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Eugène Sue
Le Parisien en mer

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  • IV
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IV.

 

Ce jour-là était un dimanche ; la Charmante-Louise qui se bornait ordinairement aux voyages des Antilles, après une assez bonne campagne, avait été frétée pour Cadix. Elle apportait des vins de Bordeaux et devait remporter des vins de Xerès.

Le Parisien blasé sur les colonies, les négresses et les mulâtresses, ne fut pas fâché de changer un peu, comme il le dit lui-même, et à peine le brick eut-il été amarré, bord-à-quai, près la porte de Mer, que mon damné Mathieu, riche de trente francs, fut à terre, d'un seul bond, crânement coiffé d'un petit chapeau de paille à forme et à bord très-bas, et vêtu d'un pantalon blanc et d'une veste bleue à boutons à ancre, le col de sa chemise retenu par une colossale graine d'Amérique, don d'amour d'une de ces dames du Fort-Royal, Martinique.

Il est impossible de ne pas déclarer que le Parisien était doué d'une prodigieuse faculté philologique. Son procédé était simple et le mettait à même de résoudre toutes les difficultés, sans exception de langues ou d'idiomes.

Voici quelle était sa méthode : avait-il à demander sa route à un Anglais, le Parisien imitant aussi bien que possible le ridicule patois qu'on prête aux insulaires dans toutes nos farces, disait bravement : - «  vodrais savoir chémain à moi. » S'adressait-il à un Allemand, l'accent suivait une légère modification ; à un Italien, un Américain, la même chose. Il est vrai de dire que cette méthode restait quelquefois incomplète, que souvent même, les étrangers qui l'eussent peut-être compris s'il eut parlé clairement français, devenaient sourds à ce bavardage inintelligible. Alors le Parisien assurait qu'il y avait entêtement, mauvaise éducation ou rivalité nationale. Toujours est-il que jamais Mathieu n'avait éprouvé cet embarras, cette timidité qu'un étranger ressent toujours lorsqu'il se trouve dans un pays dont il ignore le langage.

Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit, en passant sous la porte de Mer, à Cadix, que s'il eût pâli sept ans sur la grammaire de Rodriguez y Berna à Badajoz ou à Tolède.

Mathieu se trouva sur la place au poisson, et le coup d'oeil lui plut ; cette multitude animée, ces costumes pittoresques, ces hommes à petits chapeaux et à longs manteaux bruns ; ces femmes du peuple chaussées de satin ou de soie ; ces petits pieds, ces jupons courts, ces basquisses collantes aux hanches, ces fleurs naturelles jetées avec goût dans des cheveux noirs et épais, enfin, que dirai-je, l'allure, la marche, le salero, tout cela excitait fortement l'attention du Parisien qui comparait mentalement ces beautés andalouses aux filles de couleur des Antilles... et ne se pressait pas de terminer le parallèle, les preuves lui manquant.

Comme il passait au bas d'un escalier qui conduit au rempart, il leva les yeux et vit à moitié de cette scala une femme qui montait fort vite les dernières marches ; cette ascension rapide permettant au Parisien d'entrevoir une jambe faite au tour, et un pied andalous, il monta l'escalier avec autant de prestesse, et comme il avait plus d'assurance que de timidité, il s'approcha familièrement et regarda la jeune fille, car c'était une jeune et jolie fille, regarda la jolie fille sous le nez, et ne sachant pas de quelle manière dénaturer sa langue pour en faire un patois espagnol, se contenta d'un infinitif et lui dit: - « Espagnole, vous être très-belle femme. » La jeune fille rougit, se prit à sourire, et doubla le pas en abaissant sa mante.

« Où diable aurai-je appris l'espagnol ? » se demanda le Parisien, certain d'avoir été compris, et suivant à grands pas sa nouvelle conquête.

Presqu'en face de la douane, sa conquête descendit, tourna la tête, regarda le Parisien, et traversa la petite place de la Torre pour entrer dans la rue du Tideo.

Le Parisien animé, exalté, enthousiasmé, charmé, suivit... Il allait traverser la rue, lorsque des chants d'église se font entendre, et une longue file de pénitents bleus débouche d'une rue voisine. A la tête du cortège étaient de longues lanternes, puis des bannières, puis des reliques, puis des châsses, puis des fleurs, puis le Saint-Sacrement, puis le gouverneur. C'était enfin une procession solennelle à l'effet de demander au ciel quelque peu d'eau, car la sécheresse était effrayante en l'an de grâce 1829.

