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CHAPITRE
QUATRIÈME.
Le lendemain Saint-Pair entra dès
son lever chez le portraitiste. Il le trouva mal dispos à la besogne, ne
pouvant établir son cadre en bon jour, et jurant qu'il ne savait plus apprêter
sa palette. - Si vous aviez dans le voisinage de votre logis quelque curiosité
bonne à connaître, dit-il à Robert, il serait digne de votre âme généreuse de
me la faire voir aujourd'hui. Je ne sais sur quelle oreille j'ai dormi, mais
j'ai besoin de soleil et d'agitation ; si vous me laissez entre quatre murs,
vous me trouverez mort ce soir. - Dieu m'en préserve, lui dit Robert, allons au
camp de César.
Il harnacha pour Taurin son petit
cheval virois, alla quérir pour lui-même le bidet du meunier son voisin, et les
voilà s'acheminant à pas relevé vers la bruyère, avec le chien blanc de berger
sur la piste de leurs montures. Le chemin, tant qu'il ne furent point sortis de
la vallée, était pierreux et resserré par des palissades touffues d'arbres et
d'arbustes qui ne donnaient d'ombre à cette heure qu'au seul chien de Robert.
Étant arrivés à la hauteur du dernier champ, le trot de leurs chevaux fit lever
à grand bruit la volée entière des pigeons de Saint-Pair qui picoraient dans le
guéret. Ils regagnèrent à tout aile leur colombier, et le plante-choux et
Taurin qui, pour les suivre des yeux jusqu'au toit où ils se reposèrent,
avaient fait halte, ne songèrent plus à détourner leurs regards de ce côté, et
tous deux, sans mot dire, considérèrent cette habitation humble, sauvage et
fière ensemble. La lourde tour du colombier et la tourelle plus fine du logis,
la grange et la bergerie se massaient capricieusement dans la plaine verdure
des futaies. A la fraîcheur de leurs bouquets l'on devinait où couraient les
veines d'eau sur des mousses et des herbes humides. Le tic tac de deux moulins
s'entendait à peine. Puis en remontant le versant opposé, les arbres se
rabougrissaient de feuillage et de taille, si bien que la crête était aussi nue
par-delà le vallon que celle d'en-deçà qu'ils gagnaient maintenant. Ainsi, dans
cette gorge point trop horrible, mais dont la verdoyance était d'une douceur
sévère et murée de collines arides, le logis grisâtre de Robert était perdu et
défendu comme un nid dans un buisson d'épines.
Le plante-choux et Taurin
reprirent leur sentier grimpant et se trouvèrent aussitôt au milieu de la
bruyère. - Voyez, dit le peintre, ces rochers perçant la bruyère verte et ces
petits nuages semés dans le ciel bleu ; ne semblent-ils pas les reflets l'un de
l'autre ? - Et pour que comparaison soit parfaite, ajouta Saint-Pair, ne
voyez-vous pas, de même que tachètent l'éther les oiseaux qui volent en
chantant, quelques vaches et quelques chevaux de charbonnier qui paissent là à
l'abandon en faisant sonner au cou leur clochette ? Les bidets de Robert et de
son compagnon enjambèrent bientôt la circonvallation du camp de César, et sans
plus de cérémonie que s'ils eussent franchi un hari terrassé de la ville. Les deux
cavaliers les lièrent au premier arbre et se mirent à battre par tous les
détours de ses sentes, le taillis recouvrant ce plateau qu'a sanctifié la trace
romaine, comme la mousse couvre la pierre des pieux sépulcres, comme le lierre
couvre les chênes. A mesure qu'ils avancèrent en traversant le taillis vers les
étangs, ils entendirent plus clairement le son de quelques voix, et le peintre
se hâtant de ce côté, salua, avant que Robert eût le temps de se refuser ou de
se préparer à cet abord, le propriétaire du château de Rounay, M. Levilain,
qu'on appelait M. de Rounay, et sa fille Mlle Elisabeth. Avec eux se trouvait
l'architecte de la ville voisine, savant reconnu dans l'histoire de
l'architectonique, quoiqu'il fût architecte. Mais qui n'est pas savant en
Normandie, la province de France la plus antiquailleuse ? M. de Rounay était
savant, le peintre était savant, l'architecte était savant, le plante-choux
était un brin savant, Mlle Elisabeth (faut-il le dire) eût peut-être récité
couramment la litanie des ducs normands. Mlle Elisabeth avait pourtant, à cette
