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Texte
Flaubert et
ses Amis
Une ébauche de roman1
par
Henry Bridoux
« Mes compliments
à votre mari, Madame Colange2, son canard est cuit à point. Flô,
passe-moi donc deux aiguillettes. »
Et ce délicat et spirituel gourmet de Charles Lapierre, tendait à Flaubert son
assiette. L'auteur de Madame Bovary avait, ce matin de juillet 1877, à
déjeuner dans sa maison à Croisset, deux de ses meilleurs et plus intimes amis,
Charles Lapierre, le directeur du Nouvelliste de Rouen, et Auguste
Houzeau, le chimiste, esprit orignal, tout pétillant de gaieté malicieuse et de
verve gauloise.
C'est de celui-là que nous tenons ces bribes de souvenirs, contribution
modeste, mais inédite et nouvelle, croyons-nous, autant que véridique, à
l'histoire anecdotique et intime du grand écrivain dont la statue s'érige
aujourd'hui à Rouen, devant la vieille église Saint-Laurent, transformée depuis
les fêtes du Millénaire, en musée d'art normand.
Par les fenêtres de la salle à manger, ouvertes sur le grand jardin
magnifiquement ombragé qui a disparu depuis pour faire place à une hideuse
fabrique, une senteur printanière et fraîche pénétrait, mettant dans la vaste
pièce un embaumement de verdure et de fleurs. Les trois convives maintenant se
taisaient, s'abandonnant à cette béatitude rêveuse qui, lorsqu'arrive l'heure
du café et des liqueurs, suit les bons et joyeux repas. Charles Lapierre avait
arrêté le feu roulant de ses mots à l'emporte-pièce ; la tête renversée
indolemment en arrière, sa belle tête au masque d'Henri IV, il suivait d'un
oeil vague les spirales bleuâtres qui s'échappaient de son cigare, tandis que
Polycarpe (c'est ainsi que parfois ses amis appelaient Flaubert) tirait
d'énormes bouffées de sa pipe en terre, toute courte et culottée. Houzeau
grillait voluptueusement une cigarette de tabac d'orient.
Tout à coup, Mme Colange entra en coup de vent : « Une lettre pour
Monsieur ! »
- Zut ! s'exclama Flaubert (Le mot qu'il lança fut peut-être plus
énergique).
Cependant, il déchira l'enveloppe et parcourut rapidement la missive importune.
- Tiens, fit-il, c'est un mot de Raoul Duval 3 qui m'invite à aller, la
semaine prochaine, passer deux ou trois jours chez lui, au Vaudreuil.
Il réfléchit un instant, puis brusquement, hochant la tête d'un mouvement qui
secoua, toute en l'éparpillant, sa chevelure gauloise :
- Ah ! ma foi, non, je n'irai pas. Duval est un bon ami que j'aime bien,
mais aller au Vaudreuil 4, c'est un voyage trop compliqué, je me
perdrais en route ;
- Mais tu es fou, s'écria Lapierre.
- Non non, je n'irai pas, je n'irai pas, répliqua Flaubert, en martelant la
table d'un furieux coup de poing qui fit tressauter la verrerie.
- Voyons, Flô, reprit doucement le directeur du Nouvelliste, ne
t'emballe pas. Réponds-moi, te sens-tu capable de prendre, tout seul, le
bateau, là, en face la grille de ton jardin, et de venir jusqu'à Rouen ?
- A peu près....
- Bon ! Je t'attendrai au débarcadère, nous irons déjeûner ensemble chez cet
excellent ami Houzeau, qui est là, et qui, comme tu sais, habite rue Pouchet,
tout à côté de la gare. Après déjeûner, on te conduira à la gare, on te prendra
ton billet, on t'installera dans ton compartiment, et tu n'auras plus qu'à te
laisser rouler jusqu'à la station de Saint-Pierre-du-Vauvray, où Raoul Duval
sera là pour te cueillir et te conduire chez lui.
- Comme cela, je veux bien.
- C'est donc entendu, reprit Houzeau, vous viendrez déjeuner chez moi, et je
vous ferai manger des tripes à la mode de Caen, comme seule ma cuisinière sait
en apprêter, des tripes qui cuisent en mijotant toute une nuit sous la cendre
chaude, dans une marmite en terre dont le couvercle est hermétiquement clos
avec du plâtre....
