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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Robert Plante-Choux ou le portrait de famille

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CHAPITRE DEUXIÈME

Robert plantait des choux des deux côtés de sa plus grande allée, dans son jardin à Saint-Pair. - Cette plantation, à laquelle il se montrait fort appliqué, était d'une merveilleuse espèce de choux verts, si hauts qu'une chèvre n'en eût pu brouter la tête ; et après qu'il les avait piqués en terre, il promenait sur eux l'arrosoir. Puis, l'arrosoir étant vide, il allait le remplir au ruisseau et, revenant à sa plate-bande, il s'assurait que ses choux suivaient en bien droite ligne le cordeau tendu. Lassé de l'arrosoir, il leva les yeux pour chercher au ciel une giboulée attardée d'avril, et vit assis sur la bruyère et adossé à un roc, au sommet de la colline qui dominait son logis, un jeune peintre, lequel semblait dessiner de là, fort à l'aise, la gentilhommière et le gentilhomme. Poser dans un paysage cela divertit beaucoup Robert et il continua à planter ses choux, mais avec les gestes du monde les plus académiques. Après un long moment, le dessinateur jeta le crayon dans sa boîte et descendit vers le logis de Saint-Pair. Ce que voyant Robert, il laissa là ses choux, et s'en alla attendre l'étranger à la barrière de la grand'cour, où il lui fit le meilleur accueil. Cet étranger était d'une espèce devenue rare dans nos contrées, depuis que la France s'est faite l'ardent foyer des peintres de l'Europe, et que chacune de nos petites villes compte dans ce métier au moins un habile homme : il était portraitiste ambulant ; cela veut dire qu'il allait sans repos de ville en bourgade et de bourgade en ville, peignant à la douzaine avocats et matronnes de bonne maison, les abbés et les chevaliers de la Légion-d'Honneur. De plus, il remettait en état les vieux cadres de famille, capable il était au besoin de composer une sainteté pour une église de village. Il s'appelait Taurin, le plus léger, le plus simple et le plus bavard garçon du monde. Il venait de ce pas du château de Rounay où on l'avait retenu quelques semaines pour décorer la chapelle et la salle à manger, et tirer au naturel, comme on disait autrefois, la figure du seigneur de céans. Durant tout ce temps, il n'avait entendu parler, et cela à demi mots curieux, que de certain voisin reclus dans la gentilhommière de Saint-Pair, lequel, sans montrer pourtant une mine trop maussade, ne hantait et n'appelait chez lui âme qui vive. Mais où un portraitiste ambulant a-t-il trouvé porte close, ou la trouvant close n'a-t-il su ouvrir ? Robert lui dit tout dès l'abord, le plus poliment du monde, qu'il n'avait que faire de ses pinceaux. - En vérité, monsieur, ajouta-t-il, sur les cloisons où je pends les pauvres peintures que je garde et préfère, le testament d'Eudamidas lui-même, s'il revenait à flot, n'obtiendrait pas un clou de moi. Les plus chères pages de ma vie sont là encadrées d'or. Venez, je vous les veux montrer. Ils montèrent ensemble par un escalier tournant qui, posé à l'angle de deux lourdes bâtisses, formait tourelle au dehors. Robert conduisit le peintre droit à un réduit qui prenait lumière d'une méchante cour en forme de citerne, dont les hauts murs gris donnaient justement la vue et le jour des chambrettes de grande ville. Là, sur les parois mansardées et sur des consoles dédorées et vermoulues étaient confondus tous les ustensiles ébréchés, fêlés, pressés d'un logement de pauvre diable amoureux du superflu. - Ceci a été ailleurs mon paradis, fit Robert avec ferveur. Tout est ici dans ce reliquaire en même lieu, en même ordre ; ces dessins sous le même verre, le même poussa sur ce pied de plâtre, sur ce rayon point d'autres livres que les lettres de mes amis par tomes égaux. Ces murs dont le papier est égratigné, sont cachés par leurs toiles. Ma force et ma jeunesse sont enfermées là ; mon recueillement les y retrouvera toujours, mais jamais elles n'en sortent avec moi. Hors de ce saint asile, les murs nus, monsieur, ne me déplaisent point, dit Robert en refermant avec soin la porte de la chambrette ; pourtant regardez encore. - Il entr'ouvrit, chemin faisant, dans le corridor, une autre grande salle où étaient rangés quatre à cinq portraits de famille d'assez bonne tournure. Deux hauts peupliers toujours frissonnants masquaient tristement la fenêtre qui les éclairait. Taurin s'arrêta devant un panneau veuf que regardait un portrait de femme ; il demanda qui remplirait cette place. - Elle est prise, dit Robert, mais le tenant est absent de sa maison ; il y reviendra sans doute quelque jour. - Tout en faisant cette réponse, Robert décrochait en un coin, un pastel que la moisissure avait gagné. Me voulez-vous recopier ce portrait sur la toile, dit-il, et demeurer trois jours mon hôte ? - De grand coeur, répondit Taurin.

