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Texte
A mon ami Angelo Mariani
L’ingénieux Don Quijote de la
Manche gisait – dit Cid Hamet en un chapitre récemment retrouvé par Don Pablo
Bustamente, docteur à Salamanque, - tout de son long étendu, étourdi et brisé
dans son armure bossuée, auprès de sa lance faussée, sur le terrain où, près de
Barcelone, l’avait attaqué et déconfit le Chevalier de la Blanche Lune.
Le vainqueur s’éloignait, ayant
fait jurer au noble Hidalgo que, durant une année, le grand don Quijote se
retirerait en son village et ne toucherait plus à ces armes qui avaient été sa
parure et sa joie. Et le fidèle Sancho, auprès de Rossinante qui broutait
difficilement l’herbe rare et prenait les chardons pour du gramen, comme le bon
chevalier prenait les maritornes pour de nobles dames, Sancho, désespéré, se
demandait comment il remettrait le chevalier en selle et ramènerait son maître
au pays.
Mais, par la vertu d’une liqueur
conservée en sa gourde depuis les noces de Gamache, le fidèle écuyer eut
bientôt, en versant son baume entre les lèvres blêmes et sous les moustaches
grises du chevalier, rendu la vigueur à ce grand corps maigre qui se redressa
soudain. Et comme s’avançait, pour transporter le héros à la ville, une chaise
à porteurs envoyée par le vice-roi :
- Non, dit l’ingénieux Chevalier,
je me sens plus dispos que jamais, et si je n’avais fait serment de prendre
retraite en mon village, je serais tout prêt à affronter sur l’heure tous les
chevaliers de la chrétienté et à combattre les enchanteurs envoyés sur terre
pour le désespoir des mortels.
Sur quoi, Don Quijote renvoya la
chaise et les porteurs et se remit en selle en demandant à Sancho :
- Qu’est-ce donc que cette
liqueur qui m’a rendu si vivement la sève et la force ? Je me sentais
passer de vie à trépas il n’y a qu’un moment et voilà que je retrouve, avec
l’espoir, toute la vigueur et toute la confiance de mes vingt ans !
- Mon bon maître, répondit
Sancho, ceci est un souvenir des noces de Quitterie la Belle et de Gamache le
Riche. Tandis que, sur le pré couvert de branchages, les jeunes gens dansaient
la zapaleta au son des castagnettes, je faisais, en mes bissacs et mon
estomac à la fois, provision des chapons, oisons, poulardes, fromages, épices
et beignets empilés autour du boeuf entier qui rôtissait enfilé dans un ormeau.
Le généreux cuisinier dont j’ai oublié le nom, m’avait même fait la gracieuseté
de m’inviter à emporter une énorme casserole pleine où fraternisaient trois
poules grasses et deux oies doucement rebondies et je goûtais avec délices à la
joie de mordre en ces chairs juteuses, lorsqu’un brave homme en costume de
docteur, la face pleine et la poitrine large, tirant d’un flacon clissé deux ou
trois gorgées d’une liqueur inconnue, me dit :
«- Voilà pourtant, compère, qui
nourrit mieux et soutient plus sûrement et longuement que toute la lourde
mangeaille absorbée par vous,» et comme je m’en étonnais et demandais à ce
seigneur s’il n’était pas un enchanteur destiné à nous berner encore et à se
moquer de votre grâce : «Quoi ! me dit-il, vous êtes l’écuyer de
l’incomparable Don Quijote de la Manche, amant et serviteur de la belle
Dulcinée du Toboso ? Ses exploits sont venus jusqu’à moi et, pour qu’il les
accomplisse, je lui veux faire cadeau de cet élixir de force et de vie qui
rendrait le courage à un gavache et la santé à un grabataire !» et, ce
disant, le seigneur Pacheco (c’était son nom) versait dans ma gourde, alors
vide, l’élixir qu’il puisait à sa grosse bouteille clissée, me recommandant
bien de n’en user que dans les occasions suprêmes et lorsque votre invincible
Seigneurie aurait besoin de réparer ses forces dépensées au service de
l’Honneur et de la Beauté.
- En vérité, répondit don
Quijote, s’il est des enchanteurs malicieux en ce bas monde, on y rencontre
aussi des savants bien admirables. Et ton seigneur Pacheco est de ceux-là. Je
me sens tout ragaillardi par sa liqueur. Et ce vin vaut tout ceux de
Valdepênas, de Malaga ou d’Alicante. Il m’a enlevé du coup dix années. Par
Dulcinée, je ne conseillerais point à ce bon Pacheco de faire part de sa
liqueur de vie au grand inquisiteur d’Espagne.
