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Texte
A mon ami Mariani
L’EX-CAPITAINE Hauteroche, je le vois nettement encore ; il
demeure présent à ma mémoire comme type du plus curieux vieillard qu’il m’ait
été donné de rencontrer dans ma vie. C’est vers 1860 que j’eus l’occasion de le
connaître. A cette époque, j’achevais mes études à Vendôme et, comme tous les
Vendômois de mon âge, je m’arrêtais fréquemment devant un étrange débit de Vins
et Tabac, installé rue de la Ganterie, qui, pour enseigne, affichait sur la
devanture peinte aux trois couleurs nationales : AU VIEUX GROGNARD. – C’est là, qu’après une longue carrière militaire semée de gloire et de
blessures, s’était retiré, après 1815, l’ex-capitaine Hauteroche, anciennement
adjudant-major d’artillerie, légionnaire depuis Eylau, un vrai dur à cuire, un
illustre bonnet à poils. – Mes dix-huit ans, encore imbus de tout l’empoignant
prestige de la gloire impériale, avaient, dès le premier jour, reçu de
l’étrange personnage à panache guerrier et de sa boutique militairement
décorée, une impression pour ainsi dire ineffaçable, car je la retrouve
aujourd’hui encore presque aussi vivace et aussi précise qu’aux heures
d’adolescence.
Bien des années ont passé et il
me semble cependant qu’il me faille seulement fermer les yeux pour revoir bien
distinctement cette maison d’angle, briques et pierres, au bout d’une vieille
rue montueuse ; ce débit de province, Café et Tabac, où, entre deux
fenêtres du premier étage, se remarquait une guérite démodée, une vraie guérite
du temps de la grande armée, dans laquelle se tenait en une attitude martiale
un vieux mannequin revêtu d’un authentique uniforme de grenadier de l’Empire,
luisant et propre, auquel il ne manquait ni un bouton, ni un passepoil, ni le
baudrier, ni une épaulette, ni le gant d’ordonnance, ni même le sabre au
clair !
Le père Hauteroche prenait de son
Vieux Grognard un soin extraordinaire. Dix fois par jour il l’époussetait,
le brossait, lui donnait d’amicales taloches sur la caboche, lui parlant d’une
façon soldatesque et luronne qui n’était pas sans émotion.
Demeuré le vieux briscard
incorruptible de l’épopée napoléonienne, il voulait que son mannequin d’enseigne
fût habillé à l’ordonnance, qu’il observât fidèlement l’attitude de la parade
réglementaire, changeât de tenue au renouveau des saisons : large capote
en hiver, puis, en été, le pantalon de coutil blanc avec tunique à revers, et
les guêtres moulant le mollet. – L’affection du capitaine pour son compagnon de
bois se traduisait de toutes manières, mais toujours avec la sollicitude
touchante et naïve des vieux soldats qui ont aimé la guerre et ses dangers et
dont les vaillantes mains, faites au maniement des armes, semblent, en temps de
paix, inhabiles aux travaux du foyer.
Souvent, il me souvient d’avoir
surpris avec étonnement le vieux capitaine retraité retirant de sa bouche sa
pipe, - une belle pipe historique que lui avait donnée Kellermann à Marengo après
la charge de l’intrépide 9e demi-brigade, - puis, se haussant sur son échelle
jusqu’aux lèvres du mannequin, prendre plaisir à la lui placer au beau milieu
du bouquet de moustaches, dans un trou que ce naïf brave homme avait ménagé à
cet effet :
- Tiens, GOBE-LA-MORT, disait-il moitié solennel et moitié souriant à
l’immobile factionnaire, voici, mon vieux lascar, du tabac de cantine dans une
pipe de général français. C’est pas qu’un peu d’honneur pour un conscrit,
hein ! mon gaillard ! Mais les temps sont changés, vieux DUR A CUIRE ; aujourd’hui on est à l’honneur
sans avoir combattu ! – Moi, pour avoir cette pipe, j’ai avalé des
kilomètres et des kilomètres ; je suis parti de Vendôme, et, à travers la
Beauce, j’ai gagné Bourgogne, Dauphiné et Piémont ; j’ai traversé
l’Italie, sans souliers, sans eau-de-vie, souvent sans pain et sans cartouches,
au milieu des feux de bataillons qui pétillaient sur la crête des collines. –
Un boulet avait tué le général Desaix ; enfin, mille mitrailles de
mitrailles, arrivait le petit Corse, avec les voltigeurs ! et nous de
crier : « Vive Bonaparte ! » et la division autrichienne, désemparée,
faisait demi-tour, bride abattue, écharpée par nos canons. – M’ayant vu à
l’oeuvre, Kellermann, qui causait au milieu de ses dragons avec le brave
général Lannes, écartait les rangs, venait sur moi directement : «
Canonnier, me disait-il, tu es un fameux tireur. Sais-tu aussi bien bourrer une
pipe que charger un canon ? » Et moi de répondre : « Oui, mon
général. » Alors il me tendait sa pipe et je restais là, immobile, cloué
d’émotion à ma place, dans l’attitude du salut militaire. Voilà, Gobe-la-Mort,
d’où vient cette pipe ; enfermée dans ma giberne, elle a fait le tour de
l’Europe et a connu tous les bivouacs. – Respecte-là, mon vieux, comme si
c’était moi-même…
En compagnie de mon oncle Cadet
et de mon cousin Onésime, je me rendais parfois chez le loquace capitaine qui
aimait à revivre son passé en narrant ses exploits. Il y avait derrière sa
boutique une tonnelle où il se plaisait à vider, dans nos verres, son rare
petit vin de Touraine, frais aux lèvres et bon au coeur, puis il nous emmenait
sous les charmilles noyées d’ombre de son petit jardin.
- Ah ! mes enfants,
disait-il, vous aimez mon Gobe-la-Mort. Vous êtes de braves enfants. Mais venez
par ici, au fond du jardin. Il faut que je vous fasse voir… mon domicile
éternel et admirer mon tombeau…
Et il nous entraînait devant un
étonnant sarcophage sculpté naïvement, à la manière fruste des autels sauvages.
- Ici, déclarait-il avec une
certaine gravité, j’ai fait reproduire, par un statuaire, les principaux
événements de ma vie.
On le retrouvait plus ou moins
bien représenté dans chacun des épisodes de son existence militaire, revêtu
successivement des grades de plus en plus élevés que lui avaient valus ses
actions d’éclat : simple volontaire sous la République, caporal à Valmy,
sergent après l’affaire de Monte-Legino, sous Montenotte ; canonnier-chef
à Marengo ; puis adjudant, lieutenant, capitaine, adjudant-major, félicité
par le petit caporal lui-même dans la campagne de France. Ce qui pourtant nous
intriguait, c’est l’importance que l’ex-capitaine attribuait, dans la plupart
des bas-reliefs, à la présence de la gourde à eau-de-vie et des barriques à
liqueurs. J’en fis un jour respectueusement la remarque au vieux
légionnaire :
- Il semble, mon capitaine, que
vous ne boudiez pas à l’alcool, avant d’en vendre !
- Ne riez pas ! dit-il. Je
veux vous narrer l’histoire d’une miraculeuse liqueur, d’un extraordinaire
cordial, d’une boisson à laquelle certainement rien ne saurait être comparable
– (nous étant rapprochés, nous écoutions le capitaine avec attention). – Je ne
m’en séparai jamais durant tout le temps que je servis la République
indivisible et l’Empereur vainqueur des tyrans. Plus d’une fois, grâce à elle,
je puis le dire, comme Lazare, je ressuscitai d’entre les morts. Je luis dois
même d’avoir atteint, si robuste et encore si gaillard, mes quatre-vingt-six
ans !
De fait, droit et guilleret,
l’ancien maître canonnier semblait faire la nique à la troisième des
Parques ; du moins avait-il su, au milieu de tant de périls, se sauver
indemne des coups de piques des lansquenets allemands, des lames de sabres des
tyroliens, des mousquets de la cavalerie russe ! Le diable d’homme, au
cours de ses campagnes aventureuses, avait-il appris d’un Bohémien errant le
secret de la liqueur philosophale, d’un prisonnier napolitain celui de l’élixir
de longue vie, sinon de quelque autre le nom du pays où fleurit la bonne vigne
de Jouvence ?
