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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Robert Plante-Choux ou le portrait de famille

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  • CHAPITRE TROISIÈME
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CHAPITRE TROISIÈME

Dieu ne demande pas à chaque créature grande oeuvre ; la tâche de chacune est minime, c'est pour cela que les créatures sont fort nombreuses. Dès que l'homme est arrivé à cette heure où déjà il a accomplir sa vie d'action, qu'il l'ait accomplie ou soit resté oisif, il se dispose à bien mourir, il songe à se rendre la mort commode. Entre les suicides il fait son choix ; trois s'offrent à lui : la mort abrupte et violente, celle qui s'appelle réchaud, pistolet ou poison. Le jour où la sanguinaire philosophie de l'autre siècle ferma la porte des monastères, dans ce jour désespéré, ce suicide-là parut dans le monde ; mais cette fin est ridicule et ne pouvait me convenir, car je suis curieux, et qui vivra verra. - La vie monacale ; - la vie campagnarde et provinciale. - La vie monacale ne manque pas de grandeur, mais elle est surannée, et que de gens d'autrefois ont gardé rancune à Dieu des attaches sacrées par lesquelles eux-mêmes s'étaient liés à lui. - La campagnarde seule est la vraie libre et la vraie facile.

- Facile, dit le peintre qui pendant ce discours cassait de petites croutes et n'en mettait pas une dans sa bouche qu'il n'en eût auparavant peigné ses moustaches, comme si elle devait s'y imprégner de quelque saveur délicieuse, - facile, non pas que je croie ; sur ce point tous les tempéraments ne seraient pas d'accord. - Que me parlez-vous de tempérament, reprit Saint-Pair, cela vaut-il la peine qu'on le compte dans la vie, maladie de sang qui vous agite à vingt ans, dont à vingt-sept on est guéri. Reprenons mon premier mot.

Si Dieu a tant peuplé le monde, c'est qu'il a pensé que pour quelques-uns qui travailleraient, beaucoup inutiles seraient ; - et après tout, le monde est fait pour les inutiles, car les inutiles sont les seuls qui glorifient Dieu, les seuls qui jugent son oeuvre à lui et la goûtent. - Le travail est une peine, c'est Dieu qui l'a dit à Adam, et un châtiment pour les travailleurs ; les inutiles sont les innocents. - Observons encore que si tout le monde travaillait, personne n'aurait plus rien à faire. - Les inutiles sont ceux qui vivent le mieux selon la nature humaine qui est paresseuse ; voyez plutôt : on ne travaille que pour tuer le temps, ou quand il n'y a pas moyen de faire autrement, quand il n'y a pas jour à ne rien faire.

Les inutiles ! c'est la grande parole. A quoi êtes-vous bon, vous qui les injuriez ? Les inutiles ! mais ils remplissent la terre, ils ne peuvent se classer, ils ne peuvent se compter. Moi, inutile entre les êtres créés, je m'assieds de préférence dans de vieux fauteuils à trois pieds, s'ils ont la tapisserie de tel antique dessin ; j'ai en aversion toute fayence peinte qui n'est pas recousue et tout acajou en sincère abomination. Je n'ai jamais eu un livre dit utile sur mes planches, et jadis chacun d'eux n'était accepté de moi que sous cette condition de s'offrir en un seul volume de certain menu format et de certaine couleur rance qui ne leur aurait jamais permis d'entrer en aucun bon lieu. Celle-là était mon inutilité ; à chacun la sienne. - Nous ne demandons rien aux utiles, que les utiles ne demandent rien de nous.

Autrefois il y avait quelque honneur à être ambitieux. La classe qui s'en mêlait était restreinte et connue ; mais aujourd'hui l'ambition, que voulez-vous que l'on fasse d'un vice aussi commun que celui-là ? Prétendez-vous vous jeter dans cette lutte ridicule ? vous coudoierez dans la mêlée de bien vilaines gens.

A mesure qu'il se multiplie en un lieu, l'homme se rapetisse. Londres, populeux comme un royaume, ne vaudra jamais Athènes qui n'était qu'une bourgade. La Rome du premier Romulus était plus reine du monde que celle de l'Augustule. - L'homme n'est et ne paraît vraiment grand qu'isolé dans le désert. - Encore pouvait-il être bon de vivre dans les villes, quand, dans les anciennes républiques, on vivait en face des masses ; mais aujourd'hui tout se restreint au cercle de l'individu. Et puis le culte chrétien a glissé dans nos âmes cette passion de l'ermitage, ces voluptés de la solitude, sentiments inconnus aux anciennes lois religieuses. - Pour nous grandir devant Dieu et devant eux-mêmes, fuyons les hommes ; nous fuyons en même temps les tristesses, les découragements, les dégoûts. - D'où viennent les chagrins ? Des amitiés mondaines.

