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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Robert Plante-Choux ou le portrait de famille

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  • CHAPITRE QUATRIÈME.
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CHAPITRE QUATRIÈME.

Le lendemain Saint-Pair entra dès son lever chez le portraitiste. Il le trouva mal dispos à la besogne, ne pouvant établir son cadre en bon jour, et jurant qu'il ne savait plus apprêter sa palette. - Si vous aviez dans le voisinage de votre logis quelque curiosité bonne à connaître, dit-il à Robert, il serait digne de votre âme généreuse de me la faire voir aujourd'hui. Je ne sais sur quelle oreille j'ai dormi, mais j'ai besoin de soleil et d'agitation ; si vous me laissez entre quatre murs, vous me trouverez mort ce soir. - Dieu m'en préserve, lui dit Robert, allons au camp de César.

Il harnacha pour Taurin son petit cheval virois, alla quérir pour lui-même le bidet du meunier son voisin, et les voilà s'acheminant à pas relevé vers la bruyère, avec le chien blanc de berger sur la piste de leurs montures. Le chemin, tant qu'il ne furent point sortis de la vallée, était pierreux et resserré par des palissades touffues d'arbres et d'arbustes qui ne donnaient d'ombre à cette heure qu'au seul chien de Robert. Étant arrivés à la hauteur du dernier champ, le trot de leurs chevaux fit lever à grand bruit la volée entière des pigeons de Saint-Pair qui picoraient dans le guéret. Ils regagnèrent à tout aile leur colombier, et le plante-choux et Taurin qui, pour les suivre des yeux jusqu'au toit où ils se reposèrent, avaient fait halte, ne songèrent plus à détourner leurs regards de ce côté, et tous deux, sans mot dire, considérèrent cette habitation humble, sauvage et fière ensemble. La lourde tour du colombier et la tourelle plus fine du logis, la grange et la bergerie se massaient capricieusement dans la plaine verdure des futaies. A la fraîcheur de leurs bouquets l'on devinaitcouraient les veines d'eau sur des mousses et des herbes humides. Le tic tac de deux moulins s'entendait à peine. Puis en remontant le versant opposé, les arbres se rabougrissaient de feuillage et de taille, si bien que la crête était aussi nue par-delà le vallon que celle d'en-deçà qu'ils gagnaient maintenant. Ainsi, dans cette gorge point trop horrible, mais dont la verdoyance était d'une douceur sévère et murée de collines arides, le logis grisâtre de Robert était perdu et défendu comme un nid dans un buisson d'épines.

