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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Robert Plante-Choux ou le portrait de famille

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  • CHAPITRE CINQUIÈME.
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CHAPITRE CINQUIÈME.

Deux jours, trois jours se passèrent sans que vinssent à Saint-Pair des nouvelles de Rounay ; et Robert ne s'était point soucié d'éclaircir comment à point si fixe, rencontre s'était faite au camp de César, et tout en soupçonnant Taurin de guet-à-pens, il n'osait pas l'en accuser avec trop de dureté. D'un autre côté, serait-ce que celui-ci comprit les soupçons du plante-choux et que la gêne qu'il en éprouvait troublât son génie et lui rendît la main tremblante, la copie à l'huile du pastel de Robert était sèche et plate et pitoyable à voir ; Robert en riait sous cape, et de l'assurance forcée de ce bon Taurin et du contentement qu'il tâchait de montrer de lui-même. Rounay repassait souvent dans leur bavardage. Taurin ne comprenait pas que, jusqu'à ce jour dernier, Robert n'en eût point vu le propriétaire. - Ma sauvagerie est mon droit et ma défense, répondait celui-ci. - Mais quel si sauvage électeur ne serait point relancé dans son terrier par un orgueilleux éligible, dit le portraitiste, et M. Levilain de Rounay est de ceux-ci, et s'il ne le confiait à chacun de sa voix la plus suasive, il y a pendus dans la mairie de la ville voisine quatre faux Blain de Fontenay qui le dénonceraient hautement. L'ambition de notre temps fait feu de tout bois, et vous voyez, M. de Saint-Pair, que le peintre que vous comptez pour rien en politique, se trouve y être un gros rouage ; il n'y figure point la corruption, mais plus beau que cela : la séduction. - Tant pis pour le père de Mlle Elisabeth, répartit le plante-choux, car la politique, si elle n'est le rêve des génies, est d'ordinaire la causette des imbéciles. Les gens d'esprit ne l'ont jamais prise que comme un jeu plus difficile à conduire que le whist et d'une chance plus hazardeuse que les dés. - Et aux électeurs, continua Taurin, c'est occasion de bien banqueter et de boire sec. Vous verrez de quels melons et de quels pampres j'ai décoré, pour ces fêtes civiques, la salle à manger de Rounay ?

La médisance allait son train, quand celui dont elle pressentait l'approche, entra au grand trot dans la cour du logis. Ces gens à particule équivoque dont s'était fait M. Levilain, forment une classe tolérée, voire même soutenue par la noblesse véritable qui se trouve gardée et honorée par eux. M. de Rounay combla Robert de caresses et l'emmena avec le peintre vers son château. Il y avait là des bois aussi, mais troués de longues allées bordées d'arbres verds altérnés. Le château était de brique et dans la manière de Mansard ; il avait une entrée superbe. La Révolution avait gratté les anciennes armoiries du fronton, et M. Levilain n'avait encore osé en faire sculpter de nouvelles. Mlle Elisabeth, fort simplement vêtue, s'envint au devant de son père pour lui tendre le front, puis se tourna vers Taurin et Robert avec une sincérité et une réserve charmantes. Elle les quitta presque aussitôt pour commander les apprêts de la table. Les terrasses à lourde balustrade de ce château, regardant une plaine semée de riches fermes, avaient un aspect magnifique, et ses escaliers et ses appartements intérieurs n'avaient pas moins de grandeur. Comme le châtelain se plaignait que de si vastes murailles, mal divisées, offrissent si peu de logement. - Mieux vaut dans une honnête habitation, lui dit Saint-Pair, trois chambres dignes de princes que cent cabines bonnes à goujats. Dans le salon où ils descendirent pour attendre le dîner, se montraient, dans des cadres splendides, les ancêtres de la famille Levilain de Rounay, rangés suivant l'ordre des siècles. Cela remontait quelque peu par-delà Harold aux beaux cheveux ; il faut dire que tous ces portraits n'avaient point entre eux grand air de parenté. Quand ils vinrent en face de certain portrait d'homme de robe à perruque, Robert l'avisa tout stupéfait et jeta un regard sur M. de Rounay qui, par bonheur, ne remarqua point son mouvement. - Quel est ce votre aïeul ? lui demanda Robert de l'air le plus calme qu'il pût. - C'était, répondit l'autre, un très important conseiller du parlement de Paris, que le roi employa dans de difficiles entreprises et dans plusieurs célèbres procès d'état. - J'ai connu dans ma famille, dit Robert, le portrait d'un grand oncle maternel qu'on eût dit calqué sur celui-ci trait pour trait, signe pour signe ; mais l'histoire était différente : le mien était un brave conseiller de Normandie qui, avec cette rude mine que vous voyez, celle-là même, amassa, rien qu'à juger tout bonnement des plaideurs normands, assez de pistoles pour que trois de ses filles pussent refaire riches trois nobles familles. Je ne sais par quelle aventure ce portrait sortit de la maison ; et le hazard qui me le fit repasser sous les yeux, il y a deux ans, dans l'hôtel Bullion, à Paris, voulut qu'il se trouvât là un plus riche et sans doute plus intéressé que moi à l'acquérir. - Tout cela fut dit d'un ton inoffensif et comme distrait, et M. de Rounay, un moment troublé, assura haut et ferme que pour lui il avait eu ce bonheur que jamais aucun de ses portraits ne fût sorti de sa famille. Taurin qui cependant flairait celui dont il était parlé, dit à Robert : - Vous avez un cadre contenant cette tête de femme qui regarde le panneau vide dont les roses, du même modèle, ont été visiblement sculptées et fouillées dans le bois par la même main. - Mlle Elisabeth parut et devant elle tomba ce bizarre entretien.

