III.
Si le capitaine
de Mathieu Guichard avait été doué de quelque faculté analytique, il eût
certainement trouvé moyen de l'exercer en étudiant le caractère de son matelot
; mais l'excellent capitaine n'analysait guère, n'analysait même pas du tout ;
il se contentait de battre Mathieu ou de le combler de faveurs,
selon que Mathieu avait bien ou mal mérité de lui. Sans s'amuser à remonter des
effets aux causes, après avoir apprécié le résultat, il faisait le compte,
comme il disait, et trouvait pour total un coup de poing ou un verre de
grog.
Or, depuis deux ans que Mathieu était embarqué sur la Charmante Louise,
il eût été difficile de savoir au juste si la balance était en faveur du coup
de poing ou du verre de grog, car en effet, ce diable d'homme n'avait ni gagné
ni perdu, car une âme plongée jeune dans l'air desséchant de Paris, s'y bronze
et garde à jamais son pli.
Aussi Mathieu avait-il apporté et conservé là cette paresse insouciante et
cette activité nerveuse, instantanée qui caractérise sa race, cette exaltation
fiévreuse, qui ferait franchir un énorme fossé, mais non cette force patiente
et continue qui ferait gravir une montagne.
S'agissait-il d'une manoeuvre pénible, par un beau temps, oh! le Parisien était
mou, fainéant, taciturne ; mais le vent sifflait-il dans les voiles, le
tonnerre grondait-il, on eût dit que l'orage réagissant sur cette organisation
si irritable, en centuplait les forces et l'énergie ; alors le Parisien était
au bout-dehors des vergues, aux empointures, car ce n'était là ni un poids à
soulever, ni un aviron à manier péniblement ; il n'y avait qu'un cordage à
couper. A la vérité, il y allait de la vie, mais ce n'était pas
fatigant, et le Parisien était là, aussi calme, aussi paisible qu'un vieux
matelot.
Le beau temps revenu, le Parisien redevenait ce qu'il était, ce qu'il est, ce
qu'il sera toujours, paresseux, insolent, railleur, parce qu'il avait ce
pittoresque et vif esprit de nos rues ; rusé parce qu'il était faible,
quoiqu'il eût pourtant pris un singulier ascendant sur l'équipage et sur le
capitaine lui-même, par sa gouaille (qu'on excuse cette vulgarité),
mais cette expression peut seule rendre ce sarcasme populaire si bouffon, si
mordant et si énergique.
Aussi avait-on beau mettre le damné Parisien aux fers, dans les haubans, le
rouer de coups, il n'en perdait ni un quolibet, ni une bouchée, ni une heure de
sommeil.
Le misérable contrefaisait tout le monde ; voulez-vous voir le capitaine ?
voilà le capitaine, avec sa voix rauque, son oeil à demi fermé, son juron de
prédilection ; prêtez au Parisien la houppelande grise et le chapeau ciré du
capitaine, et le portrait sera frappant. Voulez-vous voir le maître coq ? voilà
le maître coq, c'est lui ; c'est sa jambe torse, son bégaiement stupide !..
Et les chansons à boire ! et les romances ! et les bribes de scènes de
comédies, de mélodrames, d'opéras comiques, que le Parisien débitait à ravir en
imitant le ton, le geste, et la voix des acteurs !
Aussi, matelots et capitaine riaient aux larmes et n'avaient que la force de
dire: « S.... Parisien va... t'es bien nommé!!! »
C'était à n'y pas tenir ; on oubliait la manoeuvre ; le timonier gouvernait tout
de travers ; on ne dormait plus à bord, quand le Parisien parlait, les hamacs
devenaient déserts, et il fallait voir les bonnes et naïves figures de
matelots, accroupis en cercle, l'air attentif, écoutant avec une imperturbable
gravité les contes et les mensonges du Parisien.
Et puis le Parisien continuait à ne s'étonner de rien. Les matelots
l'avaient attendu aux colonies ; ils comptaient sur l'effet des
noirs, des palmiers, des cocotiers... de la canne à sucre, que sais-je...
Point... l'éternel Connu ! vint renverser d'aussi sages prévisions.
Le Parisien avait vu des nègres à Robinson, des palmiers au Jardin des Plantes,
acheté pour deux sous de canne à sucre sur le Pont-Neuf, et creusé un coco pour
faire une tasse à sa maîtresse. Que faire, avec une organisation aussi
encyclopédique ? Se taire et admirer. C'est ce que faisait l'équipage.
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