Le plante-choux et Taurin reprirent leur sentier grimpant et se trouvèrent aussitôt au milieu de la bruyère. - Voyez, dit le peintre, ces rochers perçant la bruyère verte et ces petits nuages semés dans le ciel bleu ; ne semblent-ils pas les reflets l'un de l'autre ? - Et pour que comparaison soit parfaite, ajouta Saint-Pair, ne voyez-vous pas, de même que tachètent l'éther les oiseaux qui volent en chantant, quelques vaches et quelques chevaux de charbonnier qui paissent là à l'abandon en faisant sonner au cou leur clochette ? Les bidets de Robert et de son compagnon enjambèrent bientôt la circonvallation du camp de César, et sans plus de cérémonie que s'ils eussent franchi un hari terrassé de la ville. Les deux cavaliers les lièrent au premier arbre et se mirent à battre par tous les détours de ses sentes, le taillis recouvrant ce plateau qu'a sanctifié la trace romaine, comme la mousse couvre la pierre des pieux sépulcres, comme le lierre couvre les chênes. A mesure qu'ils avancèrent en traversant le taillis vers les étangs, ils entendirent plus clairement le son de quelques voix, et le peintre se hâtant de ce côté, salua, avant que Robert eût le temps de se refuser ou de se préparer à cet abord, le propriétaire du château de Rounay, M. Levilain, qu'on appelait M. de Rounay, et sa fille Mlle Elisabeth. Avec eux se trouvait l'architecte de la ville voisine, savant reconnu dans l'histoire de l'architectonique, quoiqu'il fût architecte. Mais qui n'est pas savant en Normandie, la province de France la plus antiquailleuse ? M. de Rounay était savant, le peintre était savant, l'architecte était savant, le plante-choux était un brin savant, Mlle Elisabeth (faut-il le dire) eût peut-être récité couramment la litanie des ducs normands. Mlle Elisabeth avait pourtant, à cette heure, plus d'yeux pour mon sauvage Robert que d'oreilles pour les discours pédants qui suivirent les salutations. Or, ses yeux qui étaient d'un noir profond et que nature avait ouverts sans mesure, étaient veloutés par nature aussi d'une naïveté incomparable. Robert admirait fort ces yeux et sa taille haute et forte, et regardait de ses épaules rondes et un peu brunies ce qu'il en pouvait voir, et sans le vouloir se sentait attentif à tous ses mouvements et au frôlement de sa robe contre les ronces et les arbrisseaux du taillis. Le camp fut arpenté en tout sens ; le plus humble tertre, le moins sensible fossé étaient interprêtés par l'architecte aussi sûrement que si Labienus l'eût conduit par la main et lui eût désigné ses différentes portes et ses quartiers différents. Impatienté de cette science impertinente et par désir de rompre certaine distraction qu'il ne voulait point laisser trop paraître, Robert fit une sortie ridicule contre l'architecte dont personne, du reste, ne lui avait clairement énoncé le métier. - Ces soudards Romains, dit-il en appuyant son pied contre une apparence de mur d'enceinte, étaient de fiers bâtisseurs, puisque leurs établissements d'une nuit font monument parmi nous à côté de la prétention de cent constructions nouvelles qui ont coûté grand temps, grand effort d'esprit, et bien des sacs d'écus. Mais je dois avouer, ajouta-t-il en transportant la querelle sur un terrain meilleur pour lui, que les anciens architectes de province qui ont conçu nos cathédrales n'étaient ni aussi ignorants, ni aussi insipides que ceux d'hier et d'aujourd'hui. Ceux qui ont élevé la nef de Notre-Dame d'Alençon et ceux qui en ont bâti l'abside, ceux qui ont édifié le château de ses anciens ducs, et ceux qui ont jeté lourdement au devant de lui ce honteux palais de justice, n'étaient point, que je croie, les mêmes hommes. Ils étaient pourtant de la même Normandie, je veux dire provinciaux les uns et les autres ; mais ceux-là, soit qu'ils allassent de ville en ville, soit qu'ils vécussent renfermés dans leurs abbayes, avaient le génie pieux et créateur ; ils étaient poètes, ils étaient architectes, ils étaient sculpteurs. - Les nôtres sont des maçons et qui devraient mourir de faim si, impies pour leur art, ils ne laissaient crouler et n'abattaient eux-mêmes les hôtels les plus ornés de nos vieilles villes, les plus hardis donjons de nos campagnes, pour construire avec leurs pierres et en leur lieu d'ignobles masures.

- Je suis architecte, monsieur, répondit en riant de bon coeur celui que le plante-choux assaillait si rudement, mais ayant la conscience nette des impiétés qui vous indignent, je puis en entendre parler sans trop d'embarras. Louanges de soi et de son curé ne valent pas grand quoi, répétons-nous en Normandie, souffrez pourtant que j'explique comment les architectes de notre temps et de nos pays sont vraiment plus à plaindre qu'il ne vous semble. Il y a à dire de nos bâtiments ce que vous diriez d'un gros livre qui serait écrit sans une idée. On ne bâtit point pour dresser un mur vers le ciel ; les pierres entassées doivent avoir leur raison et leur langage. Grecs, Égyptiens, Indiens ont fait des temples qui étaient l'expression de leur culte. Nos gothiques ont fait des églises dont chaque arceau symbolisait leur foi. Nous, hommes de peu ou de point de foi, qui ne doutons pas seulement de Dieu, mais plus encore de la grandeur de l'homme, que voulez-vous que nous fassions qui vaille. Et d'ailleurs écoutez cela : nos monuments ne sont pas bons, soit ; mais que dure un monument ? cinq siècles, - et que durent ses ruines ? mille ans. Et pensez-vous qu'alors que le temps nous aura découronnés, noircis, dépannelés, nous ferons moins solennelle, moins vénérable figure que tous autres quels qu'ils soient (les morts sont égaux, rois ou paysans, vous le savez), et que nous aurons moins de pèlerins empressés, de curieux rechercheurs ? Le temps a cela d'admirable que du moment qu'il les a scellées ruines, il grandit et consacre les plus insignifiantes maçonneries.