- Je sais quelque chose, dit le peintre, de pis que chagrin, c'est ennui.

- L'ennui, répondit Robert, est un mal des villes qui n'a pas encore gagné les champs ! Notre siècle est celui des maladies de l'âme, des invalidités de l'esprit, des épidémies morales ; l'ennui est de celles-là ; et, à vrai dire, les autres siècles ne le connaissaient pas. Le nôtre a tué l'activité du corps : plus de camps, plus d'académie, plus d'épée, plus de luttes, plus d'armures, plus de cavaliers que des écuyers de manége. Au lieu de cela des rêveurs, des agioteurs, des ergoteurs, rien que des esprits inquiets, s'agitant dans le vide, et servis par de maigres membres. Vous avez honni le corps et la force virile et ses fatigues salutaires. Vous êtes puni par l'insuffisance esprit prompt à se harasser et qui souffre affreusement de sa débile nature et de son impuissance. Vous avez voulu, en vous débarrassant du corps, n'être plus qu'esprit, c'est-à-dire, des Dieux, et vous n'êtes plus même des hommes.

De l'ennui ! reprit Robert plus ardemment, tout autre vie a ses heures d'ennui, mais la nôtre ne sait ce que c'est. L'ennui naît du trop ou du trop peu de jouissances. Mais la vie du plante-choux, printemps et automne, foin ou sarrasin, chevreuil ou râle de genêt, taillis ou seigle, cidre ou colza, est toujours intéressée et toujours également ; jamais de lassitude et jamais de repos - et point d'orgueil, parce qu'il n'a point de prochain dont l'orgueil le blesse. - C'est pour lui que médiocrité est toujours dorée. Il a de vieux tableaux, parce qu'il n'a pas assez de richesses pour en avoir de nouveaux ; il a une maîtresse honnête, parce qu'il n'a pas assez d'argent à donner à une fille perdue ; il a de bons vieux livres, parce que les nouveaux coûtent trop cher ; il a un bidet de vive allure, trop pauvre qu'il est pour acheter un attelage ; il a une très petite maison, parce qu'il n'a pas de quoi en remplir une très grande, et d'une architecture noircie et passée de mode, parce que les nouvelles blanches et nues sont ruineuses à bâtir ; il a de vieux chênes serrés à l'entour de son logis, parce que les arbustes de lointains pays coûtent un jardinier et ne rendent point d'ombre ; il laisse couler, entre deux rives couvertes de joncs et d'épais branchages, le ruisseau de son pré, parce que les canaux et les fontaines jaillissantes amèneraient trop souvent les maçons à sa cuisine. - Le plante-choux, monsieur Taurin, est neveu du viel Enay : il aime mieux l'être que le paraître.

- Tous avez de la philosophie, dit le peintre.

- Moi, de la philosophie, répartit Robert hors de lui, ne me répétez jamais cette injure ; je déteste des philosophes jusqu'à leur nom ; j'ai en horreur ces lymphatiques gonflés d'orgueil, cette forfanterie de froideur et d'insouciance, cet imbécile dédain pour les choses saintes qui passionnent noblement les coeurs, ce lâche contentement d'une fortune infime, quand on en comprend une meilleure. - Il est un fait sacré dont il faut, après tout, tirer sa juste conséquence. Dieu ayant créé la terre et l'ayant trouvée belle, a ensuite créé l'homme, mais c'est comme gardien raisonnable de ses belles fleurs et de ses beaux arbres, comme cultivateur adroit de son beau jardin. Le rôle de plante-choux est vraiment le rôle sacré, la vue véritable de Dieu sur l'homme. Cela se voit par l'ordre même de la création. Dieu créa la terre d'abord, puis l'homme ; donc il n'a pas créé la terre pour les besoins de l'homme, mais l'homme pour les besoins de la terre, car autrement, il eût créé l'homme avant la terre. - Pour moi, je pense, conclut M. de Saint-Pair, que si beaucoup ont déserté et trahi la campagne pour les villes, c'est que l'intelligence manquait à beaucoup pour la comprendre. Vous ne verrez jamais un plante-choux revenu des villes à la vie campagnarde, l'abandonner de nouveau. Il trouve ce linceul excellent, et s'en enveloppe à loisir de façon qu'aucun pli ne le blesse, il s'enterre dedans avec délices. - Si plus de gens d'esprit l'entendaient, ils ne finiraient point leur vie aussi tristement et aussi languissamment qu'ils font, et dans les villes un peu dégorgées la volonté de Dieu en s'en ferait pas plus mal, et son règne n'adviendrait ni plus tôt ni plus tard.

- Amen, dit Taurin.




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