« En août 1793, - commença-t-il,
- la batterie d’artillerie où j’étais servant, détachée de l’armée de
Westermann que la Convention avait envoyé contre les Vendéens, campait auprès
de Bressuire. Nous nous trouvions depuis deux jours en plein Bocage, bien
au-dessous de la Loire. Les chouans de Cathelineau, abrités dans les bois et
dissimulés au creux des ravins, attendaient le défilé du convoi républicain.
Dès que le gros de l’armée était passé, ils sortaient de leurs cachettes et se
précipitaient sur nos munitions et sur nos blessés en poussant des cris
terribles. La plupart, armés seulement de faux et de bâtons, ne pouvaient
résister à nos tirs meurtriers, mais dans la guerre d’embuscades ils nous
causaient un mal effroyable. A la voix de Gabriel Baudry d’Asson, de Cathelineau,
de la Rochejaquelein, toute la Chouannerie, gueulant : « Vivent Dieu et
les fleurs de lys ! » était sortie de ses villages et de ses chaumières.
Il nous fallait combattre depuis lors jour et nuit contre ces hordes sans armes
et sans drapeaux, dissimulés tout au long de notre route derrière les accidents
de terrain et qui épiaient le passage des retardataires pour les capturer.
Le soir seul nous apportait le
repos. Encore doublions-nous les sentinelles autour des feux de bivouacs. Assemblés
proche des cantines, le fusil chargé entre les jambes, prêts à partir à la
première alerte, nous préparions, tant bien que mal, la petite popote du camp.
De rares fois osions-nous nous
endormir complètement. Nous savions avec quelle colère la Bretagne avait
accueilli les immortels principes. Nous savions avec quelle diligence les
ci-devant avaient réveillé le courage dans le coeur des paysans. Les villageois
nous préparaient dans l’ombre une mort perfide et sans pitié. Notre salut ne
venait que de notre insomnie.
Or, un soir, comme je rôdais
autour des dragons, cantonnés non loin de nous, mon attention fut attirée par
le singulier manège d’un brigadier qui, tout en prenant son repas, cuisinait
une sorte de tisane d’herbes qu’il mêlait à son vin, à chaque rasade.
M’étant glissé derrière un groupe
de grands cavaliers occupés en chantant à fourbir leurs sabres et à recoudre
leurs cocardes tricolores, j’interpellai ce drôle de Droguiste-cuisinier :
- Eh ! là-bas, l’ami, que
siffles-tu là ? Est-ce un philtre d’amour, de santé, de bravoure ou de
gloire que t’aura enseigné quelque vieille chouette bretonne, empoisonneuse de
Bleus, et ton breuvage est-il vraiment préférable au jus de la treille ?
Le brigadier se retourna, bon
enfant, et, moitié blagueur, moitié sérieux, répondit :
- Au diable mon cadet, faudrait
voir que les sorcières des ci-devant puissent empoisonner un dragon de
l’Indivisible ! On n’est pas venu de Paris, caserne des Feuillants, au
Bocage, pour mourir de la sorte, fillot ! Approche plutôt et trempe tes
lèvres, presque aussi imberbes que celles de Saint-Just du club de la
Montagne, dans mon quart fraternel, et tu me diras après, mon camarade, si
tu n’as pas humé un philtre d’amour, de santé, de bravoure et de gloire ?
A ces mots, il me tendit son
quart, qui me parut comme ensoleillé d’une boisson d’or frissonnante de reflets
tels qu’on en voit parfois luire dans les yeux des femmes, aux heures d’amour.
Je bus, mais la belle liqueur, un
peu amère, me fit faire une grimace comique.
- Pas fameux, lui dis-je, mon
brave, ton jus d’herbes !
- Ah ! fillot, dit-il un peu
dépité, on voit bien que l’odeur de la poudre te gâte le bec. Dame ! ça
n’est pas du tafia sucré, mais tout de même faut pas faire la petite bouche,
tout comme un citoyen-marquis ! Avale tout, mon garçon !
Les grands cavaliers, ayant
achevé de fourbir leurs jugulaires, se rapprochèrent alors du brigadier en le
plaisantant :
- L’ami, garde ton breuvage pour
dire la messe aux Chouans, dit l’un.
- Un dragon de la Loire – vive la
Liberté ou la mort ! – ne boit que du vin ou du sang d’émigré, dit un
autre.
- Oui, acquiesça un maréchal des
logis nommé Petit, mon lascar, votre cuisine est suspecte. Si je ne vous avais
connu à Paris, caserne des Feuillants, pour un vrai et pur citoyen, je vous dénoncerais
au citoyen-général !
Mais le brigadier semblait ne
s’émouvoir aucunement.
- Moquez-vous, moquez-vous, mes
amis, je n’y vois aucun mal ! Un sans-culotte connaît la plaisanterie. Je
vous souhaite de n’avoir jamais besoin de mon élixir ; toutefois, il n’y
aurait pourtant rien d’impossible à ce qu’un jour l’un de vous fût redevable de
la vie au contenu de mon bidon. Ah ! si vous saviez seulement d’où je
viens, moi, citoyen Clasquo, du Club de la Montagne, engagé pour défendre la
Patrie en danger contre les traîtres, les ci-devant et les Anglais de
Pitt ! – Le citoyen Clasquo – sachez-le – a vécu, aux beaux temps de sa
jeunesse, dans les villes du Pérou, après la guerre d’Amérique. Il y apprit
l’usage de cette tisane dans les haciendas péruviennes où des milliers de
travailleurs l’emploient pour conserver leurs forces au milieu de l’épuisant
labeur. Dans ces contrées de chaleurs torrides et de fièvres, on connaît la
valeur de la coca. Personne, je vous assure, ne s’aviserait d’en rire, puisque
tout le monde, là-bas, lui doit un peu de sa force, de sa santé, de sa
résistance et de sa vie !
Le brigadier acheva de nous
raconter comment il était arrivé en France, mêlant à la fois des noms d’hommes
et de pays, parlant de La Fayette, de Saint-Domingue, des pampas où paissent
les chevaux sauvages, de la beauté des femmes péruviennes, de son amour pour la
République, la Liberté ou la mort, qui l’avait incité à revenir en France.
Toutefois son récit imagé et mélangé de mots espagnols ne put nous faire
oublier son amère tisane. Et les lazzi de recommencer à pleuvoir sur le pauvre
cavalier.
- Donnes-en à ton cheval,
Clasquo, dit le maréchal des logis, nous verrons s’il trotte plus vite après.
- Ne manque point d’en envoyer au
citoyen-général ; il en fera distribuer sur l’ordinaire par les fourriers,
et l’armée républicaine, invincible, rapportera à la Convention les dépouilles
et la soumission de Cathelineau et du sieur de Charrette.
- Attendez seulement que je vous
en offre un de ces jours, se contenta de répondre d’un air finaud le brigadier
Clasquo, de la caserne des Feuillants… Vous ne blaguerez pas toujours, les
amis !
Sans doute nous fussions-nous
amusés plus longuement à ses dépens, mais une ronde était signalée non loin de
là. Des voix lointaines s’élevaient.
- Qui vive ?
- Ronde d’adjudant !...
Des bruits et des lueurs de falot
troublaient la nuit auprès des feux éteints. En rampant à demi, j’abandonnai
les cavaliers et retournai vers ma batterie.
Il eût été imprudent, pour un
artilleur, de se trouver au milieu des dragons. Là-dessus les règlements sont
formels, et je n’étais point revenu de Vendôme aux Feuillants, puis des
Feuillants à Bressuire pour manquer aux rigueurs de la discipline.
Arrivé à mon cantonnement,
j’assujettis mon shako solidement sur ma tête, plaçai entre mes mains le
pommeau de mon sabre, et la jugulaire serrée au menton, je m’endormis à moitié,
poursuivi toutefois par le rêve hallucinant de cette étrange liqueur, de cette
boisson amère dont mes lèvres conservaient encore la saveur sauvage et
persistante.
