|
Texte
A mon ami Mariani
Que n’eussé-je pas donné, tout
petit, et que ne donnerai-je pas, aujourd’hui comme tant d’autres, pour en
savoir le fin mot ?
C’est évidemment grâce à ce
secret, dont tout le monde parle, demeuré pourtant mystérieux, que
Polichinelle, au cours d’une turbulente carrière, a pu, anarchiste ivre de son
moi, se mettre au-dessus des lois et des sentiments, renouveler chaque jour,
sans jamais payer, son flambant justaucorps, ses chausses mi-parties, son
chapeau, ses sabots sonores ; c’est grâce à ce secret qu’il a pu berner
ses créanciers, rosser sa femme, assommer le commissaire, et, d’un geste plus
méritoire encore, pendre son bourreau qui le voulait pendre ; puis, vaincu
par le diable ou paraissant l’être, rouler dans l’enfer tout ouvert, mais pour
enlever Proserpine et laisser au départ Lucifer doublement cornu.
Car, dans la légende intégrale,
Polichinelle survit, toujours bruyant et indompté, à sa grande bataille contre
l’esprit de science et de malice.
Descendu aux ténébreuses demeures
comme Héraklès, Orphéus et saint Brandan, ses aventures s’y continuent, puis
recommencent sur la terre.
Admirable matière à mettre en
beaux vers et qui, le jour où la France aura trouvé son Goethe, pourrait après
un polichinelle définitif où s’éterniserait, transformé par le génie, le drame
primitif et rudimentaire des théâtres en plein vent, inspirer un « second
Polichinelle » qui serait notre « second Faust ».
De cette dernière partie de son
existence, nous ne connaissons qu’un épisode miraculeusement déchiffré sur des
lambeaux de parchemin devenus la sacrilège reliure d’un vieux registre de
comptabilités monacales, et dont notre insuffisance essaiera, sans espérer
pourtant en conserver la saveur, de traduire le latin barbare.
Donc, après quelques mois de
séjour aux enfers, où, naturellement, il avait fait le diable à quatre,
Polichinelle, traînant sur ses pas Proserpine amoureuse et terrorisée, venait,
par un long couloir souterrain, ancien soupirail de volcan qui illuminait
l’éclat des gemmes, de retrouver, non sans plaisir, la douce lumière du jour.
Au sortir de l’interminable
conduit, ils avaient, sa compagnie et lui, débouché brusquement tout en haut
d’une montagne abrupte au bas de laquelle de vastes plaines s’étendaient.
Éblouis d’abord, essoufflés un
peu, ils s’assirent dans l’herbe et regardèrent.
Ils virent des champs couverts de
moissons et de fleurs, des clos d’arbres fruitiers, des prairies où brillaient
des sources ; et au milieu, une ville blanche aux toits bleus, entourée de
murailles basses que ceignaient des fossés de roses et dont les créneaux
étaient dorés.
Autour, palpitait la mer immense,
sans un bateau, sans une voile ; et tout de suite Polichinelle comprit
qu’il se trouvait dans une île ignorée des navigateurs, dernier débris
émergeant encore de cette fabuleuse Atlantis disparue, voici combien de
siècles, sous les flots, ainsi qu’en témoigne Platon. Cependant, Proserpine
s’étant mise à pleurer :
- Qu’avez-vous,
mignonne ?
- Rien, mon doux ami.
- Le pays vous
déplairait-il ?
- Non, mais je voudrais y être
Reine. »
Ce disant, elle avait jeté sur le
gazon sa couronne aux sept pointes de fer incrustée de sept énormes
escarboucles.
- « Reine ? Pourquoi
pas ! grommelait Polichinelle. Proserpine reine et moi roi ! L’idée
me va ; on peut essayer de la chose.
- Et comment, mon doux ami, vous
y prendrez-vous ?
- Ça, mignonne, c’est mon secret.
»
Alors, Proserpine consolée remit
sa couronne sur ses cheveux tordus en flamme ; Polichinelle empoigna sa
trique neuve toute récemment taillée dans le grenadier infernal dont les fruits
aux grains de rubis, quelque mille ans auparavant, avaient su tenter Eurydice,
et tous deux, bras dessus, bras dessous, prirent le chemin de la ville.
Des députations les attendaient
accompagnées de fanfares et de musiques, un petit pâtre qui, caché derrière une
roche, venait de surprendre leur conversation, ayant couru devant et répandu
partout le bruit que Polichinelle arrivait avec son secret, pour être roi et
pour faire le bonheur des Altantes.
Les Atlantes étaient naïvement et
immémoriablement heureux. Ils n’avaient aucun besoin d’essayer du secret de
Polichinelle. Mais tous les peuples se ressemblent : la curiosité l’emporta.
- « Eh quoi ! leur dit le
nouveau roi, car on le sacra dare dare, avant même qu’il en eût exprimé le
désir, vous ne rougissez pas de vivre comme vous vivez ? C’est honteux,
saperlipopette !
