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| Jules Tellier Les notes de Tristan Noël IntraText CT - Lecture du Texte |
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I
C'est à Caen, il y a quelques années, que j'ai connu l'auteur des notes qui suivent. Il se nommait Tristan Noël et était étudiant en droit. C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné. Il parlait peu, avec des intonations singulières, comme un homme qui lirait avec indifférence, et pourtant sans ironie, de la prose qui lui semblerait ridicule. Il passait des journées entières enfermé dans sa chambre. S'il allait au cours, c'était hasard ; s'il allait au café, c'était miracle. On ne lui connaissait pas un camarade intime, et c'est par suite d'une circonstance très particulière que je me suis trouvé en possession de quelques pages de son écriture. Un soir d'octobre 1880, je me promenais par les rues, suivant ma coutume, en fumant un cigare. Ce soir-là était, à vrai dire, semblable à tous les autres soirs. Les petites ouvrières glissaient le long des trottoirs, s'arrêtant ici et là sous le gaz des «magasins». Il y avait musique dans le jardin public, et la foule s'y pressait vaguement autour de l'estrade, sous les grappes de lumière des réverbères poly-branches. On se coudoyait dans l'apaisement du soir. Çà et là des bourgeois me demandèrent du feu, et je m'arrêtai pour les satisfaire. Je jouissais de me sentir si parfaitement semblable à tout le monde, de n'avoir en moi, ni dans ma tenue, correcte et effacée, ni dans ma pensée, tranquille et flottante, rien qui pût me distinguer des autres hommes ; d'être, dans cette promenade, comme dans la vie, celui qu'on voit passer et dont on n'a rien à dire ; et je savourais le calme et le rassurement d'être le premier venu. Vers une heure du matin, après avoir longtemps erré, je descendais la rue qu'habitait Tristan Noël. La rue faisant un coude, je ne pouvais encore apercevoir sa maison ; mais je voyais déjà celle qui lui faisait face, et je la regardais sans savoir pourquoi. Tout à coup, une grande lueur rouge en éclaira le mur. Je hâtai le pas : les fenêtres de Tristant étaient empourprées, des ombres bizarres s'y agitaient, et j'entendais un tumulte intérieur. Je jetai mon cigare et je montai l'escalier envahi par la fumée. La chambre de Tristan était ouverte, et la cheminée brûlait. C'était une très modeste cheminée de bois noir, surmontée d'une glace au cadre de bois rouge. Mais les murs étaient de pierre, recouverte de papier fort humide, et le feu ne gagnait point de terrain. Les locataires des chambres voisines, accourus en chemise, le combattaient en jetant de l'eau à pleines cruchées. Tristan, qui seul était habillé, regardait et laissait faire. Quelques instants après, l'incendie était vaincu, et il pouvait nous en conter l'origine. Il était, nous expliqua-t-il, agenouillé sur un tapis, devant le feu, et s'occupant à brûler de vieux papiers. Il tenait un registre ouvert dans ses mains, et il le laissait se consumer. Brusquement, la flamme était montée jusqu'au tapis à glands de la cheminée. Le reste, nous le savions. On lui serra la main en l'engageant à plus de prudence, et l'on prit congé de lui. Lorsque je fus seul dans la rue, je glissai la main sous mon pardessus et j'en tirai quelque chose que je mis sous mon bras. C'était un cahier assez mince, sans doute un de ceux qui avaient causé l'incendie ; et je l'avais ramassé sur le tapis sans être aperçu. Vers ou prose, ce devait être du Tristan, et j'étais curieux d'en lire. Peut-être pourrait-on faire quelque observation sur mon procédé ; mais j'ai perdu le goût de me quereller moi-même, quelque temps après avoir perdu celui de quereller les autres.
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