A ce point du discours, comme ils longeaient le bord du camp qui pend fort escarpé au-dessus des étangs, une touffe de thym manqua sous le soulier de Mlle Elisabeth que la bruyère et les herbes de bois avaient rendu très glissant, et elle roula précipitamment jusqu'au milieu du ravin. Un buisson la retint par miracle. Robert, perdant la tête, se jeta à son secours sans rien observer, si bien que la terre et les cailloux commencèrent à s'ébouler sous lui et à l'entraîner sans qu'il pût quasi se retenir. Cependant se collant à plat ventre contre le sable et y plantant ses ongles, il s'arrêta auprès de Mlle Elisabeth et fixa son pied sur le même buisson qu'elle avait empoigné pour son salut. La pauvre demoiselle était presque sans forces et ses mains étaient ensanglantées par les épines. Robert lui tendit sa gauche et elle se redressa. Alors, affermissant chacun de ses pas contre les pierres ou dans le gravier avec une prudence et une hardiesse extrêmes, tantôt droit et tantôt rampant, il l'attira après lui, mais lentement, et craignant que faiblesse ne prit à son fardeau, ou de la violence dont il sentait son coeur battre craignant de défaillir lui-même. Les mouchoirs noués qu'on tendit vers eux aidèrent leurs derniers efforts, et dès qu'ils eurent remis pied sur le terrain du camp, Robert se laissa aller à une pâleur affreuse, et à peine put-il soutenir Mlle Elisabeth jusqu'à un pommier qu'il avisa, fort dépaysé sur cette lisière du bois, choisissant son vieux tronc rampant à terre pour trône à la belle chancelante et ses larges branches pour dais ou parasol. Jusqu'à ce moment leurs mains ne s'étaient pas quittées. Ils perçurent alors que leurs manches à tous deux étaient tachées et perdues de sang, et non pas du sang à elle seule, mais confondu avec celui de Robert dont les doigts s'étaient coupés vivement au tranchant d'un caillou, sans qu'il eût senti blessure dans cette chaude alarme. Elle se remit presque aussi vite que lui ; et dès qu'ils purent marcher, on traversa le camp de César pour regagner les chevaux et le charriot. Robert était épuisé à ce point qu'il pouvait à peine se tenir en selle, M. de Rounay le voulut contraindre à prendre une place dans le charriot, mais Robert n'en fit rien et suivit avec Taurin le premier chemin à gauche qui coupait la bruyère vers son logis. Le père combla alors pour la seconde fois mon plante-choux de ses transports et de ses bénédictions, et la fille sut à peine dire quelques mots qu'il ne pût entendre. Le charriot continua à gravir lentement le long du flanc de la bruyère et perdit bientôt de vue les deux cavaliers dans les arbres de la vallée. Quand il fut près d'arriver au sommet, Mlle Elisabeth aperçut au milieu des vertes cimes de ses haies et de ses bois, les toits et les flèches de la gentilhommière et la menue fumée bleue qui s'échappait de l'une des cheminées. - Est-il là ? Et qu'y fait-il ? se demandait-elle dans sa douce pensée. Se repose-t-il devant de feu ? - C'était lui vraiment qui, pour guérir soif et fatigue, vidait avec le peintre force fraîches rasades de vin poireau ; et tant que le charriot ne fut point descendu de l'autre côté de la colline, elle tint errants vers les fenêtres et la coquette tourelle de Saint-Pair, les regards les plus innocemment amoureux du monde.




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