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Texte
La vie se compare souvent à une
journée : dorée au matin par le soleil de la jeunesse, elle se décolore à son
déclin et chaque pas de l'homme le rapproche de l'obscurité du soir. Sans être
arrivé à ce terme éloigné d'un voyage bien rapide, je touche à l'âge où la
fatigue nous rend déjà l'ombre plus chère ; aussi ce n'est pas sans un
sentiment de regret que j'ai accueilli le projet arrêté 1 d'abattre les
arbres qui ornent les boulevards de notre ville et la parent d'une fraîche
ceinture de verdure.
Loin de moi l'intention de
discuter une question dont les usages académiques interdisent sagement l'examen
; si je n'obéissais à leurs prescriptions formelles, je me reprocherais de
sembler critiquer un acte émané d'une autorité compétente et que l'on doit croire
sans aucun doute justifié par des motifs sérieux. Je veux seulement adresser un
adieu à ces plantations qui vont disparaître et rappeler quelles précautions
minutieuses, quelles attentions tendres, allais-je dire, ont protégé leur
naissance, lorsqu'en 1782 M. de Crosne embellissait la promenade créée sur le
terrain des anciens remparts.
Le platane fut l'essence choisie
et des notes conservées dans les archives départementales indiquent que
l'intendant s'occupait, pour entretenir un ombrage qui commençait à s'étendre,
à recueillir des renseignements soit dans l'Encyclopédie où M. Daubenton a
inséré un article sur l'élagage de cet arbre, soit auprès de MM. Fremont et
Coquerel. Le résumé de ces recherches se trouve consigné dans l'écrit suivant
qui n'est peut-être pas inutile à l'histoire de l'arboriculture en Normandie :
OBSERVATIONS SUR L'ÉLAGAGE DES PLATANES 2.
" D'après les renseignements
qu'on s'est procuré sur la culture des platanes, il paraît qu'on peut l'élaguer
sans crainte de le détruire, et qu'il dépend du goût des cultivateurs de
l'élaguer ou de le laisser croître librement.
On cite particulièrement pour
exemple qu'on élague tous les ans les platanes à Graveron, prés la commanderie
de Saint-Étienne, à quatre lieues d'Evreux.
Chez Madame la Présidente de
Bondeville.
A Cerquigny, chez M. De la
Rocque, à deux lieues de Bernay.
Chez M. de Bouville.
Les platanes dans ces différents
endroits ont depuis dix jusqu'à vingt ans, et on assure qu'on les a élagués
tous les ans en palissade, en berceau ou en arcade et que ces opérations n'ont
fait souffrir aucun de ces arbres.
Ceux du boulevard de Martainville
à Saint-Hilaire ont eux-mêmes été élagués, il y a quatre ans, au mois de
juillet, et ils n'ont effectivement pas souffert.
Il seroit peut-être plus agréable
dans nos promenades publiques d'avoir des platanes qui en croissant librement
formassent le panache, mais on se réunit à dire qu'en les laissant croître de
cette manière, il seroit toujours nécessaire de retrancher les branches
parasites et de supprimer l'extrémité de celles qui s'éloignent trop du tronc
et lorsqu'il y auroit des branches qui formeroient la fourche, il faudroit
aussi en supprimer une dans la crainte que le vent ne les fit s'éclater.
Si on se déterminoit à laisser
croître librement le platane, comme cet arbre a beaucoup de vigueur, la
plantation qu'on a faite sur le boulevard deviendroit trop rapprochée et il
faudroit en retrancher de deux un.
Si on se déterminoit à les
élaguer, il seroit nécessaire de faire cette opération tous les ans pour
conserver les feuilles sur le gros de l'arbre, attendu que si l'on attendoit
trop longtemps, les branches deviendroient trop grosses et ne repousseroient
plus. Il y auroit même du danger à attendre encore deux ou trois ans pour faire
élaguer les platanes du boulevard.
