Celui qui
voyage a besoin de sagesse.
ODIN.
.......... Ayant, de cette façon,
messieurs, avec cette exactitude, ce bonheur et ces scrupules, accompli ma
mission, visité et chacun en son lieu examiné tous les objets que votre
confiance avait fixés pour but à mes recherches ; en ayant, de plus, étudié
cent autres inconnus du monde entier, et qu'ainsi il ne pouvait entrer dans
votre idée de me proposer, ayant collationné des manuscrits de toutes sortes et
des papyrus de tous âges, ayant collectionné les médailles des plus grands rois
de Colchos et des empereurs de Trébizonde les plus victorieux ; mon embarcation
enfin étant à fleur d'eau et manquant à chaque rafale de s'abîmer dans l'Euxin
comme celle de Caron, sous le poids de tant d'âmes illustres ; - Je me trouvai
en vue de l'Athos, l'Athos, messieurs, de Xerxès et d'Alexandre !
Mes yeux furent troublés autant
que mon âme par ces immenses souvenirs, et bien qu'à cette distance la montagne
me parût avoir une forme singulière, je ne distinguai rien clairement.
Nous abordâmes à l'un de ces pays
de pêcheurs qui sont épars sur la côte, et dès que j'eus mis le pied sur la
grève, je courus à la misérable cabane d'un de ces jeteurs de filets, pour
demander un guide qui me conduisît à la montagne. Et ici, messieurs, je ne
saurais vous exprimer le premier étonnement dont je fus suffoqué en voyant,
dans un coin de la hutte, un troupeau d'enfants qui déchiquetaient, avec des
ciseaux et des serpes, des palimpsestes admirables. Je relevai brusquement l'un
de ces parchemins mis en pièces, et je reconnus à première vue une homélie de
saint Irénée qui surchargeait un traité de Lucien. Transporté de cette
barbarie, je leur demandai pourquoi ils lacéraient ainsi ce qu'on eût payé son
pesant d'or par tout autre pays d'Europe. Ils me répondirent que les moines
charitables de la montagne, ne sachant que faire de ces grimoires, les leur
distribuaient, selon leurs besoins, pour servir à leurs appâts de pêche. Je
trouvai juste alors, messieurs, tout ce que Voltaire a dit de plus dur sur
l'ignorance des moines, et je sortis vers l'Athos, emmenant avec moi, pour
qu'il m'enseignât les bons sentiers, le plus ingambe de ces petits vandales.
Hélas ! qu'impitoyable est le
temps aux plus audacieuses entreprises de l'homme ! Cette montagne, ce colosse qu'en
a-t-il fait ? Sublime Dénocratès ! où est la morsure de ton ciseau de Titan ?
Quoi d'humain se reconnait là ? Effort de géant, ambition de demi-Dieu, où
parais-tu ? Où, dans ce rocher qui fut Alexandre, reste-t-il un semblant de sa
figure ? Je suis antiquaire, messieurs, et l'une des meilleures imaginations de
la société de Normandie ; mais je n'y eusse vu, j'ose dire, que pics hardis et
montagne mal assise, si, en outre de cela, je n'eusse été excellent numismate.
Tout se redresse et prend sa juste forme à l'oeil d'un numismate.
Je commençai à gravir, en suivant
les pas de l'enfant, un chemin difficile, mal tracé et que les broussailles
encombraient. Nous fîmes ainsi près de deux milles à l'escarpée, jusqu'à ce
que, me jugeant à bonne hauteur, je m'arrêtai pour considérer l'étendue
au-dessous de moi et la base de la statue. Des oliviers et des chênes sombres
végétaient à l'entour du colosse. Entre les doigts de ses pieds qui étaient
comme autant de mamelons, des pâtres avaient abrité leur pauvre chaumine faite
de terre et de branchages. Le fils de Philippe regardait vers l'Asie. Une
route, - pensée de Xerxès, - une route venant de la mer, passait entre ses
jambes ; et je vis qu'un ruisseau coupait cette route : l'eau en tombait de la
montagne, et comme je cherchais de quel point elle jaillissait, je m'aperçus
(messieurs il faut le dire) que le grand Alexandre pissait dans ses chausses.
Nous achevâmes, en tournant vers
le derrière du colosse, de monter jusqu'à un large plateau qui était le dessus
de ce bloc énorme de montagne, contre lequel la masse de la statue était
appuyée et comme assise. Sur ce plateau traînait une suite étroite de collines
se rattachant au colosse. Je reconnus là distinctement la queue du lion de
Némée, dont la dépouille horrible, épaissie d'une couche d'arbustes flétris,
couvrait les reins, les épaules, et la tête du héros.
Me pouvais-je un moment figurer,
messieurs, le fils de Philippe en autre accoutrement, me rappelant mon
médaillier, et que les rois de Macédoine avaient pour gloire de descendre
d'Hercule ?