A quelques jours de là, nous nous
réveillâmes, la nuit, dans le plus horrible des tumultes. Une bande de
maraîchins des environs de Châtillon, s’étant répandus par les champs et les
guérets, s’étaient glissés, en rampant, sans être vus ni entendus, jusqu’à nos
avant-postes. Là ils avaient surpris les sentinelles, pénétré dans les
bivouacs, massacré qui se levait et lié les endormis. Quant à moi, je me
trouvai ligotté au milieu d’une mare de sang ; une affreuse angoisse
m’étreignit. Ayant entr’ouvert les yeux derrière la double frange de mes cils
clos, je distinguai les paysans. La plupart piétinaient sur les cadavres avec
une joie féroce. Je voyais des fourches et des faux, brandies au bout de leurs
bras, dont le double éclair rayait la nuit de lueurs sinistres. Sous les
chapeaux de bergers des yeux de braises s’allumaient, pleins d’une haine
sauvage. On voyait, sur leurs poitrines, briller de petits scapulaires en forme
de carrés d’étoffes. Un prêtre, debout et lançant vers la nuit l’éloquence de
ses gestes, les excitait « par Dieu et par le Roy ». Au loin, derrière les
haies vives, si nombreuses dans ces sites du Bocage, il me semblait apercevoir
d’autres lignes brillantes d’yeux de haine, d’autres lueurs de faux, d’autres
traces de fourches. Un instant je me recueillis. Je voulus acquérir d’abord la
certitude que je n’étais point blessé. Mes mains lentement glissèrent le long
de mes jambes. Mes membres intacts se détendirent lentement ; toutefois la
mare de sang au milieu de laquelle j’étais ligotté dégageait une odeur à la
fois si fade, si âcre et si affreuse que je souhaitai la mort,
l’engourdissement réparateur du sommeil éternel.
La terreur, seule, me tint
éveillé. Mes yeux, comme s’ils eussent subitement acquis le pouvoir de lire
dans la nuit, s’efforcèrent de percer les ténèbres des branches, de considérer
dans toute son horreur le champ de légumes dont les chouans venaient de faire
comme un hideux charnier.
Si je n’avais aucune blessure, il
y avait, par contre, autour de moi, plusieurs de mes malheureux camarades,
hachés à coups de faux ou la poitrine trouée par des pointes de fourches. Des
shakos défoncés pendaient sur les débris de têtes ; des lisérés de sang
tachaient l’étoffe des dolmans : les buffleteries arrachées glissaient sur
les cadavres comme des corps de couleuvres. Une sentinelle, surprise par
derrière, était restée debout, le menton pris par la baïonnette de son
fusil ; et l’ombre du cadavre semblait tourner sur le champ mortuaire avec
la même lenteur que la lune, dans le ciel, apportait à l’évolution de sa
course.
- Sans doute, pensai-je, les
prisonniers vont rejoindre les morts.
J’épiai au loin si j’apercevais
quelque mouvement parmi les Vendéens. Au milieu d’eux pérorait le prêtre des
fleurs de lys. Ses grands bras sillonnaient de signes de croix la nuit pesante.
Sous ses ordres l’escouade des paysans, armée d’instruments de labour,
travaillait avec acharnement à creuser un fossé spacieux. Lugubres fossoyeurs
de la vengeance, ils puisaient dans la parole de leur curé l’ardeur au travail
et au combat. Lui, sans doute parlait de Dieu et de Louis XVI, retraçait en les
exagérant les carnages de Paris, maudissait l’Indivisible. Moi, étendu dans ce
sang de mes frères, je resongeais involontairement à tout ce passé de voyage et
d’aventures que je ne connaîtrais plus jamais, à tout cet avenir glorieux que
m’annonçaient les combats ! Devais-je mourir si jeune ? N’avais-je
point d’autres grades à conquérir, d’autres ennemis à vaincre, d’autres
traîtres à frapper ? – Ma carrière ne devait point s’arrêter là. Des noms
de héros romains se mêlaient dans mon esprit à ceux de La Fayette et de
Dumouriez. Pourquoi avais-je quitté Vendôme ? La Convention
résisterait-elle à tant d’ennemis de l’intérieur ? Puis ces réflexions
passaient. Mes poignets engourdis me causaient un mal cuisant. Ah ! si
seulement les dragons de la division Westermann pouvaient venir ?
pensais-je. Si seulement je pouvais puiser dans mon être vaincu la force de pousser
le suprême cri d’appel et de terreur. Mais crier me vaudrait la mort certaine.
Mieux valait attendre. La silhouette du brigadier de dragons, à ce moment, par
je ne sais quel sortilège de l’esprit, repassa devant mes yeux. Je me
l’imaginais, durant que je souffrais mille angoisses, convenablement installé
au bivouac, et préparant sa liqueur amère tandis qu’à ses pieds ses compagnons
murmuraient l’hymne des Marseillais :
Allons, enfants de la patrie !...
Mais les images confuses
passaient. Soudain je me sentis saisi par des bras robustes. Des gens
m’emportaient contre qui je ne pouvais rien pour me défendre. La douleur de mes
poignets, coupés par les cordes, me tenait à demi évanoui. Je ne repris mes
sens que lorsque je me sentis violemment jeté sur le sol à côté de plusieurs de
mes malheureux compagnons. A nos pieds, le fossé béait, creusé à la hâte,
inégal, jonché d’énormes pierres contre lesquelles les Vendéens avaient sans
doute le secret dessein de nous briser les os. Le plus robuste d’entre eux, un
paysan du marais, à la tignasse embroussaillée, des yeux ardents cachés
derrière d’énormes sourcils, passa derrière nous et nous lia tous ensemble à
l’aide d’un cordage de marine. Celui-là avait dû trafiquer avec les gens de la
côte. Sa vareuse de matelot s’ornait d’un coeur fleurdelysé en étoffe ; le
cordage dont il nous liait indiquait un de ces chouans voyageurs, qui, depuis
le commencement de la campagne, erraient de village en village, annonçant la
révolte et prêchant la bataille. Celui-là avait dû venir de la mer jusqu’ici.
Il apportait dans ses gestes et dans sa personne quelque chose de la froide et
dure colère de l’Océan. Ayant terminé sa besogne, il se tourna vers les
autres ; et, s’étant baissés vers le sol, tous s’armèrent à nouveau des
hautes fourches et des grandes faux où il y avait, goutte à goutte, du sang qui
tombait encore. Nous comprîmes alors le projet sinistre des Vendéens. Sans
doute avaient-ils décidé de nous assassiner en nous jetant dans le fossé à
coups de faux et de fourches. Une minute encore, les chères visions de ma vie
repassèrent devant moi : Vendôme et le coin de pays où j’étais né, ma
jeunesse enthousiaste attentive au réveil civique, à l’exemple de ceux de
Paris, l’autel de la Patrie orné de trophées tricolores, avec derrière la large
bande d’étoffe : Citoyens, la Patrie est en danger ; puis les
paroles du citoyen-commissaire : « Jeune homme… courage des armées…
Brutus… les tyrans… exemple des Romains… » Tout cela pour aboutir à ce
fossé immonde, à ce cloaque où rien tout à l’heure n’allait battre de ma vie,
où c’en serait fini à jamais des beaux rêves, des belles actions, des belles
journées au milieu de la canonnade, des belles nuits passées dans les demeures
de pays conquis, étendu sous les drapeaux de rois, entre des nourritures et des
fêtes abondantes. La guerre était dure au vaincu… Et puis ne mourir que
servant… Hoche, Marceau, à mon âge portaient d’illustres galons… Mais la soif
intense qui ne cessait depuis une heure de me brûler la gorge, se reprit à me
lanciner plus cruellement. J’aurais bien voulu boire un peu avant de mourir.
Mes yeux, éblouis par la fièvre, connurent encore la vision du brigadier de
dragons de la division Westermann ; par une ironie mauvaise, le quart
d’étain, empli de la mystérieuse liqueur, se tendait jusqu’à mes lèvres,
exhalant sa bonne odeur parfumée… La figure du cavalier bon enfant me souriait.
Je revoyais très bien son visage honnête enfoui sous le casque, le matricule au
col du dolman, les lèvres réjouies encore de la liqueur… puis plus rien. La
mort ne venait pas…
Quel ordre attendaient donc les
Vendéens ? Quel signal fallait-il à ces bourreaux pour frapper leurs
victimes ?
Tout à coup une alerte eut lieu.
