Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Curieux Extrait d'un rapport nouvellement présenté à l'Académie de Falaise

IntraText CT - Lecture du Texte

  • Celui qui voyage a besoin de sagesse. ODIN.
Précédent - Suivant

Cliquer ici pour désactiver les liens aux concordances

Celui qui voyage a besoin de sagesse.
ODIN.

.......... Ayant, de cette façon, messieurs, avec cette exactitude, ce bonheur et ces scrupules, accompli ma mission, visité et chacun en son lieu examiné tous les objets que votre confiance avait fixés pour but à mes recherches ; en ayant, de plus, étudié cent autres inconnus du monde entier, et qu'ainsi il ne pouvait entrer dans votre idée de me proposer, ayant collationné des manuscrits de toutes sortes et des papyrus de tous âges, ayant collectionné les médailles des plus grands rois de Colchos et des empereurs de Trébizonde les plus victorieux ; mon embarcation enfin étant à fleur d'eau et manquant à chaque rafale de s'abîmer dans l'Euxin comme celle de Caron, sous le poids de tant d'âmes illustres ; - Je me trouvai en vue de l'Athos, l'Athos, messieurs, de Xerxès et d'Alexandre !

Mes yeux furent troublés autant que mon âme par ces immenses souvenirs, et bien qu'à cette distance la montagne me parût avoir une forme singulière, je ne distinguai rien clairement.

Nous abordâmes à l'un de ces pays de pêcheurs qui sont épars sur la côte, et dès que j'eus mis le pied sur la grève, je courus à la misérable cabane d'un de ces jeteurs de filets, pour demander un guide qui me conduisît à la montagne. Et ici, messieurs, je ne saurais vous exprimer le premier étonnement dont je fus suffoqué en voyant, dans un coin de la hutte, un troupeau d'enfants qui déchiquetaient, avec des ciseaux et des serpes, des palimpsestes admirables. Je relevai brusquement l'un de ces parchemins mis en pièces, et je reconnus à première vue une homélie de saint Irénée qui surchargeait un traité de Lucien. Transporté de cette barbarie, je leur demandai pourquoi ils lacéraient ainsi ce qu'on eût payé son pesant d'or par tout autre pays d'Europe. Ils me répondirent que les moines charitables de la montagne, ne sachant que faire de ces grimoires, les leur distribuaient, selon leurs besoins, pour servir à leurs appâts de pêche. Je trouvai juste alors, messieurs, tout ce que Voltaire a dit de plus dur sur l'ignorance des moines, et je sortis vers l'Athos, emmenant avec moi, pour qu'il m'enseignât les bons sentiers, le plus ingambe de ces petits vandales.

Hélas ! qu'impitoyable est le temps aux plus audacieuses entreprises de l'homme ! Cette montagne, ce colosse qu'en a-t-il fait ? Sublime Dénocratès ! où est la morsure de ton ciseau de Titan ? Quoi d'humain se reconnait là ? Effort de géant, ambition de demi-Dieu, où parais-tu ? Où, dans ce rocher qui fut Alexandre, reste-t-il un semblant de sa figure ? Je suis antiquaire, messieurs, et l'une des meilleures imaginations de la société de Normandie ; mais je n'y eusse vu, j'ose dire, que pics hardis et montagne mal assise, si, en outre de cela, je n'eusse été excellent numismate. Tout se redresse et prend sa juste forme à l'oeil d'un numismate.

Je commençai à gravir, en suivant les pas de l'enfant, un chemin difficile, mal tracé et que les broussailles encombraient. Nous fîmes ainsi près de deux milles à l'escarpée, jusqu'à ce que, me jugeant à bonne hauteur, je m'arrêtai pour considérer l'étendue au-dessous de moi et la base de la statue. Des oliviers et des chênes sombres végétaient à l'entour du colosse. Entre les doigts de ses pieds qui étaient comme autant de mamelons, des pâtres avaient abrité leur pauvre chaumine faite de terre et de branchages. Le fils de Philippe regardait vers l'Asie. Une route, - pensée de Xerxès, - une route venant de la mer, passait entre ses jambes ; et je vis qu'un ruisseau coupait cette route : l'eau en tombait de la montagne, et comme je cherchais de quel point elle jaillissait, je m'aperçus (messieurs il faut le dire) que le grand Alexandre pissait dans ses chausses.

Nous achevâmes, en tournant vers le derrière du colosse, de monter jusqu'à un large plateau qui était le dessus de ce bloc énorme de montagne, contre lequel la masse de la statue était appuyée et comme assise. Sur ce plateau traînait une suite étroite de collines se rattachant au colosse. Je reconnusdistinctement la queue du lion de Némée, dont la dépouille horrible, épaissie d'une couche d'arbustes flétris, couvrait les reins, les épaules, et la tête du héros.