D'après ces observations les
personnes qu'on a consultées pensent que dès qu'on a commencé à élaguer en
palissade les platanes de l'autre côté de l'hôpital en dedans de la chaussée,
il faut faire la même opération du côté de l'hôpital pour qu'il y ait de
l'uniformité, mais on observe qu'il faut avoir soin de ne faire élaguer qu'à
dix pieds de hauteur en dedans des contrallées, attendu qu'en les taillant en
éventail des deux côtés ce seroit donner trop de prise au vent sur un arbre qui
se casse très facilement. On peut élaguer ces arbres depuis la chute des
feuilles jusqu'au mois de mars.
Comme il y a à Rouen un élagueur
qui a beaucoup d'expérience dans ces arbres, il seroit bon de se déterminer
pendant le séjour qu'il fait dans notre ville. "
Ce système, qui parait avoir été
adopté par M. Thiroux de Crosne et dont il annonce devoir parler à MM. de
ville, n'avait obtenu son assentiment qu'après l'avis du chevalier Mustel,
membre de l'Académie de l'agriculture de Rouen.
Ce n'était pas le premier venu
que M. Mustel, botaniste, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine de
dragons, membre de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen, et
qui, de 1772 à 1787, a lu dans ses réunions périodiques de nombreuses
communications sur les végétaux. Il se mit dans cette circonstance en rapport
avec un de ses confrères dont la longévité a, pendant soixante-douze années,
charmé les soirées de cette Compagnie : je veux parler de M. d'Ornay, mort à
l'âge de cent cinq ans, après avoir été avocat au Parlement, procureur du Roi
au bureau des finances, juge de paix, homme de lettres, qui a appartenu à
l'Académie de 1762 à 1834 et qui, trois ans encore avant son décès, lui faisait
écouter des vers pleins d'une verve juvénile.
Invité par M. de Crosne à lui
communiquer les observations qu'il avait échangées avec le chevalier Mustel, M.
d'Ornay adressa à l'Intendant une réponse à laquelle les grâces maniérées du
style assigneraient sa date si le temps l'avait effacée. J'hésite d'autant
moins à reproduire la lettre qu'il écrivit à cette occasion que, je dois
l'avouer, le désir de publier cette pièce inédite et curieuse m'a surtout
déterminé à prendre la plume ; elle contient d'ailleurs sous une forme un peu
prétentieuse plus d'une remarque judicieuse, plus d'une leçon utile et
opportune :
" Rouen, ce 13 octobre 1782
3.
Monsieur,
Je crains, dans
la position où je me trouve, de ne pouvoir vous rendre aujourd'huy mes devoirs,
je crains surtout de ne pouvoir trouver le moment de vous entretenir librement
; c'est ce qui m'engage à vous transmettre par écrit le résultat de ma
promenade de ce matin et de ma conférence avec M. le chevalier Mustel, qui est
d'accord avec moi sur tous les points essentiels.
Je pense, Monsieur, que vous
faites très bien de donner une attention particulière à la plantation et au
gouvernement des arbres qui bordent les villes et les chemins de votre
département. Cet objet important intéresse plusieurs générations, et cependant
tout dépend des soins et de la méthode que l'on a observés dans les premières
années.
A l'égard du platane, je le mets
sans balancer au rang des plus beaux arbres de la nature ; mais c'est
précisément parce qu'il est beau par lui-même, qu'il s'élance fièrement dans
les airs, qu'il se décore d'un panache pompeux, qu'il offre le plus beau
feuillage et la teinte de verd la plus agréable ; c'est parce qu'il jouit de
ces avantages rares, qu'il n'a presqu'aucun besoin des secours de l'art, si ce
n'est pour retrancher quelques branches parasites que sa vigueur naturelle, secondée
par un sol favorable, peut produire, ou pour supprimer l'extrémité de celles
qui s'éloignent trop du tronc ; mais je n'approuverai jamais qu'on
l'assujettisse comme l'humble charmille et le modeste tilleul à la barbarie
minutieuse du cordeau et du volant. J'aurois donc désiré que l'on eût abandonné
nos chers platanes à eux-mêmes, sauf les retranchemens dont je viens de parler.
