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Denis Diderot
Ceci n'est pas un conte

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III

- Je crains bien que sa douleur et votre présence n'y fassent que de l'eau  claire. Le dégoût ! c'est une terrible chose que le dégoût en amour, et d'une  femme.

- J'envoyai chercher une chaise à porteurs, car elle n'était guère en état de  marcher. Nous arrivons chez Gardeil, à cette grande maison neuve, la seule qu'il  y ait à droite dans la rue Saint-Hyacinthe ; en entrant par la place  Saint-Michel. Là, les porteurs arrêtent ; ils ouvrent. J'attends, elle ne sort  point. Je m'approche et je vois une femme saisie d'un tremblement universel, ses  dents se frappaient comme dans le frisson de la fièvre, ses genoux se battaient  l'un contre l'autre. "Un moment, monsieur, me dit-elle. Je vous demande pardon;  je vous demande pardon, je ne saurais. Que vais-je faire là ? Je vous aurai  dérangé de vos affaires inutilement. J'en suis fâchée. Je vous demande pardon."  Cependant je lui tendais le bras ; elle le prit, elle essaya de se lever ; elle  ne le put. "Encore un moment, monsieur, me dit-elle. Je vous fais peine, vous  pâtissez de mon état." Enfin elle se rassura un peu, et en sortant de la chaise  elle ajouta tout bas : "Il faut entrer, il faut le voir. Que sait-on ? j'y  mourrai peut-être." Voilà la cour traversée, nous voilà à la porte de  l'appartement; nous voilà dans le cabinet de Gardeil. Il était à son bureau en  robe de chambre et en bonnet de nuit. Il me fit un salut de la main et continua  le travail qu'il avait commencé. Ensuite il vint à moi, et me dit : "Convenez,  monsieur, que les femmes sont bien incommodes ; je vous fais mille excuses des  extravagances de mademoiselle." Puis s'adressant à la pauvre créature qui était  plus morte que vive : "Mademoiselle, lui dit-il, que prétendez-vous encore de  moi ? Il me semble qu'après la manière nette et précise dont je me suis  expliqué, tout doit être fini entre nous. Je vous ai dit que je ne vous aimais  plus ; je vous l'ai dit seul à seul ; votre dessein est apparemment que je vous  le répète devant monsieur. Eh bien ! mademoiselle, je ne vous aime plus ;  l'amour est un sentiment éteint dans mon coeur pour vous, et j'ajouterai, si  cela peut vous consoler, pour toute autre femme. - Mais apprenez-moi pourquoi  vous ne m'aimez plus. - Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que j'ai  commencé sans savoir pourquoi, que j'ai cessé sans savoir pourquoi, et que je  sens qu'il est impossible que cette passion revienne. C'est une gourme que j'ai  jetée et dont je me crois et me félicite d'être parfaitement guéri. - Quels sont  mes torts ? - Vous n'en avez aucun. - Auriez-vous quelque objection secrète à  faire à ma conduite ? - Pas la moindre ; vous avez été la femme la plus  constante, la plus honnête, la plus tendre qu'un homme pût désirer. - Ai-je omis  quelque chose qu'il fût en mon pouvoir de faire? - Rien. - Ne vous ai-je pas  sacrifié mes parents ? - Il est vrai. - Ma fortune ? - J'en suis au désespoir.  Ma santé ? - Cela se peut. - Mon honneur, ma réputation, mon repos ? - Tout ce  qu'il vous plaira. - Et je te suis odieuse ? - Cela est dur à dire, dur à  entendre, mais puisque cela est, il faut en convenir. - Je lui suis odieuse !...  - Je le sens, et ne m'en estime pas davantage. - Odieuse ! ah ! dieux !" À ces  mots une pâleur mortelle se répandit sur son visage ; ses lèvres se décolorèrent  ; les gouttes d'une sueur froide qui se formaient sur ses joues, se mêlaient aux  larmes qui descendaient de ses yeux ; ils étaient fermés ; sa tête se renversa  sur le dos de son fauteuil ; ses dents se serrèrent ; tous ses membres  tressaillaient; à ce tressaillement succéda une défaillance qui me parut  l'accomplissement de l'espérance qu'elle avait conçue à la porte de cette  maison. La durée de cet état acheva de m'effrayer. Je lui ôtai son mantelet, je  desserrai les cordons de sa robe, je relâchai ceux de ses jupons, et je lui  jetai quelques gouttes d'eau fraîche sur le visage. Ses yeux se rouvrirent à  demi, il se fit entendre un murmure sourd dans sa gorge ; elle voulait  prononcer: Je lui suis odieuse, et elle n'articulait que les dernières syllabes  du mot. Puis elle poussait un cri aigu, ses paupières s'abaissaient, et  l'évanouissement reprenait. Gardeil, froidement assis dans son fauteuil, son  coude appuyé sur sa table et sa tête appuyée sur sa main, la regardait sans  émotion et me laissait le soin de la secourir. Je lui