Me pouvais-je un moment figurer, messieurs, le fils de Philippe en autre accoutrement, me rappelant mon médaillier, et que les rois de Macédoine avaient pour gloire de descendre d'Hercule ?

A l'endroit où le sculpteur avait accoté le buste du conquérant contre la masse de rochers sur le faîte desquels nous marchions à cette heure (suivez-moi messieurs), il avait, entre deux renflements de la montagne, creusé une gorge profonde. L'enfant regardait de ce côté avec crainte et refusait de s'avancer vers les noires cavernes de cette gorge. Il me raconta que longtemps dans cet antre un brigand avait vécu, qui dévastait le pays à l'entour, pillant pauvres et riches, épouvantant les femmes, tourmentant hommes et enfants, et qu'on ne put saisir, pour l'empaler, qu'un jour qu'il avait trop bu.

Ce récit d'un brigand retiré dans les flancs d'une statue d'Alexandre, réveilla en moi, messieurs, cette naturelle comparaison qu'ont établie plusieurs philosophes entre un brigand et un conquérant, et j'y ajoutai de moi-même ce qu'il n'est pas impossible que d'autres philosophes aient aussi pensé, à savoir, qu'un millier d'effroyables brigands est moins terrible au monde qu'un seul illustre conquérant.

Laissant alors le derrière du colosse, nous nous avançâmes, par le chemin de la hanche, jusqu'à cent pas du nombril, d'où quelques éclats de toux qui m'échappèrent firent envoler deux ou trois aigles. L'enfant me dit que cet enfoncement du rocher était plein de nichées d'aiglons, et j'eus grande peine à l'empêcher d'y courir. - Puissant nombril du demi-Dieu, qui porte et qui réchauffe les oiseaux de son père ! - Avec ce cri d'enthousiasme, je regardai vers le ciel, et puis vers la tête d'Alexandre ; je vis que les siècles avaient camusé son nez qui était, de naissance, droit et saillant, et que son menton qu'il avait, de son vivant, ferme et avancé, s'était, par son poids, détaché du bloc, et la machoire ainsi lui fuyait comme à un idiot ; et qui, comme moi, reconnaissant le vainqueur des Indes en cette décrépitude, ne lui eût trouvé la mine d'un pauvre hère ? Ridicule et narquoise injure du temps à un si beau prince et si glorieux !

Je redescendis alors de l'Athos, et, l'enfant toujours me guidant, je pris le chemin d'un de ces monastères dont j'avais vu briller les blanches murailles sur les collines lointaines. Je frappai à la porte du plus prochain, juste comme le soleil tombait sous l'horizon.

Dès le point du jour suivant, un moine complaisant, que la veille j'avais instruit de l'espèce de mes recherches et combien j'étais avide des curiosités de leurs monastères, me conduisit dans la bibliothèque où je trouvai un cercle très épais de moines, la tête penchée sur une cassette d'or, et si attentifs à la considérer sous ses faces opposées, que mon entrée dans la salle n'en put distraire aucun. Je m'approchai de la table et regardai la cassette par dessus l'épaule des moines. Je sus qu'elle avait été trouvée au pied de la montagne, et qu'on la disait tombée dans un dernier éboulement du front de l'Athos. Elle était fort bosselée, comme vous pensez, messieurs, mais le travail du graveur et les ciselures étaient d'une beauté et d'un prix infini. Le couvercle représentait un conseil des Dieux dans l'Olympe, et tous se reconnaissaient à leurs sublimes attributs. Des quatre faces, sur l'une se voyait Diomède combattant contre Vénus, sur l'autre Hector traîné mort par les chevaux d'Achille, sur la troisième les enchantements de Circé, sur la dernière Ulysse tendant l'arc et vainqueur des prétendants. Cette cassette était celle fameuse (le lieu où elle s'était rencontrée le prouvait de reste) qui suivait en tous ses camps la tente d'Alexandre ; et dès qu'elle fut ouverte, je lus, les yeux fermés : Iliade d'Homère, Odyssée d'Homère.

Cette moinaille, ébahie de mon savoir, m'abandonna l'examen du manuscrit. Je passai à le feuilleter sept jours avec leurs nuits sans clore les yeux. Que le conquérant le tint pour remède à ses insomnies, l'histoire ne le cache pas ; mais quel pavot eût forcé un antiquaire de la société de Normandie à dormir sur ce livre ? Le texte que possèdent des deux poèmes les docteurs d'Europe, ne manque pas de fidélité, selon ce que je vis. Mais pas un autre manuscrit n'a apporté jusqu'à nous ces deux pièces fort piquantes qui intéressent au plus haut degré l'histoire des lettres, d'autant qu'elle n'en avait jamais soupçonné l'existence. Je les ai traduites l'une et l'autre avec une conscience sévère, et, dans cet état, je les abandonne au monde :

 




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License