« Etre égaux, libres et unis ;
vous nourrir des fruits de la terre fraternellement partagés ; n’avoir pas
même d’ennemis, si bien que les remparts de votre capitale dont un clown, leste
tant soit peu, franchirait aisément les inoffensifs créneaux, n’ont pour
destination, avec leur enceinte de roses, que d’empêcher le gibier qui pullule
aux champs de se promener par les rues ; aimer les femmes qui vous aiment
et en changer à l’amiable quand le torchon commence à brûler ? En vérité,
la belle malice ! Des bestiaux en feraient autant. Mais la Providence
veillait et m’a dépêché devers vous, ainsi que ma gracieuse épouse, pour mettre
ordre à l’état de choses. »
Des cris : « Vive
Polichinelle et son secret !... Vive la Reine Proserpine ! »
accueillirent ce beau discours.
Vous devinez que l’île
d’Atlantis, en rien de temps, fut dotée par Polichinelle de toutes les
institutions qui font l’orgueil des nations civilisées.
Polichinelle partagea les champs,
indivis jusque-là, pour en distribuer la meilleure part à ceux de ses sujets
dont le nez avait su lui plaire, parce qu’il ressemblait au sien ; et les
Atlantes purent désormais se réjouir de posséder enfin une aristocratie.
Polichinelle fit cueillir et
monnayer, non sans se réserver le monopole, les cailloux d’or vierge et
d’argent brut mêlés au gravier des ruisseaux.
Désormais, les Atlantes connurent
la richesse et sa pâle soeur, la misère.
Polichinelle supprima l’amour
libre et institua le mariage, afin d’avoir le royal plaisir de pouvoir faire
des cocus ; et, ses favoris l’imitant, tout le monde imitant ses favoris, l’adultère
devint à la mode, de sorte que l’on dut créer spécialement des tribunaux pour
juger les maris meurtriers.
Au bout de quelque temps, des
bandes affamées, lasses d’errer par les campagnes où les fruits n’étaient plus
à tous, ayant fait mine de se révolter, Polichinelle fortifia sa capitale, arma
de mousquets ses séides. Une bataille fut livrée ; de part et d’autre on
s’égorgea.
Des veuves, des mères
pleurèrent ! Mais les Atlantes, enivrés de l’odeur de la poudre et du
bruit des tambours, surent dès lors ce que c’est que la gloire.
Puis, quelques maussades rêveurs
s’étant permis d’insinuer que, peut-être, les affamés n’avaient pas tort,
Polichinelle dressa la potence ; et les Atlantes, avec un frisson,
s’inclinèrent devant la majesté du Pouvoir.
Béni des dieux, redouté des
hommes, toujours grâce au fameux secret, l’ex-anarchiste, devenu tyran, put
bien mieux qu’Antoine avec Cléopâtre, durant des années et des années, mener
avec Proserpine cette « vie inimitable » plus généralement connue sous le nom de
Polichinelle.
Bon prince, d’ailleurs, il ne
dédaignait pas, à l’exemple de Louis XIV et de Néron, dans les occasions
solennelles, de se donner en spectacle au peuple sur une estrade exprès dressée
devant la porte de son palais ; et là, au milieu des nombreux enfants que
Proserpine lui avait pondus, tous comme lui bossus et vêtus de paillons, tous
comme lui à chaque pas éveillant un bruit de clochettes, noblement,
hiératiquement, il exécutait la sabotière.
Le peuple prit le deuil quand il
mourut. Son agonie fut sereine et plutôt narquoise.
Comme il semblait près de rendre
l’âme, l’aîné de ses fils appelé à lui succéder s’approcha pour demander,
l’heure étant suprême, la révélation du fameux secret.
Polichinelle rouvrit un oeil. «
Saperlipopette, le secret !... Et moi qui allais oublier de te transmettre
avant de partir cet instrument de ma puissance, qui doit devenir, pour toi et
tes successeurs, le Palladium de la dynastie. »
Puis, écartant les assistants
d’un geste : « Fillot, murmura-t-il, écoute-moi d’un peu plus près, c’est
toute une histoire.
« Mais auparavant, comme
l’histoire est assez longue et que les forces pourraient me manquer, fouille
là, sous mon oreiller. Tu vas y trouver un étui décoré de figures à la
Morisque, étui renfermant un flacon de cristal dans l’épaisseur duquel
s’incrustent, en or, des étoiles…
As-tu trouvé ? C’est bien
cela… Pourvu qu’il reste quelques gouttes de la mirifique liqueur ?... A
ma santé !... Merci, ça va mieux… Et maintenant, comme dit cet autre,
tâche de me prêter une oreille attentive.
« Tu sauras donc, fillot, que
vers quinze cent soixante-dix, soixante et douze, Charles IX régnant
en France, et les Vice-légats gouvernant Avignon, un de nos aïeux, bon
gentilhomme, s’en fut, à la suite de démêlés avec quelques gens de justice,
s’établir en terre papale.