Le Parisien, au lieu de se joindre à la multitude, fit un affreux blasphème, car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de perdre de vue son Andalouse à l'oeil si noir.

La populace se découvrit au premier cri de la crécelle d'un moine blanc qui ouvrait la marche.

Le Parisien garda son chapeau, se dressa sur la pointe des pieds, tendit le cou, mit sa main en abat-jour, et ne vit rien, ni mante noire, ni oeillet bleu et blanc placé sur le côté d'une grosse touffe de cheveux d'ébène. Vint un autre moine, mais gris, portant une lanterne, sur les vitraux de laquelle étaient peintes des figures d'hommes au milieu des flammes. Il la montrait d'une main et de l'autre tendait une tirelire pour les âmes du purgatoire.

Les assistants s'agenouillèrent ; quelques-uns donnèrent, mais beaucoup chuchotèrent en se montrant le Parisien qui s'appuyait sur le dos de l'homme à la lanterne pour tâcher de se hausser et voir s'il n'apercevait pas son Andalouse.

A ce moment une magnifique châsse d'or, étincelante de pierreries, et renfermant le bras de saint Sereno, excita l'attention et le recueillement général. Il n'y eut que le Parisien qui, resté debout, interrompit le silence religieux de cette foule par un de ces cris particuliers à la populace parisienne et que l'on entend quelquefois glapir aux théâtres des boulevarts.

C'est que le Parisien avait cru distinguer la mante noire et les oeillets blancs et bleus, et il appelait à sa façon.

Ce cri sauvage, guttural, inusité, sacrilège, fit redresser toutes les têtes à la fois ; alors on s'aperçut que le Parisien était resté debout, couvert, devant le bras de saint Sereno, et ce fut une rumeur d'indignation, rumeur d'abord sourde, mais qui devint bientôt effrayante quand le peuple vit le Parisien prendre un air d'impudence et d'audace. Le Saint-Sacrement avançait, et déjà l'on voyait les crépines d'or reluire au soleil, le panache ondoyait, l'encens parfumait l'air, la musique retentissait au loin, et les voix sonores des moines de la Merced accentuaient vigoureusement cette belle poésie biblique.

Le temps pressait ; le Parisien exalté tenait bon, enfonçait son chapeau sur sa tête, y appuyait ses deux mains, et jurait avec d'effroyables blasphèmes qu'on n'avait pas le droit de le faire agenouiller.

Le Saint-Sacrement était tout proche ; comme une lutte s'engageait entre le Parisien et un Andalous d'une énorme stature, le Parisien fait un bond en arrière et va tomber aux pieds de l'archevêque et le heurte violemment. Alors, on crie au sacrilège, à l'impiété, au Français, le tumulte devient affreux, et malgré l'intervention du prêtre, la mêlée prend un caractère de rage ; les couteaux luisent, et... c'en est fait du Parisien.

Notre consul informa de l'affaire ; il fut prouvé que les provocations étaient venues de la part du Parisien, et le capitaine ne put obtenir aucune satisfaction.

Dans les mauvais temps, au fort d'un grain, on ne regretta pas beaucoup le Parisien.

Mais quand la mer était calme, et que la Charmante Louise filait tranquillement ses six noeuds par une bonne brise, pendant bien long-temps on s'aperçut qu'il manquait quelque chose à bord, et les matelots se montraient, d'un air de regret, une cage à poule située sur l'avant, car c'était sur cette cage que le Parisien aimait à s'asseoir pour conter !

Depuis sa mort, les matelots la respectaient, l'artiste du bord y avait sculpté deux ancres surmontées d'une blague à tabac, et l'exergue de cet écusson emblématique portaitS.... Parisien que tu nous faisais rire.

Quand le père Guichard apprit la mort de son fils, il le pleura beaucoup ; mais ce qui le consola un peu, c'est que, suivant ses principes, Mathieu ayant eu le bonheur de n'être ni communié, ni baptisé, ni rien du tout, comme il disait, il n'était pas mort en jésuite.

 

EUGÈNE SUE.

 




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