Deux ou trois cris pareils à ceux de la chouette arrivèrent de côtés
différents, portés par la brise douce de la nuit. Nous connaissions ces cris
pour les avoir entendus bien souvent se répondre dans les bois de ce Bocage
vendéen où, depuis tant de semaines déjà, nous errions pour notre malheur. Ces
cris d’oiseaux de nuit nous annonçaient, sans doute, la délivrance. La
cavalerie républicaine, inquiète, devait fouiller les bois. Anxieusement nous
tendions l’oreille, dans l’espoir de pas de chevaux. D’autres cris de chouettes
se répétèrent seulement ajoutant au supplice de notre angoisse. Les maraîchins,
un instant effarés, revenaient donc sur leurs pas, des éclairs métalliques
brillèrent dans les taillis ; nous revîmes, une fois encore, poindre les
faux et les fourches du tonnerre de diable ! Ah ! mille mitrailles de
mitrailles, les maraîchins en voulaient décidément à notre peau de patriotes.
Nos poitrines sans scapulaires les incitaient au désir de meurtre. Sans doute,
bien que nos poings fussent liés, exigeraient-ils que nous fissions le signe de
la croix ! Je revis le grand paysan roux à la cotte de marin. Ses yeux
ardents de haine luisaient autant que le métal de sa faux. Ah ! ces
yeux-là, mes enfants ! vous eussent fait croire à l’enfer !
Fallait-il avoir cassé des Bastilles pour se trouver subitement réduit à
l’impuissance devant ces deux cavernes de chat-huant… Tout à coup ce fut un
carnage. On ne vit plus que des bras se levant et s’abaissant pour la besogne
sinistre. Le vertige de la chute me fit fermer les yeux. Quand je les rouvris
un instant après, je n’aperçus plus, dans le fossé, autour de moi, que des
cadavres sanglants de soldats, le dolman souillé, la tête ouverte, des morceaux
de cervelles tachant les parements rouges, les matricules jaunes, les galons,
le drap des manteaux, dépecés, tailladés à coups de lames ! Les blessés,
les évanouis, les prisonniers, tous avaient été jetés avec les cadavres dans la
chute en arrière du chapelet humain ! Jamais, dans aucune de mes campagnes
futures, spectacle plus hideux ne devait m’être offert…
Les maraîchins ne consommèrent
pourtant point leur crime abominable. Le temps de nous enterrer, de rejeter sur
nous – morts ou vivants – toute la terre du fossé, ne leur resta point. Les
dragons de la division Westermann, prévenus, accouraient au galop, sabrant à
travers bois les paysans surpris. Les pas de chevaux se rapprochaient. Les
derniers chouans, avec précaution, tête baissée, disparurent sans bruit, leurs
grandes faux pâles pleurant du sang sous la lune blanche. Quelques-uns
tombèrent sous les coups ou, dans la hâte de fuir, s’embarrassèrent dans leurs
fourches et s’y embrochèrent eux-mêmes comme un gibier humain.
Un peloton de dragons demeura
près de nous pour sauver ceux d’entre les canonniers qui pouvaient vivre
encore. Un flux d’air entra subitement dans mes poumons ; je me sentis la
poitrine délivrée d’un poids lourd ; sans doute venait-on de retirer de
sur moi quelques cadavres. Puis je sentis des mains sur mon visage. Mes lèvres
durent s’entr’ouvrir sous la pression de doigts charitables, et tout à coup je
sentis en moi couler quelques gouttes d’un liquide qui me brûla et me
rafraîchit à la fois ; mes paupières, plus libres, se soulevèrent ;
j’aperçus mon brigadier de dragons. Penché sur moi à la lueur de la lune, je
devinais à peine son mâle visage engoncé dans le col et qu’ombrageait encore la
visière basse du casque. Les galons de la manche, le son de la voix, me
permirent, seulement à travers mon trouble, de reconnaître Clasquo, Clasquo le
Péruvien, Clasquo dont je m’étais si bougrement fichu un de ces soirs derniers,
durant une veillée de bivouac…
- C’est toi, camarade servant,
disait-il. Ce n’est guère le moment de remarquer si mes prédictions se
réalisent, mais je crois que vraiment ceci va te sauver la vie. Par toutes les
peaux d’aristocrates, ces gaillards-là en voulaient à ta santé ! Allons,
trinque encore, redresse-toi et viens avec nous chasser à travers bois les
loups de Cathelineau !...
Je bus ainsi qu’il voulait. Un
sang généreux recommença de circuler dans mes veines. La liqueur précieuse, en
coulant dans ma gorge, y laissait comme une saveur de bons fruits. Mon être
entier, comme rajeuni, ne demandait plus qu’à se détendre, qu’à se lever, qu’à
agir.
La boisson d’or du brigadier
avait fait merveille.
M’étant assuré que je n’avais
aucune blessure, je fus bientôt debout, prêt à secourir d’autres soldats,
aidant de mon mieux mon sauveur dont la gourde réellement faisait miracle.
Ainsi se termina cette nuit mortelle et longue. J’en fus seulement pour la
perte de mon shako. Avouez, mes enfants, qu’après tant d’émotions, cela était
peu de chose, d’autant plus qu’autour de moi, il y avait assez de camarades
morts qui ne se refusèrent point à me prêter le leur…
Je revis encore quelquefois mon
brigadier de dragons, en frimaire an II et en pluviôse an III, à l’issue de
nouvelles escarmouches. Mais, depuis les guerres de Vendée, j’ignore absolument
ce qu’il est devenu. Heureusement pour moi, il m’avait révélé son secret… »
L’intérêt du récit nous avait
tenus attentifs. Les
yeux tournés vers le sarcophage où se trouvaient représentés les épisodes
principaux de cette vie de soldat, nous entendions encore, nous semblait-il,
parler le capitaine. Mais déjà celui-ci s’occupait à remplir nos verres du
petit vin de Touraine, frais aux lèvres et bon au coeur, dont nous aimions si
fort, en bons Vendômois, à savourer le goût.
Pourtant notre hôte, ayant
passé le revers de sa main sur son épaisse moustache, ne nous laissa point le
temps de le complimenter.
« Bien des années plus
tard, recommençait-il à nous narrer déjà, pendant la campagne de Saxe, j’eus
une occasion d’apprécier mieux encore les vertus de la précieuse liqueur.
Depuis les premiers jours de 1813, l’épaulette de lieutenant décorait mon
uniforme d’ancien servant d’artillerie. Mes grades successifs conquis sur les
divers champs de bataille marquaient, chacun, une étape de ma carrière :
ma destinée, subordonnée à la destinée de l’Empereur, suivait les déplacements
successifs de l’activité du grand homme. Les coalisés, qui avaient franchi
l’Elbe, venaient d’être battus successivement à Bautzen et à Leipsick. Les brigades
de Ney, les grenadiers d’Oudinot, les vieux bonnets à poils de Russie, mélangés
de conscrits de vingt ans, de tout ce qui n’avait pas été tué de la division
Bessières, avaient été opposés par l’Empereur aux escadrons russes. Le
19 de mai, au matin, nous vîmes se détacher sur le fond du ciel la silhouette
grise du petit Corse. En un mois de temps, devenu maître de toute cette partie
de territoire qui va de la Bohême jusqu’à Hambourg, il sentait lui revenir
cette chance de victoire qui l’avait abandonné un instant dans les steppes de
Russie. Sa lorgnette à la hauteur des yeux, l’Empereur suivait de loin la
marche vers la Sprée de ces seize bataillons de la jeune garde et de
quatre-vingts pièces de canons qu’il avait laissées en déçà, au village de Kaya.
Le maréchal Duroc était auprès
de l’Empereur, en grand uniforme. Le maréchal connaissait les noms de tous les
officiers de batterie. Notre capitaine ayant été tué à Leipsick, je le
remplaçais par le fait dans le commandement et, quand nous passâmes dans le
ravin, il me sembla distinguer très nettement la voix du maréchal qui
disait :
- Sire, la batterie Hauteroche !
Un radieux soleil dorait légèrement le bronze des canons ; l’or de mon
épaulette éblouissait mes yeux quand je tournai la tête. Auprès de moi marchait mon maréchal des logis,
son cheval un peu boiteux depuis la charge contre les houzards prussiens. Au
passage de la jeune garde l’Empereur salua. Alors, dans toutes ces jeunes têtes
ce fut du délire. Un formidable cri de « Vive l’Empereur ! » sorti à la
fois de toutes les poitrines, monta vers le dieu, immobile sur son petit
cheval.