« Derrière ses remparts aux
créneaux sarrasins, dans l’ombre de son palais géant qu’écussonnent les clefs
et la tiare, Avignon était alors vrai séjour de bénédiction ; et
certes ! aucune ville n’aurait pu rivaliser avec elle, tant par la
magnificence des palais et des villas cardinalices, l’étendue des couvents, le
nombre des églises, la richesse des boutiques d’orfèvres et de fourbisseurs, la
commodités des tripots, le luxe des tavernes, que pour l’incroyable abondance, attirée
là par ces merveilles, d’usuriers et de filous, de poètes, de joueurs de luth,
de capitaines d’aventure, bretteurs, buveurs et brelandiers, d’écoliers et de
belles filles.
« Comment notre noble et illustre
aïeul fit-il dans Avignon la connaissance du propre fils de Nostradamus ?
je l’ignore.
« Je me souviens pourtant avoir
entendu dire que s’étant battus en duel après une querelle de jeu et s’étant
blessés mutuellement, ils jurèrent amitié et vécurent désormais en frères.
« Ce deuxième Michel de Nostre-Dame,
gai compagnon, homme d’épée, s’occupait lui aussi à ses moments perdus de magie
et d’astrologie.
« Or, comme il avait cru lire au
livre des constellations que sa fin était proche et qu’il mourrait dans
l’embrasement d’un village – la chose en effet se réalisa si exactement, à
l’heure et à l’endroit prédits, que de certains jaloux l’accusèrent d’avoir
incendié lui-même, par amour-propre et point d’honneur, la maison sous les
débris de laquelle son cadavre fut retrouvé – le prophète ne voulut d’autre
héritier que notre illustre aïeul en question.
« Il lui légua ses livres, ses
armes, et, présent plus précieux encore, ce flacon plein d’une liqueur dont
Nostradamus l’ancien avait acheté le secret de deux Indiens américains venus en
foire de Beaucaire, à travers les mers Océane et Méditerranée, sur une barque
faite d’écorce.
« Cette liqueur que les Indiens
appelaient COCA en leur langue, est extraite par
distillation et manière de quintessence, des feuilles fraîches cueillies d’un
arbuste qui ne pousse qu’au fond de certaines périlleuses vallées, dans le pays
où mûrit l’or.
« J’ai déposé, fillot, sur la
plus haute planchette de ma royale librairie, un vieux livret, un parchemin
dont la reliure s’illustre des mêmes cabalistiques figures que l’étui, des mêmes
étoiles que le flacon.
« Ce livret t’enseignera comme
quoi, prévoyant l’heure où le flacon s’épuiserait, notre illustre aïeul
entreprit le voyage des Grandes-Indes et en rapporta la provision qui depuis a
fait la fortune et la gloire de notre race.
« Car, traité suivant les
formules que Nostradamus perfectionna et transformé dans l’athanor et l’alambic
en un tout-puissant cordial, couleur de sang, couleur de pourpre, ce feuillage,
dont l’Indien misérable ne sait guère qu’apaiser sa faim, devient pour le buveur
initié, jeune désormais jusqu’au dernier jour, une intarissable source de belle
humeur et d’énergie.
« La belle humeur et l’énergie,
privilèges vraiment divins, par qui l’homme domine l’homme, se fait aimer de la
femme, et brave le diable lui-même.
« Tu connais maintenant, fillot,
le secret de ma vie et de mes triomphes. Garde-le précieusement pour le
transmettre le plus tard possible à tes héritiers comme je te le transmets
aujourd’hui !
« Ne t’offusque pas cependant si
j’achève le fond du flacon. Tu ne chômeras pas de la mirifique liqueur, il en
reste en cave des cuvées. Atlantis fit jadis partie de l’Amérique, et le coca
fleurit sur ses monts.
« Seulement, garde bien le
secret, fillot ! N’indique la plante à personne et la recette encore
moins. »
Soudain, comme sous l’influence
d’une vague et lointaine vision, le sarcastique agonisant sembla pris de
mélancolie.
« Hélas ! fillot,
ajouta-t-il, tout secret enfin s’évapore. J’ai le triste pressentiment qu’un jour
ou l’autre quelque bienfaiteur de l’humanité – Belzébut l’emporte ! –
révélera au populaire les extraordinaires vertus de la plante mystérieuse.
« Grâce à elle, un peu partout,
sous des noms divers, depuis des siècles et des siècles, Polichinelle est roi,
Polichinelle danse ; mais que deviendra notre héréditaire prestige quand
le secret de Polichinelle sera le secret de chacun ?... »
Puis il fit « couic ! » et,
tournant son nez au mur, expira.
En quoi le madré compère agit
sagement, comme toujours, puisque une centaine d’années plus tard, mon cher
Mariani, avec ton vin, ton élixir, tu devais appeler le monde entier, humbles
ou puissants, riches ou pauvres, à bénéficier du secret de Polichinelle.
PAUL ARÈNE
|