dis à plusieurs reprises :  "Mais, monsieur, elle se meurt, il faudrait appeler." Il me répondit en souriant  et haussant les épaules : "Les femmes ont la vie dure, elles ne meurent pas pour  si peu ; ce n'est rien, cela se passera. Vous ne les connaissez pas, elles font  de leur corps tout ce qu'elles veulent. - Elle se meurt, vous dis-je." En effet  son corps était comme sans force et sans vie, il s'échappait de dessus son  fauteuil, et elle serait tombée à terre de droite ou de gauche, si je ne l'avais  retenue. Cependant Gardeil s'était levé brusquement; et en se promenant dans son  appartement, il disait d'un ton d'impatience et d'humeur : "Je me serais bien  passé de cette maussade scène, mais j'espère que ce sera la dernière. À qui  diable en veut cette créature ? Je l'ai aimée, je me battrais la tête contre le  mur qu'il n'en serait ni plus ni moins. Je ne l'aime plus ; elle le sait à  présent ou elle ne le saura jamais. Tout est dit. - Non, monsieur, tout n'est  pas dit. Quoi ! vous croyez qu'un homme de bien n'a qu'à dépouiller une femme de  tout ce qu'elle a, et la laisser ? - Que voulez-vous que je fasse ? je suis  aussi gueux qu'elle. - Ce que je veux que vous fassiez ? que vous associiez  votre misère à celle où vous l'avez réduite. Cela vous plaît à dire. Elle n'en  serait pas mieux et j'en serais beaucoup plus mal. - En useriez-vous ainsi avec  un ami qui vous aurait tout sacrifié ? - Un ami ! je n'ai pas grande foi aux  amis, et cette expérience m'a appris à n'en avoir aucune aux passions. Je suis  fâché de ne l'avoir pas su plus tôt. - Et il est juste que cette malheureuse  femme soit la victime de l'erreur de votre coeur ? - Et qui vous a dit qu'un  mois, un jour plus tard, je ne l'aurais pas été, moi, tout aussi cruellement de  l'erreur du sien ? - Qui me l'a dit ? Tout ce qu'elle a fait pour vous, et  l'état où vous la voyez. - Ce qu'elle a fait pour moi Oh ! pardieu, il est  acquitté de reste par la perte de mon temps. - Ah! monsieur Gardeil, quelle  comparaison de votre temps et de toutes les choses sans prix que vous lui avez  enlevées ! - Je n'ai rien fait, je ne suis rien, j'ai trente ans, il est temps  ou jamais de penser à soi et d'apprécier toutes ces fadaises-là ce qu'elles  valent." Cependant la pauvre demoiselle était un peu revenue à elle-même. A ces  derniers mots elle reprit avec assez de vivacité : "Qu'a-t-il dit de la perte de  son temps ? J'ai appris quatre langues, pour le soulager dans ses travaux; j'ai  lu mille volumes ; j'ai écrit, traduit, copié les jours et les nuits ; j'ai  épuisé mes forces, usé mes yeux, brûlé mon sang ; j'ai contracté une maladie  fâcheuse dont je ne guérirai peut-être jamais. La cause de son dégoût, il n'ose  l'avouer, mais vous allez la connaître." À l'instant elle arrache son fichu ;  elle sort un de ses bras de sa robe, elle met son épaule à nu, et, me montrant  une tache érysipélateuse : "La raison de son changement, la voilà, me dit-elle,  la voilà. Voilà l'effet des nuits que j'ai veillées. Il arrivait le matin avec  ses rouleaux de parchemin. M. d'Hérouville, me disait-il, est très pressé de  savoir ce qu'il y a là-dedans, il faudrait que cette besogne fût faite demain,  et elle l'était." Dans ce moment nous entendîmes le pas de quelqu'un qui  s'avançait vers la porte. C'était un domestique qui annonçait l'arrivée de M.  d'Hérouville. Gardeil en pâlit. J'invitai Mlle de La Chaux à se rajuster et à se  retirer. "Non, dit-elle, non, je reste. Je veux démasquer l'indigne. J'attendrai  M. d'Hérouville, je lui parlerai. - Et à quoi cela servira-t-il ? - À rien, me  répondit-elle ; vous avez raison. - Demain vous en seriez désolée. Laissez-lui  tous ses torts, c'est une vengeance digne de vous. - Mais est-elle digne de lui?  Est-ce que vous ne voyez pas que cet homme-là n'est... Partons, monsieur,  partons vite ; car je ne puis répondre ni de ce que je ferais, ni de ce que je  dirais." Mlle de La Chaux répara en un clin d'oeil le désordre que cette scène  avait mis dans ses vêtements, s'élança comme un trait hors du cabinet de Gardeil  ; je la suivis, et j'entendis la porte qui se fermait sur nous avec violence.  Depuis, j'ai appris qu'on avait donné son signalement au portier.  « Je la conduisis chez elle où je trouvai le docteur Le Camus qui nous  attendait. La passion qu'il avait prise pour cette jeune fille différait peu de  celle qu'elle ressentait pour Gardeil. Je lui fis le récit de notre visite, et  tout à travers les signes de sa colère, de sa douleur, de son indignation...  