- De la cuisine hermétique ! fit Lapierre en riant.
- Tu verras, journaliste !
L'amphytrion n'avait pas exagérément vanté les talents de son cordon bleu.
Quand, au jour convenu, les trois amis se trouvèrent à nouveau réunis rue Pouchet,
les tripes dégustées par des connaisseurs experts dans l'art savoureux du «
bien-manger » et arrosées par un cidre pétillant et mousseux, furent déclarées
onctueuses et exquises, à souhait. Le grand Flô, particulièrement, s'en régala
avec un appétit digne de Gargantua.
Lorsque fut terminé ce repas pantagruélique, égayé comme bien on pense, par les
boutades de Polycarpe, les saillies spirituelles de Charles Lapierre, et la
verve gauloise du maître de la maison, une grande heure restait à passer avant le
départ du train qui devait emmener Flaubert à Saint-Pierre-du-Vauvray.
Ce fut alors que, pour tuer le temps, le directeur du Nouvelliste se mit
à raconter une histoire qui, tout de suite, captiva l'attention du romancier.
Cette histoire, c'était la vie, narrée avec ce don exceptionnel de brillant
causeur que possédait Charles Lapierre, d'une jeune femme appartenant à une
famille dont le nom est inscrit à l'armorial normand, vie tissée d'aventures,
de scandales et d'intrigues.
Nommée, grâce à de hautes protections, lectrice de l'impératrice Eugénie, dans
les dernières années du règne, Mlle de P..., s'était fait chasser de la cour
des Tuileries à la suite d'une liaison cyniquement affichée avec un fringant
officier des guides de la garde impériale. Elle avait été, en 1869, l'une des
reines les plus adulées du demi-monde parisien ; hauts dignitaires de l'Empire,
diplomates étrangers, potentats de la finance, écrivains et artistes
fréquentaient assidûment son boudoir. Belle d'ailleurs, à damner un saint, et
spirituelle comme une Ninon de Lenclos reparue au dix-neuvième siècle. Comme
ses rivales de luxe et d'élégance, elle disparaît pendant la guerre ; on la
retrouve, à Versailles, intriguant dans le cercle des familiers de M. Thiers ;
puis, son étoile pâlit, elle tombe dans la basse galanterie ; elle se relève
par on ne sait quel coup du sort, et après avoir été la maîtresse d'un colonel
de cavalerie, meurt épouse légitime et respectée d'un amiral de la marine
française.
Quand Lapierre eut terminé son récit, Flaubert se leva d'un bond du canapé où,
paresseusement allongé, il avait, sans l'interrompre, un seule fois, écouté
parler son ami.
- Sais-tu, Lapierre, s'écria-t-il, que tu viens de me donner le sujet d'un
roman qui sera le perdant de ma Bovary. Une Emma Bovary du grand monde :
quelle figure prenante à décrire ! Quel travail aussi, ajouta-t-il après un
silence. Ah ! tant pis ! Zut ! j'irai chez Raoul Duval un autre jour, on va lui
télégraphier que je suis empêché, malade, mort, n'importe quoi ! Je rentre
à Croisset noter tout ce que tu nous as raconté....
.....Ces notes, s'il les a prises une fois de retour dans son cabinet de
travail, l'illustre romancier ne les a pas utilisées. A-t-il seulement ébauché
ce sujet de roman ? Ce n'est guère probable, car on n'en trouve nulle trace
dans sa correspondance. C'est à peine si on pourrait y voir une très vague
allusion dans un passage un peu énigmatique d'une lettre à sa nièce, Mme
Commanville.
Et c'est grand dommage. Autour de la figure de l'héroïne qui eût été une
admirable étude de psychologie féminine, quel tableau puissant, pittoresque et
imagé Flaubert nous eût donné de la haute société parisienne à la fin de
l'empire. Il la connaissait ; avec les Goncourt, avec Théophile Gautier, avec
Maxime Ducamp, il était un des familiers du salon de la princesse Mathilde qui
aimait à s'entourer d'une cour d'écrivains et d'artistes, et là, dans ce milieu
raffiné, il avait dû voir et observer bien des choses.
Si Gustave Flaubert n'a pas peint une réplique à l'adorable figure d'Emma
Bovary, il nous a néanmoins semblé intéressant de révéler, dans quelles
circonstances, il en avait, un instant, conçu le projet irréalisé.
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