- Cap’taine, nous avons été
jeunes comme eux ! disait mon maréchal des logis. Ils n’ont point vu
encore couler leur sang…
A peine avait-il fini
qu’une estafette, dépassant la brigade des cavaliers Latour-Maubourg et la
division Bruyère, vint, de la part du maréchal Ney, réclamer les quatre-vingts
pièces de canons.
- Loustic, mon bon, dis-je
au maréchal des logis, le diable aura sa fête tantôt. Il se prépare des
quadrilles pour nos boulets. Bien sûr le maréchal veut faire jonction avec le
corps Gouvion Saint-Cyr ; et pendant ce temps il nous faut couvrir la
marche de l’Empereur. Les Russes et les Prussiens vont nous tomber dessus tout
à l’heure…
Loustic se contenta de hocher la tête en signe d’assentiment. Ça lui était égal à Loustic, les
Russes ou les Prussiens, les Saxons ou les Wurtembergeois. N’avait-il point sa
sûreté de pointage, sa force de coup d’oeil. Un boulet lancé par lui ne
saurait-il pas tout à l’heure désarçonner les beaux cuirassiers poméraniens et
les nobles statues que figuraient les cavaliers cosaques ? Parvenus à la
pente la plus haute de la route, les chevaux tirèrent sur le licol ; les
roues rudement grincèrent sur les ornières ; comme la manoeuvre était
dure, je promis une ration supplémentaire de vin. Les visages hâlés
s’illuminèrent sur l’ombre basse des shakos ; les torses se redressèrent
sur les selles mouvantes. Ne savaient-ils pas, tous, quel vin étonnant le
lieutenant Hauteroche portait dans sa cantine ?
- Y a du bon à l’Abattoir !
crièrent de loin les sapeurs d’infanterie, occupés à planter sur le plateau les
tentes d’état-major.
L’Abattoir ! Ainsi surnommait-on la batterie A, la nôtre.
Cette épithète lui avait été donnée par Ney lui-même, un soir de désastre. - «
C’est la A qui m’a mangé le plus d’hommes, avait dit le maréchal à
l’Empereur. Cette A,
c’est un abattoir !... »
Les hommes, effectivement,
mouraient comme mouches autour de la batterie, chaque fois qu’avait lieu un
engagement avec l’artillerie de l’ennemi. Chaque jour au moins elle perdait un
tiers de l’effectif. Vous dire, mes pauvres enfants, le nombre de visages
nouveaux que j’ai vus passer à la batterie Hauteroche, serait chose impossible.
Autant compter des mouches dans un pot de miel. Bref, après bien des peines,
voici la A installée dans les vignes, adossée à des collines en dos de
chameau. Trois cents hommes jusqu’au soir travaillèrent aux retranchements
protecteurs. Et jusqu’au soir, une pluie ininterrompue de boulets martela le sol
autour de nous. La terre bouleversée par les décharges, creusée par les
boulets, semblait mouvante. D’énormes taupes, semblait-il, en creusaient les
fondements. Avait-on établi un épaulement ou dressé une embrasure ?
Immédiatement la mitraille du tonnerre infernal venait saper les travaux qui
nous avaient demandé tant d’effort et va te faire fiche pour les
boisements ! Les boulets russes s’en fichaient bien des boisements de la
batterie A ! Les boulets russes avaient le tonnerre du diable dans
leur mitraille. L’âme du vieux Souvarow y semblait gronder ? Je pense
qu’un volcan ne crache pas plus de feu que les gueules des canons russes !
Pourtant le petit Caporal examinait lui-même le péril. – Redevenu le général
Bonaparte de la campagne d’Italie et du passage du Saint-Bernard, il suivait
lui-même à pied les travaux des soldats du génie. Les grands bonnets à poils
l’accompagnaient derrière comme des chiens fidèles. A un moment le
général du génie Kirgener, celui qui devait partager le lendemain même le sort du
malheureux maréchal Duroc, imagina un stratagème : un peu en arrière de
nous, il fit creuser un fossé et amonceler des terres. Les Russes pensèrent
qu’on créait là une batterie nouvelle et, c’est pendant qu’ils s’acharnaient à
bouleverser et à crever de bombes les terrassements, qu’on put établir enfin la
batterie de l’Abattoir.
Les batteries russes,
distantes des nôtres d’à peine un kilomètre, nous canardaient sans
discontinuer, à qui mieux mieux, et certes nous n’avions point là, comme
adversaires, des conscrits ! Ah ! non, mes enfants, il faut
avoir vu et entendu, comme moi, de près un tel charivari pour se figurer quel
bruit effroyable, quels bouleversements terribles, quelles morts, cause le duel
de deux batteries aussi acharnées l’une contre l’autre que l’étaient cette
batterie russe et la batterie Hauteroche !
Comme officier de tir, je
surveillais le pointage d’une pièce particulièrement en butte au feu de
l’ennemi.
Le pointeur venait d’avoir la tête emportée au moment où il assurait la direction
de la ligne de mitraille. Du
dolman ouvert le sang jaillit qui teignit de pourpre la poitrine, les mains,
tout le corps. Ce fut une loque rouge qu’on transporta au tas de cadavres
amoncelés.
Le brigadier de pièce prit sa place. C’était un petit Normand aux épaules carrées ; sa tête, solidement
enclavée dans les épaules, semblait d’elle-même devoir défier les prunes du
tonnerres de Dieu des cosaques. Une petite moustache fine ombrageait ses
lèvres. Je lui savais aux Halles de Paris une bonne amie, dans les harengères.
Souvent il m’avait parlé d’elle, au bivouac, de ses yeux, de ses cheveux dont
il portait une mèche sur sa poitrine. Un éclair d’hésitation troubla sa vue.
Mais au-delà des collines, des colonnes de voltigeurs et de chevau-légers défilaient,
en cadence, aux cris mille fois répétés de : « Vive l’Empereur ! » Ce
cri porté par la brise arriva jusqu’à nous. Le petit Normand en fut comme
subitement électrisé ! Il se pencha.
A peine son shako eut-il le temps d’apparaître à la hauteur de la réglette
que, du même coup, le malheureux se trouva, à la fois, décoiffé et tué. Sous la
fine moustache blonde grimacèrent les lèvres, la main crispée fouilla la
poitrine vers le souvenir d’amour.
De rage, je tordis dans les pierres la pointe de mon sabre :
- Bon Dieu de bon Dieu ! criai-je atterré. Mais les cris de « Vive l’Empereur ! »
poussés par les conscrits passaient maintenant des lignes de voltigeurs et de
chevau-légers, aux lignes de hussards et de chasseurs. Une forêt de lances et
de glaives oscillait sous la gloire des aigles en deçà de Bautzen. En
face de nous sur la colline, la batterie cosaque vomissait toujours le tonnerre
de Dieu.
Je regardais Loustic.
- Maréchal des logis, à
vous !
- Bien mon lieutenant, dit-il.
Sa voix ne marquait point d’altération. Celui-là n’avait d’amour au monde
que celui de sa jument boiteuse. La mort sans doute lui était indifférente.
Depuis dix ans qu’il faisait la guerre, la gueuse ne l’avait point encore
frappé ! Sans doute
avait-elle peur de ses grandes moustaches, de son accent blagueur, de ses
gestes comiques, de ses beuveries immenses.
- Nous allons voir
ça ! dit-il.
Loustic ne devait plus rien
voir. Quelques secondes après, nous étions éclaboussés des débris de sa
cervelle. Adieu jument boiteuse, bonnes rasades de vin, jupes troussées, jeux
de mots, adieu tout ce qui avait été Loustic…
Maintenant c’était mon
tour. Une lucidité effrayante domina mon esprit. Je me rappelai un instant ma
terreur dans le fossé vendéen, alors que, bien des années auparavant, j’avais
fait comme servant d’artillerie la guerre contre les loups de Cathelineau dans
les bois du Bocage. Que d’événements, que de combats, que de guerres, depuis
lors. Ah ! l’Empereur nous avait promenés à travers toute l’Europe !
A peine le souvenir attendrissant me revient-il d’une femme bien aimée au
Tyrol, d’une autre convoitée en Toscane, d’une troisième prise de force en
Autriche. Histoires du vieux temps, vous étiez si lointaines ! Il
s’agissait bien de cela maintenant !