heure, plus d'yeux pour mon sauvage Robert que d'oreilles pour les discours
pédants qui suivirent les salutations. Or, ses yeux qui étaient d'un noir
profond et que nature avait ouverts sans mesure, étaient veloutés par nature
aussi d'une naïveté incomparable. Robert admirait fort ces yeux et sa taille
haute et forte, et regardait de ses épaules rondes et un peu brunies ce qu'il
en pouvait voir, et sans le vouloir se sentait attentif à tous ses mouvements
et au frôlement de sa robe contre les ronces et les arbrisseaux du taillis. Le
camp fut arpenté en tout sens ; le plus humble tertre, le moins sensible fossé
étaient interprêtés par l'architecte aussi sûrement que si Labienus l'eût
conduit par la main et lui eût désigné ses différentes portes et ses quartiers
différents. Impatienté de cette science impertinente et par désir de rompre
certaine distraction qu'il ne voulait point laisser trop paraître, Robert fit
une sortie ridicule contre l'architecte dont personne, du reste, ne lui avait
clairement énoncé le métier. - Ces soudards Romains, dit-il en appuyant son
pied contre une apparence de mur d'enceinte, étaient de fiers bâtisseurs,
puisque leurs établissements d'une nuit font monument parmi nous à côté de la
prétention de cent constructions nouvelles qui ont coûté grand temps, grand
effort d'esprit, et bien des sacs d'écus. Mais je dois avouer, ajouta-t-il en
transportant la querelle sur un terrain meilleur pour lui, que les anciens
architectes de province qui ont conçu nos cathédrales n'étaient ni aussi
ignorants, ni aussi insipides que ceux d'hier et d'aujourd'hui. Ceux qui ont
élevé la nef de Notre-Dame d'Alençon et ceux qui en ont bâti l'abside, ceux qui
ont édifié le château de ses anciens ducs, et ceux qui ont jeté lourdement au
devant de lui ce honteux palais de justice, n'étaient point, que je croie, les
mêmes hommes. Ils étaient pourtant de la même Normandie, je veux dire
provinciaux les uns et les autres ; mais ceux-là, soit qu'ils allassent de
ville en ville, soit qu'ils vécussent renfermés dans leurs abbayes, avaient le
génie pieux et créateur ; ils étaient poètes, ils étaient architectes, ils
étaient sculpteurs. - Les nôtres sont des maçons et qui devraient mourir de
faim si, impies pour leur art, ils ne laissaient crouler et n'abattaient
eux-mêmes les hôtels les plus ornés de nos vieilles villes, les plus hardis
donjons de nos campagnes, pour construire avec leurs pierres et en leur lieu
d'ignobles masures.
- Je suis architecte, monsieur,
répondit en riant de bon coeur celui que le plante-choux assaillait si
rudement, mais ayant la conscience nette des impiétés qui vous indignent, je
puis en entendre parler sans trop d'embarras. Louanges de soi et de son curé ne
valent pas grand quoi, répétons-nous en Normandie, souffrez pourtant que
j'explique comment les architectes de notre temps et de nos pays sont vraiment
plus à plaindre qu'il ne vous semble. Il y a à dire de nos bâtiments ce que
vous diriez d'un gros livre qui serait écrit sans une idée. On ne bâtit point
pour dresser un mur vers le ciel ; les pierres entassées doivent avoir leur
raison et leur langage. Grecs, Égyptiens, Indiens ont fait des temples qui
étaient l'expression de leur culte. Nos gothiques ont fait des églises dont
chaque arceau symbolisait leur foi. Nous, hommes de peu ou de point de foi, qui
ne doutons pas seulement de Dieu, mais plus encore de la grandeur de l'homme,
que voulez-vous que nous fassions qui vaille. Et d'ailleurs écoutez cela : nos
monuments ne sont pas bons, soit ; mais que dure un monument ? cinq siècles, -
et que durent ses ruines ? mille ans. Et pensez-vous qu'alors que le temps nous
aura découronnés, noircis, dépannelés, nous ferons moins solennelle, moins
vénérable figure que tous autres quels qu'ils soient (les morts sont égaux,
rois ou paysans, vous le savez), et que nous aurons moins de pèlerins
empressés, de curieux rechercheurs ? Le temps a cela d'admirable que du moment
qu'il les a scellées ruines, il grandit et consacre les plus insignifiantes
maçonneries.
