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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Robert Plante-Choux ou le portrait de famille

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  • CHAPITRE PREMIER
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CHAPITRE PREMIER

Les tableaux qui composaient la collection du comte de S...., furent transportés, après sa mort, de son château de Normandie à Paris, pour y être vendus ; et les affiches placardées en-deçà et au-delà de la Seine, annoncèrent la mise aux enchères pour le 1er de février. La collection du comte de S...., précieuse pour un châtelain de province et dont la grande réputation dans le pays avait pu, là-bas, détourner un passant de quelques milles de son droit chemin, n'offrait pas en réalité un morceau qui l'aidât ici à soutenir comparaison avec ces magnifiques galeries qui viennent à l'hôtel Bullion de Flandre ou d'Italie et qui attirent, avec leurs loupes et leurs catalogues historiques, les connaisseurs de tous pays. Le tort évident des héritiers était d'avoir déplacé ces peintures qui, pour la plupart, avaient leur prix et un certain intérêt dans la province. Il ne manquait pourtant point à cette vente de ces demi Juifs brocanteurs de la rue de Seine et du boulevard Beaumarchais, non plus que de ces oisifs coutumiers du lieu. D'aucuns déjà s'étaient assis à l'entour de la longue table en fer à cheval, et les autres rôdaient le long des tableaux accrochés, flairant dans les coins de chaque toile le nom ou le signe du maître, puis feuilletant le petit catalogue et dissertant des authentiques avec l'amateur qui leur marchait sur les talons. Quelles heures j'ai perdues ainsi ! c'était le bonheur. Il en venait, il en sortait, on se heurtait des deux coudes, on retournait dix fois au même tableau. C'est à ce moment que M. de Saint-Pair, mon ami, écarta la lourde portière et entra dans la salle, tenant d'une main, au fond de sa poche, un sac de cinquante écus, - sa rente du mois, le pauvre diable, qu'il venait de se faire compter chez son banquier.

Pas une des peintures de M. de S.... ne lui venait bien entendu des grandes collections connues. Le moyen le plus commode des collections est sans doute celui-là ; mais M. de S.... y avait pris plus de peine. Le comte, sans mettre le pied hors de sa province, avait, dès la première époque de l'empire, recueilli tout ce qu'il rencontrait à l'entour de lui de talbeaux saints pillés aux églises et de portraits balayés des maisons nobles, soit de robe, soit d'épée. Il avait joint à ce choix nombre de petits cadres de cabinet tout à fait exquis, de la valeur desquels personne alors n'avait idée aucune. Mais vous jugez de l'embarras du comte qui n'avait plus sur les noms des peintres les anciens possesseurs à interroger ; or, en peinture, la main fixe le prix à l'oeuvre.

Mon Robert aux cinquante écus se demenait donc de la tête et des yeux comme les autres. En outre des tableaux accrochés aux quatre murailles vertes, il y en avait, et c'était les plus méchants, qu'on avait posé à terre, entassés en un coin très négligemment et appliqués face contre face, tournés chassis contre chassis. M. de Saint-Pair se prit à feuilleter ces toiles crevées et ces panneaux ébréchés, espérant trouver dans ce fumier une perle qui ne fût point hors de la portée de sa bourse. Il s'arrêta à un portrait noirci, fort maltraité du temps et qui branlait dans son cadre ovale à grandes fleurs dédorées. Il s'y arrêta, les yeux émerveillés, et cracha sur la face du sévère homme de robe avec le plus grand respect du monde. Ses traits débarbouillés apparurent très solidement peints, et puis sa perruque brune se mêlant au fond, et puis son rabat ; tant et si bien qu'avant toute enchère, M. de Saint-Pair eût donné un petit écu de ses cinquante pour n'avoir pas craché sur cette poudre, et que la toile qui lui avait dévoilé d'aussi beaux mystères, reprît aussi vite sa noirceur première. C'est ce que tous ses souhaits ne purent faire ; mais avant qu'un autre curieux ne s'approchât, il rejeta contre cette peinture le fouillis de celles qui la défendaient, et se redressa pour passer outre.

Comme il se détournait, un gros monsieur vêtu avec une certaine recherche provinciale et qui, comme tout le monde, allait là le nez au vent, lui marcha par mégarde sur la botte et aussitôt se confondit en excuses ; puis, pour se donner une contenance, ce personnage se rabattit sur les toiles que venait de quitter Robert et qui étaient posées contre la muraille. Il se prit comme lui à les feuilleter, s'arrêtant je vous dirai où.

