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Charles Philippe Marquis de Chennevières-Pointel
Curieux Extrait d'un rapport nouvellement présenté à l'Académie de Falaise

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  • PRÉFACE DE L'ODYSSÉE.
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PRÉFACE DE L'ODYSSÉE.

Ami lecteur,

Je suis Homère, et mon nom est célèbre chez tous les peuples Hellènes d'en deçà et d'au delà les flots, et ceux des îles ne l'ignorent point ; je n'en vis pas plus à l'aise. Orphée ne chantait point aux Dieux des hymnes plus mélodieuses que les miennes ; j'ai fait l'Iliade, j'ai fait l'Odyssée ; j'ai dispensé de l'immortalité à mille guerriers, et je traîne la vieillesse la plus incommode et la plus infirme. Aussi bien ces mille guerriers ont payé, il y a beaux siècles, leur dernière obole à Caron et je n'avais rien à espérer d'eux ; mais je te dirai d'où vient le mal :

Une engeance criarde de rapsodes s'est emparée de mes chants, ils en ont rempli leur cervelle, ils y ont accommodé des airs saugrenus. Cette industrie me cause un grand dommage. Je ne me cache pas que ma voix n'est plus celle d'un jouvenceau, et qu'elle chevrote tristement, et aussi que ma musique n'est plus de mode, et que ma harpe est fort discordante et offense cruellement les oreilles. Mais sied-il que ces larrons ignorants, qui ont gagné leurs violons neufs à débiter mes chansons sous les portiques, me privent du salaire de mes agréables inventions.

Je suis aveugle et loqueteux, et ceux-là même qui se plaisent à écouter mes récits de bouches moins édentées, crachent sur ma tête et excitent leurs chiens contre mes talons. - Mais écoute ceci, ami lecteur, dorénavant, ferme ta porte à ces raposdes ; saches que leurs chants sont grossiers et incomplets ; ne les introduis pas dans ta maison, quel bien sera à couvert de leurs rapines ? Sera-ce ton cheval, ou ton armure, ou ta plus belle esclave, ou ton trésor, quand, me voyant si dénué, ils m'ont enlevé ma piteuse ressource, et ne partageront pas avec moi le pain qu'on leur donne, mais me mépriseront eux-mêmes et détourneront la tête de moi !

J'ai enfin joué un bon tour à ces impudents rapsodes ! Ce que tous ne sauraient faire, j'ai rassemblé en leur ordre les admirables aventures du prudent roi d'Ithaque, et j'en ai dicté l'histoire entière à cet enfant fidèle sur l'épaule duquel j'assure mes pas, et j'ai orné le livre d'un langage plus divin. Cette histoire seule est la vraie et l'enfant te la dira jusqu'au bout.

Ami lecteur, ordonne à ton jeune fils qu'il transcrive pour toi le livre d'Homère ; il sera dans ta maison un bon meuble ; car si tu as été soldat, il te fera souvenir de combats, si navigateur, de naufrages, et il t'enseignera la piété envers les Dieux.

Que si de nouveaux rapsodes se chargent encore la mémoire de mes contes ingénieux, du moins ne sera-t-il pas en leur puissance de les défigurer. Et ne donnes pas, ami lecteur, tous tes éloges à leur belle voix et à leurs beaux gestes, mais loues aussi le vieil Homère, et songes que ses enfants lui sont chers, même quand, ingrats, ils le délaissent pour suivre des vagabonds malotrus.

Ami lecteur, sois charitable aux vieillards porte-besace ; car la vieillesse du mendiant, lorsque sa besace est vide et qu'il s'assied ayant faim sur un seuil, lui est un triste fardeau.

 




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