Le tribunal du Saint Office
demanderait des comptes dangereux à ce faiseur de miracles.
- Ma foi, mon bon maître, fit Sancho,
je gagerais plutôt que le Grand Inquisiteur et le Saint Office tout entier
remercieraient le seigneur Pacheco et se sentiraient plus vigoureux encore pour
juger les hérétiques ! A moins que la vertu du vin qui vous tient en joie
n’inclinât leurs coeurs assez durs à une aimable pitié. Les cailloux les plus
secs se fendent et les sourcils ne peuvent toujours demeurer froncés !
Après quoi l’incomparable
chevalier et Sancho Panza se remirent en route pour la Manche.
Le chemin était long et les déceptions
gonflaient la maigre poitrine du héros chevauchant sans armes et sans cuirasse.
- Hélas ! disait-il, mon
pauvre Sancho, il valait bien la peine de quitter le logis pour rentrer, comme
brebis tondues, au bercail !
Et, à chaque pas, il s’affaiblissait.
Mais Sancho, tout près, sur son grison, lui tendait la gourde bénie et une
gorgée du vin du seigneur Pacheco rendait le chevalier à l’espérance.
- Si j’avais eu cet élixir
lorsque j’ai quitté le village, répétait Don Quijote, j’aurais eu la force de
démolir les moulins à vent eux-mêmes, et si je n’avais donné ma parole de
chevalier de ne plus combattre avant une année révolue, je te répète que je
courrais sus dès à présent aux mécréants, sorciers, imposteurs et félons !
Mais si j’ai, grâce à ton philtre, Sancho, la puissance voulue, hélas, je n’ai
plus le droit d’en user.
- Ainsi se rit de nous la
fortune, répliqua le fidèle écuyer. Mais consolez-vous, mon bon Seigneur, la
santé est le premier des biens et vous la possédez, grâce au philtre conservé en
ma gourde !
Devisant de la sorte, ils
avançaient vers le petit village d’Argamasilla où avait si longtemps vécu le
noble hidalgo entre sa vieille rondache, son cheval fourbu et son lévrier de
chasse. Et, à chaque fois que les pénibles souvenirs, ces méchants moustiques,
venaient mordre au coeur l’amant de Dulcinée et le débiliter, Sancho versait au
chevalier la vigueur avec une gorgée du vin de Don Pacheco. Le bon écuyer, que
le grain écrasé de la vigne trouvait toujours prêt aux larges lampées, s’oubliait
lui-même, gardant précieusement la liqueur exquise pour son Maître.
Si bien qu’ils arrivèrent – à
travers plus d’une aventure, dont la bataille contre les pourceaux, laquelle
nécessita pour enlever la tristesse à Don Quijote plus d’une gorgée du vin d’espoir
– aux lieux où s’étaient écoulées, parmi les livres de chevalerie, les
précédentes années de Don Quijote. Et lorsqu’ils l’aperçurent, amaigri et
désolé, la mère et la gouvernante et Thérèse Panza et Sanchette et le curé se
dirent tout bas :
- L’incomparable chevalier, le
seigneur don Alonzo Quijano semble guéri, non seulement de la folie, mais de la
vie !
Et le bachelier Samson Carrasco
et maître Nicolas le barbier étaient du même avis. Mais
Sancho, frappant sur sa gourde, répondait :
- Non, la mort est sûre mais la
vie est forte, et tant qu’il y aura du vin du seigneur Pacheco dans ma gourde,
mon bon Maître ne nous quittera pas.
Alors, tandis que Don Quijote
reprenait sa vie accoutumée et ne pouvant plus, lié par son serment, chevaucher
comme un paladin, songeait à se faire berger errant, Sancho Panza prolongeait
l’existence de son maître par cet élixir que le barbier déclarait magique.
Et le curé faisait demander par
toutes les Espagnes si l’on ne pouvait retrouver un certain seigneur Pacheco,
possesseur du vin de vie. Mais ce seigneur avait disparu, prenant passage sur
une galère pour les Indes d’où il avait rapporté la plante aux vertus
extraordinaires qui, macérée dans le jus de la vigne, donnait au vin ces
propriétés qui eussent fait brûler peut-être, sous le san bénito, le possesseur
d’un tel secret, comme sorcier.
