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Pierre Beaunis
Le Tou Beau Feu

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  • [Introduction de Pierre Le Verdier]
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[Introduction de Pierre Le Verdier]

Voici une petite pièce qui, à un réel intérêt, joint le mérite d'une insigne rareté. Bulletin éphémère destiné, comme ses pareils, à faire connaître la nouvelle du jour, nul n'a songé à le conserver. Le seul exemplaire connu semble être celui qui vient d'entrer à la Bibliothèque Nationale, où il a été placé à la Réserve, inscrit seulement sous le 66,131 des Dons, en attendant son classement définitif. Sans tarder, l'éminent Administrateur Général, notre bienveillant confrère, s'est empressé de le signaler à la curiosité du Bureau de notre Société.

Sous son titre baroque, Le tou-beau feu, etc. donne un récit des funérailles du maréchal de Fervacques.

Le personnage est trop connu pour qu'il y ait lieu de le présenter 1. Son nom est dans toutes les histoires de Henri IV et celles des règnes précédents. Guillaume de Haultemer, comte de Grancey, baron de Meauny, seigneur de Fervacques 2, maréchal de France, lieutenant-général au gouvernement de Normandie, etc., est au château de Fervacques, prés Lisieux, vers 1537 ; il est mort, à Rouen, le 14 novembre 1613, rue de l'Hôpital, dans le vieil hôtel qui porte aujourd'hui le 1 de cette rue 3. Le 5 décembre on lui fit un service solennel en l'église des Minimes de cette ville 4. Ses entrailles furent enterrées dans la Cathédrale de Rouen 5, et son corps fut porté à Lisieux 6.

Le Tou-beau feu a paru susceptible d'être réimprimé. Ce récit des funérailles d'un grand de l'État, la description de la pompe, du cortège, de la cérémonie, l'énumération des personnages et des corps qui y figuraient, révèlent en effet des détails et des usages anciens qu'il est bon de recueillir 7.

Voici les points les plus saillants. D'abord, en attendant l'invention des billets d'enterrement 8, les funérailles étaient annoncées par des crieurs, porteurs de clochettes, accompagnés quelquefois d'un maître des cérémonies, qui proclamaient par les rues, avec les titres du défunt, sa mort et le jour de ses obsèques, invitant à y assister et demandant les prières pour le repos de son âme ; des invitations personnelles et verbales étaient faites en outre aux corps constitués et aux personnes de distinction. Le corps embaumé et enfermé dans un cercueil de plomb était transporté dans l'église où il devait être inhumé. Au cas présent, maréchal de Fervacques fut porté à Lisieux sur un charriot couvert d'un dais à ses armoiries, traîné par six chevaux et escorté de chapelains, de gentilshommes et de valets de pied. L'évêque vint à sa rencontre, et il fut déposé provisoirement, en une chapelle ardente, dans l'église Saint-Desir de Lisieux, d'où il fut convoyé en grande pompe, trois jours après, dans la cathédrale de la ville, lieu de sa sépulture.

Le cortège est consciencieusement décrit, et n'offre rien de bien particulier, sinon peut-être la présence des médecins et apothicaires, qu'on ne s'attendait pas à voir en ce lieu. Les pauvres, la maison du défunt, ses gentilshommes, les archers qui maintiennent l'ordre, etc., sont tous en deuil et portent des cierges ou des bâtons noirs, marqués aux armoiries du maréchal : D'or à trois faces ondées d'azur. Celles-ci se voient encore sur le dais, sur les caparaçons de velours noir et satin blanc des chevaux ; les riches caparaçons sont un profit abandonné aux valets de pied et palefreniers.

Des gentilshommes 9, ou des pages, à cheval, portent les armes et les insignes de Fervacques : l'enseigne; le guidon, demi-déployés et renversés, la lance de guerre, la pointe en bas ; l'épée, le casque, la cotte d'armes, les gantelets, les éperons, les colliers d'ordres sont posés sur des carreaux couverts de crêpe. Le cheval d'armes, tout caparaçonné, est mené par six valets de pied. Enfin le bâton maréchal est porté par le Commissaire des Guerres.

Après ces glorieuses reliques, que suivent les gentilshommes de la compagnie d'Ordonnances du maréchal, paraissent le clergé, le chapitre et l'Évêque. Ils précédent la dépouille mortelle : le coeur, qui doit être enterré le lendemain à Fervacques, est porté par un chapelain sur un carreau recouvert de crêpe ; le corps est porté par onze archers, sous un dais soutenu par quatre gentilshommes. Marchent, derrière, les plus proches parents du défunt, chacun d'eux accompagné d'un ou plusieurs personnages de distinction qui lui font cortége.

