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Texte
J'ai reçu la naissance dans les
antres de ces montagnes. Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes
primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le
premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans
troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles
s'écartent vers les cavernes, et dans le fond des plus sauvages, au plus épais
de l'ombre, elles enfantent, sans élever une plainte, des fruits silencieux
comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni
lutte douteuse les premières difficultés de la vie ; cependant nous sortons de
nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il est répandu parmi
nous qu'il faut soustraire et envelopper les premier temps de l'existence,
comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque
entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si
avancé dans l'épaisseur de la montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue,
si, détournant quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des
fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait,
environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait.
Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons ni des
fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits, et je
rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors où
ma mère s'emporte, et qu'y règne-t-il de si puissant qui l'appelle à soi si
fréquemment ? Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour
diversement émue ? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et
tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle rapportait se
marquait de loin dans quelques traits de sa marche et s'épandait de ses
regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon sein ; mais ses
abattements me gagnaient bien davantage et m'entraînaient bien plus avant dans
les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de
mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire,
et me prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les
ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les coups que
je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y faisais, vers quoi
mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'emporter... Depuis, j'ai noué mes
bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des
chênes ; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et
les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits
aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des
signes pour augurer mon chemin ; mes pieds, voyez, ô Mélampe ! comme ils sont
usés ! Et cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il
est des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses de
ma jeunesse dans la caverne, et pour le même dessein, brandissant mes bras et
employant tous les restes de ma rapidité.
Ces troubles alternaient avec de
longues absences de tout mouvement inquiet. Dès lors, je ne possédais plus
d'autre sentiment dans mon être entier que celui de la croissance et des degrés
de vie qui montaient dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement, et
retiré dans un repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux
qui se répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du
sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois
à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et
d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu'elle me venait
sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière
du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec
violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée
dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusque là si ferme et si simple,
s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s'il eût dû se disperser
dans les vents.
O Mélampe ! qui voulez savoir la
vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi,
le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n'exerce plus
rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné.
La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces ;
les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je
vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d'une
mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant
d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les premières années, parce
qu'elles furent calmes et parfaites ; c'était la vie seule et simple qui
m'abreuvait, cela se retient et se récite sans peine. Un dieu, supplié de
raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô Mélampe !
L'usage de ma jeunesse fut rapide
et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à
mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes
parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les
centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire.
C'était le premier qui s'offrît à ma vue, je le méprisai. Voilà tout au plus,
me dis-je, la moitié de mon être ! Que ses pas sont courts et sa démarche
malaisée ! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute c'est
un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi.
Je me délassais souvent de mes
journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moi-même, cachée dans les eaux,
s'agitait pour les surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je
portais mes bras oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu
des ondes, cédant aux entraînements de leur cours qui m'emmenait au loin et
conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de fois,
surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se
répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des
dieux ! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un
léger sentiment de mon existence répandu par tout mon être avec une égale
mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui
parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves ; paisibles la
plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les
centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je
sortais de leur sein, j'étais suivi de leurs dons qui m'accompagnaient des
jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.
Une inconstance sauvage et
aveugle disposait de mes pas. Au milieu des courses les plus violentes, il
m'arrivait de rompre subitement mon galop, comme si un abîme se fût rencontré à
mes pieds, ou bien un dieu debout devant moi. Ces immobilités soudaines me
laissaient ressentir ma vie tout émue par les emportements où j'étais.
Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais
par-dessus ma tête ; la vitesse de la course suspendait la mobilité du
feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger ; mais au moindre repos
le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses
murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que
je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans tout mon sein. Je
l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans
l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont
ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté
qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une
vie montée à son comble et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui
m'apportait le frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines
en quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci
portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de la terre, et
mobiles seulement par leurs branchages soumis aux souffles de l'air qui les
font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement libre, et j'emporte à
mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que
les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de
mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde ;
c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même». Ainsi,
tandis que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en
ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à
considérer ma croupe fumante.
La jeunesse est semblable aux
forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les
riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son
feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit
dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout
comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des
dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des
cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant
survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer
mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre
et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie
étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à
goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l'ondée les débris
de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On
dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds et,
s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je
veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la mer assoupie.
Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de
naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein
venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oublié sur
les sirtes par les flots d'Amphitrite.
Mes regards couraient librement
et gagnaient les points les plus éloignés. Comme des rivages toujours humides
le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées
par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et
purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le
choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée
par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel
et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés.
L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des
vieux chênes.
Vous poursuivez la sagesse ô
Mélampe ! qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les
peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une
pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un
instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son
troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette
mélodie. O Mélampe ! les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres ;
mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les
cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle
endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques
secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le
souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.
«O Macarée ! me dit un jour le
grand Chiron dont je suivais la vieillesse, nous sommes tous deux centaures des
montagnes ; mais que nos pratiques sont opposées ! Vous le voyez, tous les
soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous
êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et
porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès
lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être
gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts,
côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein
inconnu. Les cavales aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine ne
sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est
retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée ! et d'où sont issus les hommes, les
animaux et les principes du feu universel ? Mais le vieil Océan, père de toutes
choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent
décrivent en chantant un choeur éternel devant lui, pour couvrir ce qui
pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil. Les mortels qui
touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour
charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de
leur bouche inexorable.
«Dans ma jeunesse, Apollon
m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs
bienfaisants. Depuis, j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes,
inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant
les vertus que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta ?
Alcide l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée ! les demi-dieux
enfants des dieux entendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se
consument au sommet des montagnes ! les poisons de la terre infectent le sang
reçu des immortels ! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le
sein d'une vapeur semblable à une déesse, qu'attendrions-nous du secours de
Jupiter qui a foudroyé le père de notre race ? Le vautour des dieux déchire
éternellement les entrailles de l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée
! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs
du privilège des immortels, et peut-être que tout ce qui se mut hors
d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur
nature emporté au loin comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant
du destin. On publie qu'Egée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une roche,
au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils pût un jour
reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages
de la descendance des choses ; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la
pierre qui les couvre, ô Macarée !»
Telle était la sagesse où me
portait le grand Chiron. Réduit à la dernière vieillesse, le centaure
nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. Son buste encore hardi
s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en marquant une légère
inclinaison, comme un chêne attristé par les vents, et la force de ses pas
souffrait à peine de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes
de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu.
Pour moi, ô Mélampe ! je décline
dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore
assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde, soit à
considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les
hyades pluvieuses, les pléiades ou le grand Orion ; mais je reconnais que je me
réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que
prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la
terre.
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