La gourde du bon Sancho Panza se
vidait donc petit à petit et chaque goutte dépensée rendait et, à la fois
emportait la vie de l’incomparable Don Quijote de la Manche.
A la fin, lorsque la gourde fut
sèche, le bon chevalier dit à l’écuyer :
- C’est maintenant que les
oiseaux sont dénichés, mon pauvre Sancho ! Quand je pense, ajouta-t-il
avec un soupir, que grâce à ton élixir, j’aurais pu, malgré mes tempes blanches
comme les sommets de la Sierra Morena, paraître juvénile et fringant encore à
la belle Dulcinée du Toboso si j’étais parvenu à la désenchanter !
Il fit jurer au fidèle écuyer de
retrouver, pour le bonheur de l’humanité, le seigneur Pacheco et son élixir de
vie.
- Si je ne bois plus du vin de ta
gourde vide, mon bon Sancho, du moins dans l’avenir ce vin vous préservera,
toi, ta femme Thérèse, ta fille Sanchette et vos héritiers, des maléfices et
des maux dont les enchanteurs criblent les hommes.
Sancho jura.
- Vous savez, mon bon Maître que
votre écuyer a, comme vous, toujours tenu sa parole.
Et, lorsque l’illustre hidalgo,
dont le bonheur fut de mourir sage après avoir vécu fou, eut rendu sa belle âme
si vaillante à l’infini où tout retourne, Sancho enfourcha son grison, comme au
beau temps des extravagantes et nobles aventures, voyagea, à petites journées
jusqu’au pays où vieillissait le riche Gamache et s’enquit de ce qu’était
devenu Don Pacheco qu’il retrouva toujours alerte, solide, revenu des Indes
avec toute une cargaison de la feuille verte, d’un vert grisâtre, douce,
élastique et grasse, d’un arbrisseau dont la tige ne dépassait point la
grosseur du doigt d’un alguazil et que Pizarre avait vue jadis roulée entre les
doigts des Incas : une feuille réputée magique parmi les Indiens du Pérou,
les coqueros, qui en usaient précieusement comme d’un moyen actif de force, de
courage et de vie.
Un vieil historien, descendant
par sa mère de la famille royale du Pérou, Garcilaso de la Vega, surnommé
l’Inca, en parlait souvent et mystérieusement à Valladolid où il s’était retiré
et déclarait qu’il la louerait en ses ouvrages, légués à ses héritiers : La
Florida del Inca et Los Commentarios que tratan del origen de los Incas
Reyes. C’est avec les feuilles de l’arbre de la vie qu’était, en partie,
payé par les Indiens l’impôt aux Espagnols victorieux ; et les chanoines
de la cathédrale de Cuzco, sans compter Monseigneur l’Évêque, en tiraient leurs
revenus annuels, aussi gras que le ventre de Sancho lui-même ! - Bone
Deus ! s’écria don Pacheco lorsque le bon écuyer lui apprit la mort du
pauvre Don Quijote, si j’avais été auprès de lui, la coca que je tiens
des pays de féerie, eût prolongé son existence jusqu’à la fin du siècle et
l’eût immortalisé même sans le secours de Cid Hamet !.....
Et le bon Sancho poussa un grand
soupir en disant :
- Vous êtes vraiment le seul, le
véritable, le bon enchanteur et n’ayant pu, puisque la dernière goutte était
bue, prolonger, grâce à vous, les jours de mon maître, je ne boirai plus du
moins que de votre coca qui gardera à ma postérité le bon sens dont je suis
fier et lui donnera de plus le bon sang qui rend les générations fortes et les
hommes solides ! A bon vin pas d’enseigne. Je prierai cependant maître Nicolas qu’il mette sur sa boutique de barbier
ces mots reconnaissants : Au vin qui prolongea et qui eût sauvé Don
Quijote.
Ce qui fut fait au gré du bon
Sancho Panza dont le corps devint centenaire et dont le bon sens est éternel.
Et c’est ce vin d’espoir et de
vie, ce vin glorieux et joyeux qu’eût célébré Maître François Rabelais et que
dégusta Don Quijote, qui remet aujourd’hui en santé les amis d’Angelo Mariani,
héritier de la Coca des chanoines de Cuzco et bienfaiteur de
l’humanité dolente.
Ces amis, ce sont ceux auxquels
il rend l’oeil plus vif, le sang plus chaud et le coeur plus jeune. Vaya
con Dios !
Jules CLARETIE.
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