Le maréchal avait donné des
ordres ; il fallait les exécuter. Autrement, comment opérerait-il sa
jonction avec le gros de l’armée si l’on n’attaquait les Russes de face, tandis
qu’il les tournerait à l’arrière ? Les grenadiers à cheval de la division
Bessières, sans général, passaient à nos pieds, au bas de la colline. J’allais,
au-dessus de cette forêt de bonnets à poils, lancer la mort contre la meute
cosaque :
- Mille mitrailles de
mitrailles ! criai-je…
En me penchant l’espace
d’une seconde – j’éprouvai une légère défaillance. Il me sembla que je sentais
mon coeur partir avant ma tête et, à l’instant même où je m’approchais de la
réglette, j’eus l’hallucination d’un boulet qui me venait droit sur l’oeil et
dont je ne crus pouvoir détacher mon regard :
- La caserne des Feuillants
ne me verra plus jamais parader en grande tenue les jours de fête, pensai-je.
C’en est fini de Sébastien Hauteroche ? Vendôme a perdu son
enfant !...
Enfin je me relevai. Bien
que le tout n’ait duré que quelques secondes, mon cerveau avait fait le tour de
plusieurs heures.
A peine eûmes-nous tiré que
– patatra ! le projectile plein qui eût dû me décapiter comme mon
brigadier, et mon maréchal des logis, était venu se loger entre le tourillon et
le flasque droit de la pièce.
Enveloppés de terre et de
poudre, nous exécutâmes tous la plus belle culbute du monde.
Je fus, pour ma part, entre le premier et le deuxième servant de droite,
enfoui dans une terre cendreuse dont j’ai gardé un souvenir de nourriture difficile
à prendre. Sans doute serions-nous encore en train de la digérer, sans
l’intervention du capitaine de la batterie voisine, qui, se précipitant à notre
secours, nous releva tant bien que mal, à l’aide de plusieurs de ses servants,
nous conduisit sous la tente des ambulances et nous fit verser, entre nos
lèvres noires de poussière, le contenu du précieux bidon que j’avais à la
ceinture.
La liqueur merveilleuse –
une fois de plus – avait produit son effet. Il n’en fallait pas plus pour nous
rendre complètement l’usage de nos sens, pour éloigner de nous cette mort qui
m’avait guetté déjà sur vingt champs de bataille et dont le sublime élixir
avait détourné, chaque fois, la faux perpétuellement suspendue. D’abord, ce fut
comme un moment d’ahurissement, mon esprit engourdi ne s’éveilla pas totalement
de sa torpeur. je distinguais vaguement, venues des lignes françaises, des
clameurs de triomphe. Sans doute, Ney avait tourné l’artillerie slave. Les
régiments poméraniens repoussés au-delà de la Sprée étaient culbutés. Les
grands schapskas des chevau-légers couvraient la plaine ; les bonnets à
poils, massés à peu de distance, s’apprêtaient à charger ; les dragons de
la division Suchet ondulaient au loin des champs en élevant la haut forêt des
lances. Près de moi, des blessés prussiens étaient empilés. Je leur demandai
s’ils étaient vaincus et prisonniers !
- Ya, mein herr ! me
dirent-ils.
Mais l’empereur parut,
fixant toujours, à la hauteur de ses yeux, ses lorgnettes dans la direction de
Bautzen.
Une fois encore nous
criâmes de toutes nos forces :
- Vive l’Empereur !
Et les prisonniers
eux-mêmes poussèrent des clameurs en l’honneur du « Kaiser Napoléon ». Cette
journée était gagnée. Je verrais donc encore plus tard et souvent, pensai-je,
de belles revues de parade dans la cour de la caserne des Feuillants. Avec le
petit Corse contre la mitraille cosaque et de ma bonne liqueur plein mon bidon,
quelles revues magnifiques ne me sentais-je pas capable de passer, quelles
batailles fougueuses me devenait-il impossible d’affronter ? »
Une troisième bouteille de
vin de Touraine nous fut, ce jour-là, pendant ce récit, apportée. Le capitaine,
ému par tant de souvenirs, semblait fatigué, nous le priâmes de s’asseoir. Mais
il s’y refusa et nous dit :
- Si mes histoires de vieux
grognard ne vous ennuient pas trop, je pourrais vous conter encore maintes
anecdotes de guerre où vous verrez de quel secours nous fut la liqueur
péruvienne.
Nous répondîmes tous au
capitaine que nous prenions grand plaisir à l’entendre. Il en parut flatté et
nous dit que cela témoignait en notre faveur et que notre jeunesse était
généreuse puisqu’elle vibrait au récit des combats et s’indignait aux malheurs
de la France. Pour accroître son plaisir, nous levâmes tous notre verre en
l’honneur de la Grande Armée et nous formâmes les voeux les meilleurs pour la
prospérité de ses survivants. Le capitaine Hauteroche ne perdit point de vue,
malgré tout, la sublime panacée qui faisait le motif de ses causeries et dont
l’odyssée se trouvait si intimement mêlée à la sienne dans le naïf poème de
pierre qu’un artiste inhabile avait tracé aux flancs du sarcophage guerrier.
Nous fîmes silence. Le
vieux soldat toussa deux ou trois fois, ralluma sa bouffarde et reprit son
récit avec énergie :
« C’était un peu après le passage de la Bérésina. Les souffrances inouïes que les troupes avaient
supportées depuis Smolensk ne faisaient qu’empirer. Le froid de novembre, si
léger dans nos contrées, était devenu, depuis notre entrée sur le territoire
russe, bien plus intense encore qu’à l’ordinaire.
Les malheureux qui avaient
pu passer la Bérésina, au nord du pont de Borisof, entre Weselowo et
Studziança, se traînaient, à présent, péniblement de bivouac en bivouac. La
discipline n’existait plus. L’extraordinaire acuité du mal physique empêchait
les chefs de commander et les soldats d’obéir. Depuis la mort de Caulaincourt
et la chute du pont d’artillerie, l’Empereur semblait très affecté.
Sur toute la route, des
cadavres échelonnés marquaient le passage de la grande armée ; des hommes
roidis jonchaient les fossés, les bois, la rive du fleuve. Depuis deux
jours la 22e batterie, protégée par un escadron du 24e chasseurs de la brigade
Castex, campait non loin du village de Plechnitzoni. Un pied et demi de neige recouvrait
le sol gelé ! Encore les
Allemands du nord et les Polonais souffraient-ils relativement peu, mais les
Espagnols de Joseph Napoléon, les Italiens et les Français du sud tombaient
comme mouches au soleil. Leurs cadavres indiquaient facilement le sens de notre
marche.
C’était là les bornes
sinistres que nous laissions aux Russes pour mieux les aider à nous rejoindre.
Nos bivouacs, cernés par
les détachements cosaques, nous semblaient presque des prisons. Le silence
était ordonné ; les ordres se transmettaient à voix basse ; nous nous
tassions autour des foyers afin d’en dissimuler la lueur aux éclaireurs
ennemis. La plupart d’entre nous conservaient un état de somnolence gelée.
Ah ! mille mitrailles de tonnerre de mitrailles ! que les beaux jours
étaient loin ! Qu’elles étaient loin les victorieuses nuits de sommeil des
anciennes campagnes. Nous avancions à présent à travers la neige, l’inconnu et
la mort, vers le désastre irrémédiable. Pour moi, j’étais fait comme un voleur
de grand chemin. Ayant perdu mon shako au passage de la Bérésina, j’allais
coiffé d’un képi de chasseur. Un dragon mort m’avait légué son vaste manteau de
cheval sur la route de Wilna, à quelques verstes de notre campement. Quant à
mon cheval, les loups s’en repaissaient depuis longtemps, depuis Weselowo. Mes
pieds écorchés par le cuir gelé des bottes n’étaient plus que deux plaies.
L’intensité des souffrances auxquelles nous atteignîmes est inimaginable. Les
nuits surtout étaient pénibles, à cause des attaques imprévues et des surprises
que le silence des neiges empêchait de deviner. Les fusées des bombes
décrivaient seulement par intervalles des arcs dans le ciel. Nous songions
alors au désastre de notre fortune et maudissions la gloire. Un aide de camp du
duc de Reggio venait quelquefois jusqu’aux avant-postes pour nous transmettre
des ordres.