Le commissaire s'étant assis à ce moment devant sa table verte et ayant pris en main son petit marteau à masse d'ivoire, François, qui était le crieur, fit glisser devant les marchands la première toile. Il puisa d'abord à ce tas de tableaux avariés où M. de Saint-Pair et le provincial avaient fouillé l'un après l'autre. Les premiers restèrent aux mains des petits brocanteurs. Ils couraient par lots de deux, de quatre, de six, tant on comptait peu sur chacun de ceux-là. - Quinze ou vingt peut-être étaient déjà partis de la sorte, quand le provincial s'avisa d'enchérir sur une pacotille de peintures de fleurs mal copiées de Blain de Fontenay, panneaux gâtés par les mouches en un salon de notre province. Un brocanteur voyant que le personnage semblait attacher prix à ces quatre méchants panneaux, soutint l'enchère par malice jusqu'à vingt-sept francs ; mais voyant que l'amateur faiblissait, il les lui abandonna à vingt-huit. - Et immédiatement après ces toiles misérables, parut le portrait d'homme de robe que M. de Saint-Pair venait de débarbouiller. La figure se trouvait si rayonnante encore de sa fraîche toilette, que mon Robert sentit le rouge lui en monter partout le visage. Jusque là il s'était contenu à merveille ; il n'avait jeté les yeux que sur une planchette brisée en deux, qui représentait une forêt immense d'une verdure très claire, où d'anciens cavaliers poursuivaient un cerf à grand son de trompes. - Mais quand glissa sur la table le vieux portrait décrassé par ses soins, il commença à trembler de tous ses membres et à laisser paraître une inquiétude extrême ; le coeur lui battait devant cette table de chêne, aussi violemment que coeur ait jamais battu devant les tables vertes d'Aix ou de Hombourg. Il m'a rapporté que deux jours après cette émotion, il en éprouvait encore par toute sa personne un certain ressentiment. L'expert n'avait su quel nom mettre sous ce beau portrait ; les connaisseurs ne songèrent point à en poursuivre l'enchère.

- Est-on marchand à dix franc ? dit le crieur. Dites un prix, messieurs, répétait-il, dites un prix - J'en donnerai cinq francs, dit le provincial aux quatre vases de fleurs. - Dix, fit Robert. - Quinze. - Vingt. - Très bien, dit le commissaire un peu éveillé. - Vingt cinquante, reprit François pour l'amateur de province. - Vingt-cinq, dit le commissaire pour Robert qui lui faisait signe de la tête. - Trente ; - et un. - Quarante ; - et un. - Cinquante ; - et un. - Soixante. - Robert fit un signe au commissaire de s'arrêter un moment, et chercha qui soutenait ainsi la partie contre lui. - Soixante ! soixante ! répétait le crieur ; - et un, ajouta Robert, regardant encore qui le contredirait. - Deux ; - cinquante. - Trois ; - cinquante. Quatre ; - cinquante. - Il aperçut à ce moment le clignement de l'oeil que faisait à François le même étranger qui lui avait marché sur la botte. Jusque là il avait poussé l'enchère doucement, craignant d'avoir affaire à un marchand qui se voulût rendre acquéreur de la toile pour la lui surfaire ensuite ; mais voyant l'homme, il marcha plus hardiment. - Soixante-cinq, avait dit le crieur. - Soixante-quinze, dit Robert à voix haute - On demande à voir, dit François. Il porta le cadre devant l'homme aux Fontenay qui, répétant à ce portrait même toilette à la salive qu'il avait tantôt subie, laissa aller le mot ; quatre-vingts. - Cent, dit Robert impatienté. Le monsieur avisa Robert à travers la foule, et poussé seulement peut-être par ce sentiment de malveillance qu'ont les vieux pour les jeunes et le riche pour celui qui l'est moins et qui convoite le même bien, il s'obstina et dit : cent et un. - On demande à voir, dit à son tour le jeune homme. Le portrait fut approché de lui ; il le regarda bien en face comme pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, et prononça : cent deux. - Dix, continua François. - Quinze, dit le commissaire. - Vingt ; - et un. - Trente ; - et un. - Quarante ; - et un. - Cinquante. Robert branla la tête ; mais le commissaire sans le voir, et jugeant que ce portrait avait pour lui un intérêt singulier, continua : soixante ! Robert, en entendant dépasser ses cinquante écus, sentit un frisson inexprimable. - Soixante-dix, releva François, par bonheur. - Vous savez pour qui ? dit le commissaire au crieur, ce n'est plus par moi. - Cent soixante-dix francs par moi, répéta François. - A-t-on bien vu ? Allons, messieurs, ne nous arrêtons pas là, dit le commissaire en riant. Et comme personne n'insistait plus, Robert s'étant retiré derrière les curieux, le commissaire dit : une fois, deux fois, je ne répèterai plus. Cent soixante-dix fr., c'est dit, adjugé ! et le petit marteau d'ivoire tomba avec la première syllabe.

Robert, épuisé par la terrible partie qu'il venait de jouer, s'assit un moment ; puis, que vous dirai-je ? - Il sortit tête basse et repassa les ponts.




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