A l'endroit où le sculpteur avait
accoté le buste du conquérant contre la masse de rochers sur le faîte desquels
nous marchions à cette heure (suivez-moi messieurs), il avait, entre deux
renflements de la montagne, creusé une gorge profonde. L'enfant regardait de ce
côté avec crainte et refusait de s'avancer vers les noires cavernes de cette
gorge. Il me raconta que longtemps dans cet antre un brigand avait vécu, qui
dévastait le pays à l'entour, pillant pauvres et riches, épouvantant les
femmes, tourmentant hommes et enfants, et qu'on ne put saisir, pour l'empaler,
qu'un jour qu'il avait trop bu.
Ce récit d'un brigand retiré dans
les flancs d'une statue d'Alexandre, réveilla en moi, messieurs, cette
naturelle comparaison qu'ont établie plusieurs philosophes entre un brigand et
un conquérant, et j'y ajoutai de moi-même ce qu'il n'est pas impossible que
d'autres philosophes aient aussi pensé, à savoir, qu'un millier d'effroyables
brigands est moins terrible au monde qu'un seul illustre conquérant.
Laissant alors le derrière du
colosse, nous nous avançâmes, par le chemin de la hanche, jusqu'à cent pas du
nombril, d'où quelques éclats de toux qui m'échappèrent firent envoler deux ou
trois aigles. L'enfant me dit que cet enfoncement du rocher était plein de
nichées d'aiglons, et j'eus grande peine à l'empêcher d'y courir. - Puissant
nombril du demi-Dieu, qui porte et qui réchauffe les oiseaux de son père ! -
Avec ce cri d'enthousiasme, je regardai vers le ciel, et puis vers la tête d'Alexandre
; je vis que les siècles avaient camusé son nez qui était, de naissance, droit
et saillant, et que son menton qu'il avait, de son vivant, ferme et avancé,
s'était, par son poids, détaché du bloc, et la machoire ainsi lui fuyait comme
à un idiot ; et qui, comme moi, reconnaissant le vainqueur des Indes en cette
décrépitude, ne lui eût trouvé la mine d'un pauvre hère ? Ridicule et narquoise
injure du temps à un si beau prince et si glorieux !
Je redescendis alors de l'Athos,
et, l'enfant toujours me guidant, je pris le chemin d'un de ces monastères dont
j'avais vu briller les blanches murailles sur les collines lointaines. Je
frappai à la porte du plus prochain, juste comme le soleil tombait sous
l'horizon.
Dès le point du jour suivant, un
moine complaisant, que la veille j'avais instruit de l'espèce de mes recherches
et combien j'étais avide des curiosités de leurs monastères, me conduisit dans
la bibliothèque où je trouvai un cercle très épais de moines, la tête penchée
sur une cassette d'or, et si attentifs à la considérer sous ses faces opposées,
que mon entrée dans la salle n'en put distraire aucun. Je m'approchai de la
table et regardai la cassette par dessus l'épaule des moines. Je sus qu'elle
avait été trouvée au pied de la montagne, et qu'on la disait tombée dans un
dernier éboulement du front de l'Athos. Elle était fort bosselée, comme vous
pensez, messieurs, mais le travail du graveur et les ciselures étaient d'une
beauté et d'un prix infini. Le couvercle représentait un conseil des Dieux dans
l'Olympe, et tous se reconnaissaient à leurs sublimes attributs. Des quatre
faces, sur l'une se voyait Diomède combattant contre Vénus, sur l'autre Hector
traîné mort par les chevaux d'Achille, sur la troisième les enchantements de
Circé, sur la dernière Ulysse tendant l'arc et vainqueur des prétendants. Cette
cassette était celle fameuse (le lieu où elle s'était rencontrée le prouvait de
reste) qui suivait en tous ses camps la tente d'Alexandre ; et dès qu'elle fut
ouverte, je lus, les yeux fermés : Iliade d'Homère, Odyssée d'Homère.
Cette moinaille, ébahie de mon
savoir, m'abandonna l'examen du manuscrit. Je passai à le feuilleter sept jours
avec leurs nuits sans clore les yeux. Que le conquérant le tint pour remède à
ses insomnies, l'histoire ne le cache pas ; mais quel pavot eût forcé un
antiquaire de la société de Normandie à dormir sur ce livre ? Le texte que
possèdent des deux poèmes les docteurs d'Europe, ne manque pas de fidélité,
selon ce que je vis. Mais pas un autre manuscrit n'a apporté jusqu'à nous ces
deux pièces fort piquantes qui intéressent au plus haut degré l'histoire des
lettres, d'autant qu'elle n'en avait jamais soupçonné l'existence. Je les ai
traduites l'une et l'autre avec une conscience sévère, et, dans cet état, je
les abandonne au monde :
|