le grand mât
du brick, en disant : - « C'est pas toi, Parisien, qui te guinderais là-haut. »
-Mathieu répondit d'un air méprisant: « Connu ! J'ai vingt fois
grimpé à un mât de cocagne tout frotté de savon, et c'est bien autre chose que
de monter après toutes ces cordes. » Comme on paraissait mettre son agilité en
doute, le Parisien fut à la pomme du grand mât avec l'agilité d'un écureuil,
sans passer par le trou au chat, et redescendit par l'étai du grand mât, aussi
fier qu'un acrobate.
- « Qu'est-ce que m'a donc chanté son animal de père, » se demanda le
capitaine, en voyant l'adresse de Mathieu ; « mais il n'a pas déjà l'air si
mauvais, monsieur son fils.... »
La brise était fraîche, et la houle assez forte ; les matelots s'attendaient à
voir le Parisien compter ses chemises, point : le Parisien n'eut
pas la plus légère atteinte du mal de mer, grignota son biscuit, déchira son
boeuf avec des dents d'acier, but deux boujarons de vin, parce qu'il en vola un
à un des matelots de son plat, et fut sur l'avant fumer sa pipe...
- « Mais le roulis ne te fait donc rien, sauvage? » lui dit un marin... fort
piqué, car il comptait non-seulement jouir de la vue des contorsions du
Parisien, mais encore boire son vin, pendant qu'il serait abattu par le mal de
mer.
- « Connu !... » répondit froidement Mathieu, entre deux bouffées
de tabac, « j'ai trop souvent joué au tapecu aux Champs-Élysées et à la
balançoire russe, pour que ça me fasse quelque chose... »
Et cette réponse fut accompagnée d'énormes tourbillons de fumée, qui cachèrent
un instant le Parisien à tous les yeux.
Quand la fumée fut dissipée, la figure du capitaine apparut souriante ; il
avait tout entendu, et s'était dit : « Décidément ce père est un vieux imbécile,
et son fils vaut mieux que lui. » Aussi s'adressant à Mathieu :
- « D'aujourd'hui, mon garçon, tu ne seras plus mousse, mais novice. »
- « Comme vous voudrez, » dit Mathieu avec indifférence.
Le lendemain, le capitaine qui voyait tout, n'apercevant que les cinq matelots
de quart sur le pont, descendit dans le faux pont, suspendit sa marche en
approchant de l'avant, car il entendit un grand bruit de voix.
C'était encore le Parisien.
- « Ce gredin-là est passé novice tout de suite, « c'est une injustice, il aura
la cale... la cale...
- « Je l'aurai, si vous voulez, » dit le Parisien, avec d'épouvantables
blasphèmes, « mais je me «vengerai, je suis seul, mais c'est égal....
n'approchez pas...
- « Mais, gueux que tu es, » dit un orateur, « pourquoi fais-tu le genre de ne
pas avoir le mal de mer, et de te palanquer au haut d'un mât aussi vite que
nous.... hein ?... c'est un fil pour flatter les chefs.
- « Oui, » dirent les autres en choeur, « il le fait exprès.
- « Écoutez, » dit le Parisien, « si l'un de vous, un seul, veut avoir affaire
à moi, prenons chacun une de ces choses de fer pointues (il montrait des
épissoirs), et arrangeons-nous comme de jolis garçons. »
- « Ça va, » dit l'orateur...
- « C'est décidément le père qui mériterait d'avoir la cale, » pensa le
capitaine, « le fils est un excellent sujet. »
Et le chef interposa son autorité, la discussion cessa, mais le soir le combat
eut lieu, et fut à l'avantage du Parisien.
S'étant aussi bien tiré de ces épreuves réitérées, le Parisien ne fut plus
désormais inquiété à bord, et jouit de l'estime de ses chefs et de
l'amitié de ses camarades.
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