- Il n'était pas trop difficile de démêler sur son visage que votre peu de  succès ne lui déplaisait pas trop ?

- Il est vrai.

- Voilà l'homme; il n'est pas meilleur que cela.

- Cette rupture fut suivie d'une maladie violente, pendant laquelle le bon,  l'honnête, le tendre et délicat docteur lui rendit des soins qu'il n'aurait pas  eus pour la plus grande dame de France. Il venait trois, quatre fois par jour.  Tant qu'il y eut du péril, il coucha dans sa chambre sur un lit de sangle. C'est  un bonheur qu'une maladie dans les grands chagrins.

- En nous rapprochant de nous, elle écarte le souvenir des autres, et puis c'est  un prétexte pour s'affliger sans indiscrétion et sans contrainte.

- Cette réflexion, juste d'ailleurs, n'était pas applicable à Mlle de La Chaux.

« Pendant sa convalescence, nous arrangeâmes l'emploi de son temps. Elle avait  de l'esprit, de l'imagination, du goût, des connaissances plus qu'il n'en  fallait pour être admise à l'Académie des inscriptions. Elle nous avait tant et  tant entendus métaphysiquer, que les matières les plus abstraites lui étaient  devenues familières, et sa première tentative littéraire fut la traduction des  premiers ouvrages de Hume. Je la revis, et en vérité elle m'avait laissé bien  peu de chose à rectifier. Cette traduction fut imprimée en Hollande et bien  accueillie du public.

« Ma Lettre sur les sourds et muets parut presque en même temps ; quelques  objections très fines qu'elle me proposa donnèrent lieu à une addition qui lui  fut dédiée. Cette addition n'est pas ce que j'ai fait de plus mal.