Le chien blanc de M. de Saint-Pair qui les attendait au bas de l'escalier, n'était autre qu'un grave et maigre chien de berger, dont l'espèce se rencontre souvent dans ce pays d'Argentan. Robert et Taurin sortirent un moment au grand air avec cette bête, et cherchèrent à se promener. Ils firent le tour de la prairie qui s'étendait derrière le logis jusqu'au bois. Elle était bordée d'une verdure vive et mêlée qui avait enjambé les fossés. Aux branches de quelques vieux arbres pendaient de noires taupes que le taupier avait fait sauter de terre la veille. Les meilleurs jours de mai étaient venus, et par la grâce de notre dicton normand : février emplit les fossés, mars les sèche ; - mon Plante-choux et Taurin fouettaient l'herbe à pleine jambe, sans prendre l'eau par les pieds. Un coin de prairie en Normandie, oh ! cela est beau et réjouissant au coeur comme ailleurs les sublimes montagnes. Robert fit regarder à son peintre, dès qu'ils furent à bonne distance du logis, les arbres en bouquets massifs qui le soutenaient par derrière. - Dans les anciens temps, lui dit-il, les arbres étaient l'occasion des habitations, aujourd'hui les habitations sont l'occasion des grands arbres. - J'ai pourtant connu, lui dit le peintre, des gentilshommes de campagne qui démolissaient pierre par pierre leur vieux manoir pour y trouver des trésors, et jetaient bas, pour en faire des solives, leurs peupliers et leurs chênes. - Ils franchirent tous deux d'un élan le ruisseau qui séparait le jardin de la prairie, et Robert, montrant à l'autre du bout de la baguette qu'il venait de trouver cassée à un coudrier, son avenue de choux verds : - J'ai pris à la lettre, vous le voyez, la leçon du sage : ô que troys et quatre foys heureux sont ceulx qui plantent choulx ! -O fortunatos nimium agricolas ! traduisit Taurin. - Sua si bona norint, compléta le plante-choux ; oui, je connais le bien-être de cette vie et je veux que vous sachiez, mais plus tard cela, comment j'en entends la loi et la raison.

Ce qu'on appelle le quart-d'heure du propriétaire se prolongea ainsi jusqu'au soir. - Chacun, dit enfin Robert, connaît midi à sa porte, le souper attend (car je soupe). Taurin et M. de Saint-Pair trouvèrent nappe mise près d'un de ces vaillants feux de campagne qui ne connaissent pas de saisons. Il n'y aura jamais, quoiqu'on fasse, moment plus dispos que l'après souper pour conter ou philosopher. Dès qu'il se fut fait plein de soupe et de bourde aux pommes, Robert se dressa de tout son haut, encore que sa nuque atteignît juste le manteau de la cheminée. Il se mit alors à tourner devant la fouée comme un canard à la broche, et se sentant enfin échauffé à point, il exposa en ces mots au peintre la pensée de sa vie présente.




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