Hélas ! les ordres
n’étaient pas exécutés ! A peine si nos mains meurtries pouvaient faire
jouer la détente des armes ; à peine si nos dents conservaient la force
suffisante à déchirer l’enveloppe des cartouches.
A ce moment, mes chers
amis, je dois vous le dire, lorsque je pensais à Vendôme, l’image de cette
chère ville, semblait-il, ne m’apparaissait plus que dans un passé
extraordinairement lointain, en deçà de montagnes de neige, de fleuves de
glace, de steppes infinies peuplées de loups. Aucune passion ne gonflait plus
nos poitrines. Les nuits étaient si sombres et les jours si ternes que les
couleurs du drapeau ne pouvaient plus briller à nos yeux. Le vol des aigles ne
planait plus sur nos légions. Toute une nuit, j’entendis une fois auprès de moi
un grenadier de la garde pleurer en embrassant sa croix. Pour que ses pieds ne
soient pas gelés à l’aube, il les avait mis dans son bonnet à poils. Mais il
avait, dans son désespoir, oublié de se couvrir la tête et le lendemain je le
trouvai en travers de mon sabre, les bras en croix, étouffé sans doute par une
congestion. Ceux qui le virent, avec ses pieds dans son bonnet à poils, se
prirent à rire comme des idiots. La démoralisation, l’imbécillité totale nous
gagnaient.
Après avoir tiré
vingt-quatre heures de feu à volonté, avec une batterie démolie, à peine
installée sur des terres apportées à la hâte par des débris de bataillons
d’infanterie, nos mains bossuées d’ampoules ne pouvaient plus servir. Personne
ne songeait à récriminer. Nous disions de l’Empereur :
- Il est aussi malheureux que nous !
Quelqu’un qui avait vu le maréchal Ney aider un jeune conscrit dont les
jambes étaient gelées, à monter sur un cheval, racontait également que l’état-major
manquait de vivres. Les
maréchaux de France partageaient avec les simples soldats.
Aussi avions-nous cessé le
feu pour économiser la poudre. N’ayant plus rien à brûler, nous nous
allongeâmes sur les affûts. L’aube nous trouva occupés à regarder les autres se
battre.
L’isolement complet nous
empêchait d’espérer quelque secours.
Il eût fallu, en effet,
pour se procurer la moindre nourriture, passer à découvert sur un plateau
balayé par le feu de l’ennemi au point que s’y risquer était appeler à soi une mort
inévitable.
Plusieurs, dans l’espoir de
mettre un terme à leurs maux, avaient tenté l’aventure. Leurs cadavres
formaient maintenant de petits monticules, sous la neige. Des hommes du 2e de
ligne, du 11e léger, du 124e d’infanterie, qui avaient rejoint notre colonne,
affirmaient qu’au-delà des lignes russes on trouverait des vivres.
Mais quel homme courageux,
sur leurs indications, aurait le courage d’affronter, après tant d’autres, une
mort décisive ?
Quelqu’un de la batterie pourtant se décida. Le nom de ce brave me revient. Il s’appelait
Fanet et était natif de Beaume-les-Dames. Il était petit et décidé, un peu
naïf, avec des adresses qui étonnaient.
Lentement, lentement, sa
silhouette falote décrut sur le plateau. Quand nous ne vîmes plus rien de lui,
la grandeur de notre désespoir nous apparut encore plus manifeste. Si le plus
brave ne revenait plus, les autres n’avaient plus qu’à mourir. Ah ! mes
amis, la longue attente…
Pendant cinq heures, nous
comptâmes les minutes. Parfois, nous relevions le front vers l’horizon, mais
nous n’y apercevions jamais que la grande neige endormie sur les petits
monticules des morts et c’était tout. Tout d’un coup, comme je levais mon
regard voilé pour suivre un vol décroissant de corbeaux, un point noir marqua
d’une tache le blanc tapis de la colline.
- Fanet ! criai-je.
Les autres se dressèrent à
demi.
C’était Fanet !
maintenant que la distance diminuait, nous étions sûrs de le reconnaître.
Fanet ! notre brave petit Fanet ! son retour nous rappelait à la vie,
mais lui, sous la mitraille, descendait, sans se presser, le plateau neigeux.
Un poids considérable, des choses luisantes embarrassaient ses bras.
Quelqu’un dit :
- Des gamelles !
Un cri de joie ardente
jaillit des poitrines creuses. Les voix rauques poussèrent de sourds
gémissements. La vision des gamelles réveilla jusqu’aux plus accablés. Puis ce
fut un silence. Les bienheureuses gamelles nous apportaient de quoi calmer la
fièvre de nos bouches affamées et flétries. Un peu de vie, grâce à Fanet,
allait recommencer de nous rendre l’espoir.
- On va donc manger !
Manger ! Quel mot magique !
Rien ne peut décrire, mes
enfants, l’état de cette batterie désemparée, en attente, oubliant le froid et
le sommeil pour regarder venir, au milieu des projectiles en pluie, le courageux
héros, porteur de rata.
Longtemps on eut peur. Puis
la joie s’empara de nous tout entière. Fanet était là ! nous le
touchions ! Il déposait les gamelles contre l’épaulement du tertre.
- Mille mitrailles de
mitrailles, criai-je rudement. Tout le monde debout et en ordre ; à mon
commandement ! La soupe est servie !
Hélas ! à peine
avais-je parlé qu’un projectile, à ce moment même, décrivit jusqu’à nous un
cercle lumineux et vint s’abattre au milieu des gamelles, nous enlevant tout
espoir.
Nous étions atterrés.
Le poing sur les yeux,
Fanet, comme une grande bête, pleurait à chaudes larmes !
- Vouah ! Las moi ! C’était bien la peine de risquer de se faire
casser la gueule pour que vous n’ayez pas à mangey !
L’image sinistre de la mort recommença de nous hanter. La terreur, la folie
et la faim nous courbèrent à nouveau sous le poids fatal de leur inexorable
silence. A peine s’il restait quelque peu d’eau-de-vie dans les bidons ;
on se lavait la bouche avec, sans en boire, de peur d’une ivresse qui nous eût
été mortelle.
Moi-même je sentais les
forces diminuer de plus en plus au-dedans de mon être, mes yeux voilés ne
distinguaient plus qu’à peine mes compagnons allongés sur les affûts comme des
statues mortelles ; mon esprit, comme une flamme hésitante, vacillait
au-dedans de moi comme s’il eût cherché à s’éteindre.
Un éclair de raison pour la dernière fois peut-être traversa mon cerveau.
- Si je préparais, pensai-je, une assez grande quantité de ma liqueur et si
j’en distribuais une bonne rasade à chacun de mes compagnons.
Aussitôt je fus à l’oeuvre.
L’effet de mon breuvage fut
magique.
Ceux même qui ne pouvaient
déjà plus se lever et dont les jambes, engourdies de faiblesse et de froid,
faisaient presque corps avec la terre, reprirent quelques forces. La flamme des
yeux recommença à luire dans la cavité profonde des orbites ; les membres
se détendirent ; les mains nouées retrouvèrent la chaleur suffisante pour
s’étreindre ; les gorges ne connurent plus la soif ; les estomacs oublièrent
la faim. Une certaine gaîté revint même parmi nous qui acheva de
compléter cette résurrection. La
douceur du breuvage permit d’oublier jusqu’au pain.
Vers le matin, l’ardeur au
combat et au travail étant revenue, on fit reprendre le feu.
Alors une chose curieuse
arriva, que nous n’observâmes pas, tout d’abord. De rage nous nous étions remis
à pointer. Toutefois nous ne lâchions un coup qu’après mille précautions et
avec un soin infini, toujours à cause du manque de munitions. Ces coups -
habilement pointés – portaient presque toujours. Or, voici qu’à la suite de
l’un d’eux nous entendîmes comme un son métallique auquel nous n’apportâmes pas
une attention extrême. Quelle ne fut pourtant pas notre stupeur, lorsque, cinq
minutes après, nous reçûmes, comme projectile, le tourillon d’une pièce
fraîchement cassée.
- Polis, les Russes, dit le
capitaine effleuré par la chose, ils annoncent les coups ! voyez :
voilà le tourillon de la pièce que vous venez de casser….