A ce point du discours, comme ils
longeaient le bord du camp qui pend fort escarpé au-dessus des étangs, une
touffe de thym manqua sous le soulier de Mlle Elisabeth que la bruyère et les
herbes de bois avaient rendu très glissant, et elle roula précipitamment
jusqu'au milieu du ravin. Un buisson la retint par miracle. Robert, perdant la
tête, se jeta à son secours sans rien observer, si bien que la terre et les
cailloux commencèrent à s'ébouler sous lui et à l'entraîner sans qu'il pût
quasi se retenir. Cependant se collant à plat ventre contre le sable et y
plantant ses ongles, il s'arrêta auprès de Mlle Elisabeth et fixa son pied sur
le même buisson qu'elle avait empoigné pour son salut. La pauvre demoiselle
était presque sans forces et ses mains étaient ensanglantées par les épines.
Robert lui tendit sa gauche et elle se redressa. Alors, affermissant chacun de
ses pas contre les pierres ou dans le gravier avec une prudence et une
hardiesse extrêmes, tantôt droit et tantôt rampant, il l'attira après lui, mais
lentement, et craignant que faiblesse ne prit à son fardeau, ou de la violence
dont il sentait son coeur battre craignant de défaillir lui-même. Les mouchoirs
noués qu'on tendit vers eux aidèrent leurs derniers efforts, et dès qu'ils
eurent remis pied sur le terrain du camp, Robert se laissa aller à une pâleur
affreuse, et à peine put-il soutenir Mlle Elisabeth jusqu'à un pommier qu'il
avisa, fort dépaysé sur cette lisière du bois, choisissant son vieux tronc
rampant à terre pour trône à la belle chancelante et ses larges branches pour
dais ou parasol. Jusqu'à ce moment leurs mains ne s'étaient pas quittées. Ils
perçurent alors que leurs manches à tous deux étaient tachées et perdues de
sang, et non pas du sang à elle seule, mais confondu avec celui de Robert dont
les doigts s'étaient coupés vivement au tranchant d'un caillou, sans qu'il eût
senti blessure dans cette chaude alarme. Elle se remit presque aussi vite que
lui ; et dès qu'ils purent marcher, on traversa le camp de César pour regagner
les chevaux et le charriot. Robert était épuisé à ce point qu'il pouvait à
peine se tenir en selle, M. de Rounay le voulut contraindre à prendre une place
dans le charriot, mais Robert n'en fit rien et suivit avec Taurin le premier
chemin à gauche qui coupait la bruyère vers son logis. Le père combla alors
pour la seconde fois mon plante-choux de ses transports et de ses bénédictions,
et la fille sut à peine dire quelques mots qu'il ne pût entendre. Le charriot
continua à gravir lentement le long du flanc de la bruyère et perdit bientôt de
vue les deux cavaliers dans les arbres de la vallée. Quand il fut près
d'arriver au sommet, Mlle Elisabeth aperçut au milieu des vertes cimes de ses
haies et de ses bois, les toits et les flèches de la gentilhommière et la menue
fumée bleue qui s'échappait de l'une des cheminées. - Est-il là ? Et qu'y
fait-il ? se demandait-elle dans sa douce pensée. Se repose-t-il devant de feu
? - C'était lui vraiment qui, pour guérir soif et fatigue, vidait avec le
peintre force fraîches rasades de vin poireau ; et tant que le charriot ne fut
point descendu de l'autre côté de la colline, elle tint errants vers les
fenêtres et la coquette tourelle de Saint-Pair, les regards les plus
innocemment amoureux du monde.
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