Le cercueil est déposé sous une chapelle ardente ; l'église est tendue de noir, décorée d'armoiries, éclairée d'un abondant luminaire ; l'Évêque officie ; la messe est dite en musique ; un religieux prononce une oraison funèbre. A l'offertoire, le conducteur ou maître de la cérémonie va saluer successivement les parents à qui est réservé l'honneur d'aller à l'offerte : chacun y est conduit par le gentilhomme qui l'escorte et est ramené de même à sa place.

Enfin, le service achevé, le corps est descendu dans le caveau, en présence de toutes les marques d'honneur de l'illustre défunt, armoiries, enseignes, armures, épée, ordres, que l'on y a réunis comme pour lui dire un suprême adieu. Le bâton du maréchal enfin est brisé sur le cercueil. Tout est fini.

L'inévitable festin est offert alors aux assistants, divisés suivant leur rang et leur condition 10.

*
**

Resterait maintenant à parler de l'auteur de la relation, Pierre BEAUNIS, sieur de CHANTERAINE et des VIETTES, si l'on en connaissait quelque chose. Mais sa vie nous échappe absolument. Était-il Normand ? Mystère 11. Pourtant il était connu à Rouen, et, malheureusement, pas à son avantage : on le verra tout à l'heure. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il se qualifiait historiographe du roy, ou de leurs Majestés, référendaire domestique de Mgr de Roquelaure, orateur de M. le Prince. Le premier de ces titres n'était point usurpé. Lacurne de Sainte-Palaye, le lui reconnaissant, a inscrit Pierre Beaunis dans sa liste des historiographes de France ou du Roy 12.

Au reste, la nuit profonde qui pèse sur le nom et les actes de l'historiographe ne mérite guère, semble-t-il, d'être éclaircie. Beaunis a laissé un certain nombre de pièces historiques ou anecdotiques, dont les titres sont plus réjouissants que le fonds. La Bibliothèque Nationale en possède dix-sept différentes 13: Le P. Lelong (Bibl. histor., tome 11, 27564) en cite une dix-huitiéme : Le cahier royal divulgué en quatre, parties notables par la convocation des députés assemblés à Rouen, le 4 décembre 1617 ; Rouen, Courant, 1618 14; A propos d'une autre : Le hola des gens de guerre, fait par le messager de la paix, qui aurait fait la trève par l'esprit de la cour. Dédié à Monsieur, frère du roi, qui donne la sauvegarde aux paysans et la licence aux gens de guerre, Paris, A. Champenois, 1614, le P. Lelong ajoute : " Je ne connais rien de plus extravagant et de plus fol que cette pièce. " (Bibl. histor., t. II, 20184) 15.

L'opinion populaire, vox populi, vox Dei, ne lui était guère plus favorable. Pour David Ferrand, auteur de la Muse, ce devait être une sorte d'innocent :

No le voulut duper ainchin que des Viettes 16.

Ce devait être un fou à interdire, au moins à priver de sa plume, si le jugement est vrai de l'auteur du Dialogue entre deux drapiers de S. Nigaize, sur les controverses preschees par le P. Veron..., le tout en langage de la boise :

Bref chais livrets plains de chornettes,
Qui, comme cheux de Des Vielles,
N'ont sens, ni rime, ni reson 17.

La vérité en effet semble être que Pierre Beaunis était un original, un excentrique ; pour ne rien dire de plus. La plupart de ses compositions inspireraient le même jugement que Le hola des gens de guerre. A côté de fragments où l'on peut saisir d'utiles renseignements (et tel est le cas du Tou-beau feu), paraissent les pages les plus desordonnées, au style le plus énigmatique. Sans s'imposer la lecture de telles oeuvres, on peut s'arrêter à leurs titres : presque tous sont incompréhensibles ou étranges. Nous en avons déjà cité plusieurs ; le Tou-beau feu ne dépare pas la collection. En voici encore deux autres :

La sapience manifestée par le rapport du double de la lettre de Monseigneur le Prince, avec le double de la réponse de la reine regente, qui ont été imprimés à Paris, où les deux doubles par accord d'augmentation font un quadruple, valant treize livres ici historié. Dédié au roi par l'esprit de la cour qui gouverne PRIERE VA BENIS (PIERRE BEAUNIS), S. DES VIETTES, historiographe du roi. Paris, 2 avril 1614.