Le capitaine avait raison.
Le tourillon était
exactement du calibre de la pièce et pouvait parfaitement servir de projectile.
L’idée seule de l’avoir choisi à cet usage nous rendait perplexes, nous ne
devinions la raison d’un tel expédient que par le manque de munitions qui
devait aussi atteindre nos adversaires. Cette raison, certes, était la bonne.
Quelques minutes en effet après la chute du tourillon nous vîmes s’avancer les
avant-trains de la batterie russe. Le départ de nos ennemis eut lieu. C’est
alors que l’on se félicita d’avoir vaillamment résisté jusqu’au bout. Ma
liqueur, sans doute, n’avait point été étrangère à un tel regain de courage. Ce
ne fut pas sans fierté que je songeais à mon breuvage magique et que je me
perdis en louanges sur ses vertus. Une fois de plus la mémoire du brigadier
Clasquo fut bénie par moi…
Quelques jours plus tard,
ce fut encore ma panacée qui nous sauva d’un péril analogue. Les vivres
manquaient de nouveau, la boisson complètement inconnue, n’existait plus pour
nous, nous devions nous en passer. Les scènes de misère et de mort de la
tranchée de Weselowo reparurent à notre esprit. Les plus braves se souvinrent
avec effroi des scènes d’horreur qu’ils se rappelaient y avoir vues.
Pourtant, au rapport, un de ces matins, le commandant prit la parole.
- Soldats, dit-il, voici longtemps que vous n’avez bu que de l’eau saumâtre
ou de la neige fondue. Les
étapes ont été rudes, les bivouacs difficiles, les campements peu sûrs.
Pourtant, soldats, vous avez été héroïques ! Vous avez été dignes de la
Grande Armée ! L’Empereur voudrait pouvoir vous récompenser comme le
méritent vos vertus. Soldats ! vous avez bien souffert. Mais vos
souffrances vont finir. Le bataillon va recevoir des provisions. Plusieurs
voitures, pleines de tonneaux de vin, nous arrivent. Je ne veux pas vous en
priver. Je vous demande de vous en priver vous-mêmes pour la patrie en laissant
tomber le convoi aux mains des Cosaques. Il vaut mieux boire le sang
ennemi que le vin ami. Soldats de la Grande Armée ! vous serez soutenus
dans votre sacrifice par l’idée que vous avez de venger tous vos camarades
morts sur la route de neige. Soldats, l’Empereur a confiance, j’ai confiance
moi-même dans votre résolution.
La voix du commandant était
un peu tremblante, derrière les moustaches rudes ; son émotion se
communiqua aux hommes. Des cris jaillirent des poitrines :
- Vive l’Empereur !
Vive la Grande Armée !
La raison et le courage
reprirent possession du grand nombre et ce fut en chantant qu’on se consola de
l’abandon des provisions attendues.
Cette journée se passa le
plus joyeusement possible à cause de mon élixir dont j’avais distribué de
larges rasades. Quelle diversion avec les derniers jours, comme nous étions
heureux à l’idée de revoir la France ! Le soir, nous trouvâmes les
cavaliers Cosaques, étendus ivres-morts sur les tonneaux brisés. Le commandant
avait dit vrai. Cette fois encore nous étions les vainqueurs. Parvenus derrière
une casemate, nos canonniers durent retirer d’un muid, où il baignait la tête
la première, un grand diable aux cheveux longs, aux moustaches tombantes et aux
yeux fous. Dès qu’on l’eut sorti, tout son corps tressauta ; il eut un
grand vomissement et mourut. Plusieurs autres étaient vautrés dans des tonneaux
de vin. Nous fûmes féroces, et, comme on ne pouvait surcharger la colonne de
prisonniers, à cause toujours du manque de vivres, on les tua tous, jusqu’au
dernier. – Après quoi, ayant bien gagné de nous reposer un peu, nous fîmes une
grand’halte et bûmes goulûment le vin qui restait au fond des tonneaux ;
il était âpre et son arrière-goût était de sang. Jamais, pourtant, je
n’en ai bu de si bon !
- Sur ce, mes enfants, clama le capitaine d’un ton de commandement, ainsi
qu’à la parade : A la France ! et à la vôtre ! Buvons ce dernier verre. Je vais vous faire
déguster ensuite un tantinet de mon vin de coca. »
Le capitaine fit tout comme
il le disait ; il alla nous chercher une fiole de son vin qu’il avait
laissé vieillir dans un coin rocheux de sa cave avec des crus de Bourgueil et
d’autres coteaux de Touraine, et nous dûmes convenir que, loin d‘être désagréable
au palais, cette boisson bienfaisante et merveilleuse laissait, sur son
passage, une saveur chaude de vie concentrée qui ne nous permettait plus de
garder aucun doute sur la réalité des héroïques histoires du vieux grognard. –
Autour de nous, le soleil, qui jouait dans les feuilles, égarait parfois de ses
rayons jusque dans nos coupes. Alors le breuvage du papa Hauteroche, devenu
comme translucide, éclatait comme un vieux vitrail de lueurs chaudes et
empourprées.
- Hein ! mes
gaillards ! s’exclamait le capitaine en sirotant lentement sa boisson, -
ne dirait-on pas que le bon Dieu vous descend dans la gorge en culotte de
velours ! – quel bouquet ça vous a, ce vin de vie !
L’un de nous, en manière de plaisanterie, fut tenté d’aller en offrir un
verre au VIEUX GROGNARD de bois, en
faction perpétuelle à la porte de l’estaminet, pour le rafraîchir du constant
contact de son brûle-gueule ; mais nous eûmes peur de vexer l’ex-capitaine
et, pour faire vibrer sa vieille âme guerrière, nous bûmes et rebûmes à la France,
à la Grande Armée, à la mémoire de l’Empereur, aux vétérans Légionnaires des
Invalides, ses compagnons de gloire qui, encore assez nombreux alors, portaient
avec ostentation la médaille de bronze de Sainte-Hélène. – L’ex-capitaine
Hauteroche en fut touché aux larmes et, s’animant de plus en plus, il en vint à
nous chanter de naïves chansons guerrières et à nous faire le galant récit de
ses bonnes fortunes à travers l’Europe, nous avouant – maintenant qu’il était
ravigoté – qu’il croyait devoir attribuer aux vertus de son vin sa vigueur et
sa bravoure dans les combats de Vénus, - Et d’une voix chevrotante, il nous dit
cet antique couplet sur l’air : O ma tendre musette !
Nous retournions souvent sous la charmille du père Hauteroche pour déguster
son vin miraculeux, son « vieux vin de la vieille », comme il l’appelait, ce
vin qu’il devait boire jusqu’à 91 ans, âge auquel l’ex-commandant de la
batterie de l’Abattoir mourut, un soir d’hiver, victime d’un accident fort
banal, une chute sur le verglas de sa rue montueuse.
Depuis lors, - mon cher Angelo Mariani, - Corse conquérant et militant, vous
êtes venu doter la France de ce vin de coca qui a fait notre santé et notre
réconfort aux heures des plus mornes dépressions. – D’où teniez-vous la
recette ? – Le grand Empereur l’avait-il connue ? Avait-il goûté sur
un champ de bataille à la gourde magique du brigadier Clasquo et a-t-il
transmis à quelqu’un de ses compatriotes, qui sont les vôtres, le secret de la Panacée
du capitaine Hauteroche ? - J’aime à le supposer et il me plaît, dans
mon admiration pour le héros et ma profonde amitié pour vous, d’associer vos
deux noms dans la victoire constante de votre inimitable vin sur l’humanité si
facilement mise en déroute.
En tout cas, je ne bois jamais – ainsi qu’il m’arrive chaque jour – un verre
de vin Mariani sans songer à l’Épopée Napoléonienne et aux exploits de
ce vieux dur à cuire de capitaine Hauteroche, qui, grâce à sa précieuse
liqueur, supporta toutes les guerres de l’Empire, y compris la terrible
retraite de Russie, jusqu’à la fatidique bataille de Waterloo.
C’est pourquoi je me suis complu à écrire ce conte qu’illustrent de si
magistrales compositions du peintre militaire Eugène Courboin, en qui vibre
l’âme belle, claire et l’impide des héroïques soldats d’autrefois.
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