La soirée se passa en causeries bariolées, et Robert vit que Mlle Elisabeth avait les sens les mieux doués qui fussent ; car, sans presque rien connaître à l'exercice de la musique, elle était naturellement et naïvement sensible aux sublimes chants des musiciens et des poètes. Et n'y a-t-il pas dans cette juste et instinctive intelligence du beau, des jouissances et des surprises perpétuelles, cent fois préférables pour un compagnon de toute la vie, à la pratique commune de tous les talents ? Mon plante-choux devint le familier de la maison, et tous les après-dîner il quittait Rounay pour regagner son logis, au clair de lune. Après qu'il avait trouvé chemin à sa monture entre ces monceaux incendiés et fumants qui couvrent la terre nouvellement défrichée et dépassé l'étang de Rounay, il lui jetait la bride sur le cou et dressait la tête aux étoiles : - Quelle est belle, s'écriait-il en pouissant comme un fou son cheval au travers des bruyères, qu'elle est belle, rédisait-il, et que je l'aime ! - Et en galopant il ouvrait à l'air du soir ses poumons ; puis arrêtait court son pauvre ponney et disait, tendant l'oreille au silence : - Ces tressaillements des arbres, la nuit, sous les baisers de la brise, ce murmure des choses lointaines, ce sont les songes de la nature endormie qui soupire et parle à demi voix en rêvant. - Rentré dans sa vallée, il aspirait le long du sentier les haies d'épines et les genêts fleuris : - Oh ! toujours tes senteurs m'enivreront, sainte terre de Dieu, jusqu'à ce que mon corps se fonde en tes courants, jusqu'à ce que mon esprit s'enivre des senteurs du Très-Haut. Son corps à elle aussi et sa parole laissent leur parfum dans l'air. - Il n'est point si haut empirée où ne tende et n'aille d'un bond toute âme gonflée de tendre passion.

Enfin eût été bien surpris qui eût vu Robert poursuivant avec frénésie le gibier électoral, endoctrinant les notaires par leurs femmes, les fermiers d'autrui par les siens propres, et multipliant au fil de la plume les professions de foi les plus ardentes et les plus extravagantes ; car, hélas ! qui n'a pas, Dieu merci, un peu menti à ses opinions ? Et puis la manie d'un beau-père a facile entrée dans un coeur amoureux ; et puis, faut-il le dire ? le bonheur général se composant de l'ensemble des bonheurs privés, les bonheurs privés trouvent juste de décomposer à leur avantage le bonheur général. Ainsi advint à Robert qui, les élections une fois bien préparées, ne tarda pas à obtenir en mariage Mlle Elisabeth, et se débarrassa de son beau-père en l'envoyant voter à Paris. Quel coup de maître !

Taurin, mon cher portraitiste ambulant, avait depuis longtemps replié son menu bagage, et s'en était allé frapper au château prochain. Quand Robert le questionnait sur ses espérances et les rêves que chacun fait pour les jours à venir, il disait : - Laissez faire et fiez-vous à moi de moi. Tous les ânes de mon pays mourraient, je n'hésiterais pas d'une vieille bâtière. Mais il ne faut que quelques années et quelques centaines de fatuités burlesques. Je sais déjà, point trop loin de Pontaudemer qui est mon pays, un petit coin de champ pour lequel je pourrai vous demander de la graine de vos choux.

Par ce mariage, les deux prétentions au portrait se trouvèrent confondues, et il fut véritablement cadre de famille pour leur descendance. Et la fin de mon histoire est que Mme de Saint-Pair mit, par la suite, au monde, dans la gentilhommière de Robert, dont ils préféraient l'habitation, deux petits plante-choux, un garçon et une fille, ce qu'on appelle, dans notre pays, le désir d'un prince.

FIN




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