J'aurois désiré qu'on les eût traités en hommes, et non en petits maîtres ;
mais la chose est faite en grande partie ; il n'y a plus à balancer, il faut
continuer. Ce sont de ces fautes (il y en a quelques-unes de ce genre) qui
deviennent plus grandes et plus sensibles quand elles ne sont faites qu'à
moitié. Le capucin le plus attaché à sa belle barbe auquel on en auroit, à son
insu, enlevé la moitié, seroit bien obligé de supprimer le reste, sauf à
reprendre d'une manière uniforme son ancien costume ; c'est ce qu'on pourra
faire à l'égard de nos platanes, d'après l'effet que produira la coupe
indiscrète qui vient d'être faite et le goût du public qu'il faut consulter,
puisque c'est pour lui que ces plantations sont faites. J'ai vu beaucoup de
platanes dans les différons païs où j'ai voyagé ; je les ai vu traités de
toutes les manières. Celle qui m'a plu davantage, sans contredit, a été la
moins tourmentante, mais ceci est affaire de goût, d'opinion, de païs, et
d'habitude. Il y a cependant une attention importante à avoir et un parti ferme
et décidé à prendre. Si on veut faire de jolis platanes, on ne peut les
accoutumer trop tôt et trop souvent au fatal ciseau ; si on en veut faire de beaux
arbres, il faut les abandonner à eux-mêmes. Comme la variété tant dans la
qualité des arbres que dans la manière de les gouverner me paroît une chose
essentielle en fait de jardins et de promenades, pourquoi n'aurions-nous pas
une allée formée d'arbres libres ? nous avons tant d'arbres esclaves.
Si on prend le parti de les
laisser libres ou à peu prés, il n'y a pas à balancer d'en retrancher de deux
un ; et pour que l'effet soit meilleur, il faut faire cette suppression
alternativement, c'est-à-dire en prenant sur la 1re ligne le 1er, le 3e, le 5e,
etc., et sur la seconde, le 2e, le 4e, le 6°, et ainsi de suite. Au surplus,
Monsieur, ce n'est ici que mon opinion et mon goût particulier que je soumettrai
sans peine à la vôtre. La suppression que je conseille vous donneroit une
quantité d'arbres assez considérable qui pourroient trouver leur place dans ce
moment cy où vous vous occupés de planter une étendue assez grande de terrain.
Si on attend quelques années à faire ce retranchement, qui deviendra absolument
nécessaire à cause de la grande étendue que le platane embrasse, alors les
arbres seront perdus.
Puisque nous nous occupons
d'arbres et de plantations, permettés moi, Monsieur, d'ajouter encore un mot :
il est de la plus grande nécessité de couper les cuisses et branches gourmandes
des arbres du Mont-Riboudet. Les arbres sont de la plus grande vigueur, ils
prospèrent d'une manière étonnante ; il me fâche infiniment de les voir
déshonorés, gâtés, avilis par ces branches parasites ; le mal n'est pas
sensible à tous les yeux quant à présent, parce que le feuillage le couvre ;
mais dans quelques années il deviendra frappant et sans remède.
Je suis avec respect,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
D'ORNAY. "
C'est après que de nobles esprits
leur ont consacré des soins si attentifs, les ont entourés d'une sollicitude si
vigilance, que ces ombrages vont tomber et, par un triste contraste, des
saltimbanques ont même obtenu, pour l'exercice de leur métier, la faveur de
leur abattage anticipé 4 ! Je ne puis y penser avec indifférence.
Lorsqu'on médite sur ces luttes sanglantes où se risque la vie des hommes, l'on
se prend à songer qu'il suffit d'un court instant pour supprimer un être que de
longues années ont été dépensées à former et à développer. J'ai peine à me
défendre de la même réflexion en assistant à la chute de ces arbres qui ont vu
plusieurs générations passer sous leur abri verdoyant et dont le dôme de
feuillage a protégé le repos des vieillards comme les jeux des enfants : il me
semble que leur existence se confondait avec la nôtre, qu'une part de nous va
nous quitter avec ces témoins des âges écoulés et plus que jamais me revient en
mémoire la touchante supplique du vieux Ronsard 5 :
Escoute.
Bûcheron, arreste un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoute à force
Des Nymphes qui vivoient dessous la dure escorce ?
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