« La gaieté de Mlle de La Chaux était un peu revenue. Le docteur nous donnait  quelquefois à manger, et ces dîners n'étaient pas trop tristes. Depuis  l'éloignement de Gardeil, la passion de Le Camus avait fait de merveilleux  progrès. Un jour, à table, au dessert, qu'il s'en expliquait avec toute  l'honnêteté, toute la sensibilité, toute la naïveté d'un enfant, toute la  finesse d'un homme d'esprit, elle lui dit avec une franchise qui me plut  infiniment, mais qui déplaira peut-être à d'autres : "Docteur, il est impossible  que l'estime que j'ai pour vous s'accroisse jamais. Je suis comblée de vos  services, et je serais aussi noire que le monstre de la rue Saint-Hyacinthe, si  je n'étais pénétrée de la plus vive reconnaissance. Votre tour d'esprit me plaît  on ne saurait davantage ; vous me parlez de votre passion avec tant de  délicatesse et de grâce, que je serais, je crois, fâchée que vous ne m'en  parlassiez plus. La seule idée de perdre votre société ou d'être privée de votre  amitié suffirait pour me rendre malheureuse. Vous êtes un homme de bien s'il en  fut jamais. Vous êtes d'une bonté et d'une douceur de caractère incomparables.  Je ne crois pas qu'un coeur puisse tomber en de meilleures mains. Je prêche le  mien du matin au soir en votre faveur; mais a beau prêcher qui n'a envie de bien  faire. Je n'en avance pas davantage. Cependant vous souffrez, et j'en ressens  une peine cruelle. Je ne connais personne qui soit plus digne que vous du  bonheur que vous sollicitez, et je ne sais ce que je n'oserais pas pour vous  rendre heureux. Tout le possible sans exception. Tenez, docteur, j'irais... oui,  j'irais jusqu'à coucher : jusque-là inclusivement. Voulez-vous coucher avec moi  ? vous n'avez qu'à dire. Voilà tout ce que je puis faire pour votre service ;  mais vous voulez être aimé, et c'est ce que je ne saurais." Le docteur  l'écoutait, lui prenait la main, la baisait, la mouillait de ses larmes, et moi,  je ne savais si je devais rire ou pleurer. Mlle de La Chaux connaissait bien le  docteur, et le lendemain que je lui disais : "Mais, mademoiselle, si le docteur  vous eût prise au mot ?" elle me répondit : "J'aurais tenu parole ; mais cela ne  pouvait arriver : mes offres n'étaient pas de nature à pouvoir être acceptées  par un homme tel que lui. - Pourquoi non ? Il me semble qu'à la place du  docteur, j'aurais espéré que le reste viendrait après. - Oui ; mais à la place  du docteur, Mlle de La Chaux ne vous aurait pas fait la même proposition."  « La traduction de Hume ne lui avait pas rendu grand argent. Les Hollandais  impriment tant qu'on veut pourvu qu'ils ne payent rien.  - Heureusement pour nous , car avec les entraves qu'on donne à l'esprit, s'ils  s'avisent une fois de payer les auteurs, ils attireront chez eux tout le  commerce de la librairie.  - Nous lui conseillâmes de faire un ouvrage d'agrément auquel il y aurait plus  d'honneur et plus de profit. Elle s'en occupa pendant quatre à cinq mois, au  bout desquels elle m'apporta un petit roman historique intitulé Les Trois  Favorites. Il y avait de la légèreté de style, de la finesse et de l'intérêt ;  mais sans qu'elle s'en fût doutée, car elle était incapable d'aucune malice, il  était parsemé d'une multitude de traits applicables à la maîtresse du souverain,  la marquise de Pompadour; et je ne lui dissimulai pas que, quelque sacrifice  qu'elle fit, soit en adoucissant, soit en supprimant ces endroits, il était  presque impossible que son ouvrage parût sans la compromettre, et que le chagrin  de gâter ce qui était bien ne la garantirait pas d'un autre. « Elle sentit toute la justesse de mon observation, et n'en fut que plus  affligée. Le bon docteur prévenait tous ses besoins, mais elle usait de sa  bienfaisance avec d'autant plus de réserve qu'elle se sentait moins disposée à  la sorte de reconnaissance qu'il en pouvait espérer. D'ailleurs, le docteur  n'était pas riche alors, et il n'était pas trop fait pour le devenir. De temps  en temps elle tirait son manuscrit de son portefeuille, et elle me disait  tristement: "Eh bien! il n'y a donc pas moyen d'en rien faire, et il faut qu'il  reste là ?" Je lui donnai un conseil singulier : ce fut d'envoyer l'ouvrage tel  qu'il était, sans adoucir, sans changer, à