La recreation mondaine condescendue au voyage et retour de monseigneur le Prince, pair de réjouissance, ayant vu les desseins des étrangers à sa réception, qui a este faicte sous l'enseigne du Prévoyant 18 à Paris, le vendredi 16 de juillet, et à la cour de Parlement le 23 dudit mois prêté le serment, l'an donné de grâce seize cent dix, je le dis, étant DE BEAUCHANTERAINE, sieur DES VIETTES, historiographe du roi et orateur de M. le Prince. Paris, ceci a été fait pour donner, desirant recompense en avoir, par P. B., imp. dudit auteur.... le 26 juillet 1610.

Comprenne qui pourra.

P. LE VERDIER.

Le Tou-beau feu est reproduit avec la plus minutieuse fidélité, page pour page, ligne pour ligne.




1 Cf. Biogr. gén. Didot ; le P. Anselme, VII, p. 395 ; Th. Lebreton, Biographie normande, etc.


2 Fervacques, canton de Livarot. Ou dit et l'on écrit communément Fervacques. Cependant ou trouve aussi Farvacques, et c'est ainsi que signait le maréchal : sic, une lettre autographe au cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen, du 28 avril 1608 (Arch. de la S.-Inf., G 4500). - Fervacques possède encore son curieux château des XVIe et XVIIe siècles.


3 Ch. de Reaurepaire, Dernier Recueil de notes histor. et archéol., p. 30.


4 V: Appendices, la description de ce service, d'après le registre de l'Hôtel-de-Ville.


5 " Se sont presentez en chapitre deux genthilshommes envoiés de la part de madame la mareschalle de Fervasques, lesquels supplyoient le chapitre permettre que les entrailles dudit sieur mareschal fussent enterrées en ceste église. Renvoié aux sieurs intendants de la fabrique pour donner le lieu et en conférer avec M. Dermival. " (Reg. capit., 16. novembre 1613, Arch. de la S.-Inf., G 2182, 306.)


6 Le coeur du maréchal fut déposé dans l'église paroissiale de Fervacques.


7 Cf. notamment : Discours veritable sur la mort, funérailles et enterrement de deffunct messire André de Brancas, etc., Rouen, chez Richard Lallemant, 1595, et ses réimpressions, (Société rouennaise de Bibliophiles, Rouen, Cagniard, 1879) ; - L'Anniversaire ou bout de l'an de feu Monsieur de Bréauté, par Jean de Rouen, à Paris, par Estienne Prevosteau, 1606. (Réimpression par la Société des Bibliophiles Normands, Rouen, Cagniard, 1882.)


8 Cf. Discours de M. Ch. de Beaurepaire à la Société des Bibliophiles Normands (séance du 15 mai 1884).


9 Sur les personnages dénommés dans le Tou-beau feu, voyez, Appendices, les notes par lesquelles nous avons essayé de les identifier.


10 Point de détails à demander, sur ces obsèques, aux registres du Conseil de ville, du baillage, ou du chapitre de Lisieux, pour l'année 1613 ; ils semblent perdus et ne se trouvent ni aux archives du Calvados, ni à celles de la ville de Lisieux.


11 On en peut douter, si l'on considère que tous ses opuscules connus ont été imprimés à Paris, à l'exception d'un seul imprimé à Rouen : Le caier royal, etc. ; et d'ailleurs il a pour objet un événement rouennais, l'Assemblée des Notables de 1617.


12 Dict. des Antiquités françaises (Bibl. Nat., mss., fonds Moreau, 1518, 92).


13 On en trouvera les titres au Catalogue de l'Histoire de France (Bibl. Nat. -Imprimés. - In-4), tome I, p. 408, 819 ; p. 411, 874 ; p. 434, 99 ; p. 431, 150 ; p. 442, 210 ; p. 445, 262 et 274 ; p. 452, 394 ; p. 455, 467 ; p. 484, no 1030 et 1033 ; p. 486, 4659 ; p. 488, 1102 ; tome X, p. 465, 3439 et 3461 ; p. 410, 3570.
Trois de ces pièces se trouvent à la Bibliothèque Municipale de Rouen, fonds Leber : catalogue Leber, 4212, portef. I, Le lourdaud vagabond ; ibid., portef. III, Le plaidoyer des préséances ; 4280, Le definement de la guerre.


14 Citée aussi par Ed. Frère, Manuel du Bibliographe normand.


15 Comme exemples de bizarreries, on peut lire les pages 3, 13 et 15 du Tou-beau feu.


16 V. Muse Normande, liv. I, Responce de Glaudre à sa mere Anez.


17 V. la savante et précieuse édition de la Muse, de M. Héron, t. I, p. 191 (Soc. Rouennaise de Bibliophiles).


18 Dans plus d'un des titres de ses pièces, comme à la page 13 du Tou-beau feu, Beaunis semble se donner le surnom du Prévoyant ; ailleurs, il s'appelle l'Esprit de la Cour.

 






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