Mme de Pompadour même, avec un bout  de lettre qui la mît au fait de cet envoi. Cette idée lui plut. Elle écrivit une  lettre charmante de tous points, mais surtout par un ton de vérité auquel il  était impossible de se refuser. Deux ou trois mois s'écoulèrent sans qu'elle  entendit parler de rien, et elle tenait la tentative pour infructueuse,  lorsqu'une croix de Saint-Louis se présenta chez elle avec une réponse de la  marquise. L'ouvrage y était loué comme il le méritait; on remerciait du  sacrifice; on convenait des applications ; on n'en était point offensée, et l'on  invitait l'auteur à venir à Versailles où l'on trouverait une femme  reconnaissante et disposée à rendre les services qui dépendraient d'elle.  L'envoyé, en sortant de chez Mlle de La Chaux, laissa adroitement sur sa  cheminée un rouleau de cinquante louis.  « Nous la pressâmes, le docteur et moi, de profiter de la bienveillance de Mme  de Pompadour; mais nous avions affaire à une fille dont la modestie et la  timidité égalaient le mérite. Comment se présenter là avec ses haillons ? Le  docteur leva tout de suite cette difficulté. Après les habits ce furent d'autres  prétextes, et puis d'autres prétextes encore. Le voyage de Versailles fut  différé de jour en jour, jusqu'à ce qu'il ne convenait presque plus de le faire.  Il y avait déjà longtemps que nous ne lui en parlions pas, lorsque le même  émissaire revint avec une seconde lettre remplie des reproches les plus  obligeants et une autre gratification équivalente à la première et offerte avec  le même ménagement. Cette action généreuse de Mme de Pompadour n'a point été  connue. J'en ai parlé à M. Collin, son homme de confiance et le distributeur de  ses grâces secrètes. Il l'ignorait, et j'aime à me persuader que ce n'est pas la  seule que sa tombe recèle.  « Ce fut ainsi que Mlle de La Chaux manqua deux fois l'occasion de se tirer de  la détresse.  « Depuis elle transporta sa demeure sur les extrémités de la ville, et je la  perdis tout à fait de vue. Ce que j'ai su du reste de sa vie, c'est qu'il n'a  été qu'un tissu de chagrins, d'infirmités et de misère. Les portes de sa famille  lui furent opiniâtrement fermées. Elle sollicita inutilement l'intercession de  ces saints personnages qui l'avaient persécutée avec tant de zèle.  - Cela est dans la règle.  - Le docteur ne l'abandonna point. Elle mourut sur la paille dans un grenier,  tandis que le petit tigre de la rue Saint-Hyacinthe, le seul amant qu'elle ait  eu, exerçait la médecine à Montpellier ou à Toulouse, et jouissait dans la plus  grande aisance de la réputation méritée d'habile homme, et de la réputation  usurpée d'honnête homme.  - Mais cela est encore à peu près dans la règle. S'il y a un bon et honnête  Tanié, c'est à une Reymer que la Providence l'envoie. S'il y a une bonne et  honnête de La Chaux, elle deviendra le partage d'un Gardeil, afin que tout soit  fait pour le mieux. »  Mais on me dira peut-être que c'est aller bien vite que de prononcer  définitivement sur le caractère d'un homme d'après une seule action; qu'une  règle aussi sévère réduirait le nombre des gens de bien au point d'en laisser  moins sur la terre que l'Évangile du chrétien n'admet d'élus dans le ciel ;  qu'on peut être inconstant en amour, se piquer même de peu de religion avec les  femmes, sans être dépourvu d'honneur et de probité ; qu'on n'est le maître ni  d'arrêter une passion qui s'allume, ni d'en prolonger une qui s'éteint; qu'il y  a déjà assez d'hommes dans les maisons et les rues qui méritent à juste titre le  nom de coquins, sans inventer des crimes imaginaires qui les multiplieraient à  l'infini. On me demandera si je n'ai jamais ni trahi, ni trompé, ni délaissé  aucune femme sans sujet. Si je voulais répondre à ces questions, ma réponse ne  demeurerait pas sans réplique, et ce serait une dispute à ne finir qu'au  jugement dernier. Mais mettez la main sur la conscience et dites-moi, vous,  monsieur l'apologiste des trompeurs et des infidèles, si vous prendriez le  docteur de Toulouse pour votre ami. Vous hésitez? Tout est dit ; et sur ce, je  prie Dieu de tenir en sa sainte garde toute femme à qui il vous prendra  fantaisie d'adresser votre hommage




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