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Texte
Pourquoi l'art du vêtement est-il
abandonné tout entier au caprice des tailleurs et des couturières, dans une
civilisation où l'habit est d'une grande importance, puisque, par suite des idées
morales et du climat, le nu n'y paraît jamais? Le vêtement, à l'époque moderne,
est devenu pour l'homme une sorte de peau dont il ne se sépare sous aucun
prétexte et qui lui adhère comme le pelage à un animal, à ce point que la forme
réelle du corps est de nos jours tout à fait tombée en oubli. Toute personne un
peu liée avec des peintres, et que le hasard a fait entrer dans l'atelier à
l'heure de la pose, a éprouvé, sans trop s'en rendre compte, une surprise mêlée
d'un léger dégoût, à l'aspect de la bête inconnue, du batracien mâle ou femelle
posé sur la table. Certes une espèce inédite, rapportée récemment de
l'Australie centrale, n'est pas plus imprévue et plus neuve, au point de vue
zoologique, et, vraiment, une cage du Jardin des Plantes devrait être réservée
à deux individus de l'un et de l'autre sexe, appartenant au genre homo,
et dépouillés de leur peau factice. Ils y seraient regardés avec autant de
curiosité que la girafe, l'hémione, le tapir, l'ornithorhynque, le gorille ou
la sarigue.
Sans les admirables restes de la
statuaire antique, la tradition de la forme humaine serait entièrement perdue.
C'est en consultant ces marbres et ces bronzes, ou les plâtres moulés sur eux,
et en les comparant au modèle nu, que les artistes parviennent à reconstituer
péniblement l'être idéal qu'on voit dans les sculptures, les bas-reliefs et les
tableaux. Quel rapport existe-t-il entre ces figures abstraites et les
spectateurs habillés qui les regardent? Les croirait-on de la même race? En
aucune manière.
Nous regretterons éternellement
le nu, qui est le principe même de l'art, puisque l'homme ne peut
concevoir de forme plus parfaite que la sienne, pétrie à l'image de Dieu. Le
nu, qui était naturel sous le divin climat de la Grèce, dans la jeunesse
de l'humanité, lorsque la poésie et les arts s'épanouissaient comme les fleurs
d'un printemps intellectuel, a fait Phidias, Lysippe, Cléomène, Agasias,
Agésandre, Apelle, Zeuxis, Polygnote, comme plus tard il a produit Michel-Ange
et les merveilleux artistes de la Renaissance (sous le nom de nu nous
comprenons la draperie, son complément obligé, comme l'harmonie est le
complément de la mélodie) ; mais déjà le nu n'était plus qu'une convention ;
l'habit était la visible forme de l'homme.
Statuaires et peintres se plaignent
de cet état de choses qu'ils pourraient, non pas changer, mais modifier à leur
avantage. Le costume moderne les empêche, disent-ils, de faire des
chefs-d'oeuvre ; à les entendre, c'est la faute des habits noirs, des paletots
et des crinolines, s'ils ne sont pas des Titien, des van Dyck, des Velasquez.
Cependant ces grands hommes ont peint leurs contemporains dans des costumes qui
laissaient aussi peu paraître le nu que les nôtres, et qui, parfois élégants,
étaient souvent disgracieux ou bizarres. Notre costume est-il d'ailleurs si
laid qu'on le prétend? N'a-t-il pas sa signification, peu comprise
malheureusement des artistes, tout imbus d'idées antiques? Par sa coupe simple
et sa teinte neutre, il donne beaucoup de valeur à la tête, siège de l'intelligence,
et aux mains, outils de la pensée ou signe de la race ; il maintient le corps à
son plan et indique les sacrifices nécessaires à l'effet. Supposez Rembrandt
face à face avec un homme de nos jours, en habit noir ; il concentrera la
lumière prise d'un peu haut sur le front, éclairera une joue, baignera l'autre
d'une ombre chaude, fera pétiller quelque poils de la moustache et de la barbe,
frottera l'habit d'un noir riche et sourd, plaquera sur le linge une large
touche de blanc paillé, piquera deux ou trois points brillants sur la chaîne de
montre, enlevera le tout d'un fond grisâtre, glacé de bitume. Cela fait, vous
trouverez le frac du Parisien aussi beau, aussi caractéristique que le
justaucorps ou le pourpoint d'un bourgmestre hollandais. Si vous préférez le
dessin à la couleur, voyez le portrait de M. Bertin par M. Ingres. Les plis de
la redingote et du pantalon ne sont-ils pas fermes, nobles et purs comme les
plis d'une chlamyde ou d'une toge? Le corps ne vit-il pas sous son vêtement
prosaïque comme celui d'une statue sous sa draperie?
La beauté et la force ne sont
plus les caractères typiques de l'homme à notre époque. Antinoüs serait
ridicule aujourd'hui. Le moindre cric fait la besogne musculaire d'Alcide. On
ne doit donc pas orner ce qui n'a pas d'importance réelle ; il s'agit seulement
d'éviter la lourdeur, la vulgarité, l'inélégance, et de cacher le corps sous
une enveloppe ni trop large, ni trop juste, n'accusant pas précisément les
contours, la même pour tous, à peu de chose près, comme un domino de bal
masqué. Point d'or, ni de broderies, ni de tons voyants ; rien de théâtral : il
faut qu'on sente qu'un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun
détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini
de la façon, et surtout le bien-porté de tout cela constituent la distinction.
Ces nuances échappent aux artistes, du moins au plus grand nombre, amoureux des
couleurs vives, des plis abondants, des draperies à cassures miroitantes, des
torses aux pectoraux bien divisés, des bras aux biceps en relief. Ils
regrettent que quelque jeune élégant n'ait pas le caprice d'une toque à plume
et d'un manteau écarlate ; et ils s'étonnent de la persistance des gens du
monde à garder un costume si triste, si éteint, si monotone. C'est comme si
l'on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires.
Cependant rien n'est plus facile
à distinguer dans l'uniformité apparente que la gondole du patricien de la
gondole du bourgeois.
Mais, par exemple, si les
artistes sont fondés en raison lorsqu'ils réclament contre le costume des
hommes, dont ils laissent l'invention aux tailleurs au lieu de le dessiner eux
mêmes, ils n'ont aucune objection plausible à élever contre le costume des
femmes. S'ils allaient plus souvent dans le monde et voulaient se dépouiller de
leurs préjugés d'atelier pendant une soirée, ils verraient que les toilettes de
bal ont de quoi satisfaire les plus difficiles, et que le peintre qui les
traiterait d'une façon historique, en y appliquant le style, sans cesser pour
cela d'être exact, arriverait à des effets de beauté, d'élégance et de couleur
dont on serait étonné. Il faut toute la force de la fausse éducation classique
pour n'être pas frappé de l'aspect charmant que présentent une sortie d'Opéra,
un cercle de femmes assises dans un salon, ou causant debout près d'une console
ou d'une cheminée.
Jamais peut-être on ne s'est
mieux coiffé : les cheveux sont ondés, crépelés, nattés, rélevés en ailes,
rejetés en arrière, tordus en câble, avec un art vraiment merveilleux. Le
peigne parisien vaut le ciseau grec, et les cheveux obéissent plus docilement
que le marbre de Paros ou du Pentélique. Regardez ces beaux bandeaux noirs,
décrivant leurs lignes pures sur un front pâle, et pressés comme un diadème,
par une torsade, qui part du chignon et s'y rattache ; cette couronne blonde,
où semble palpiter la brise amoureuse, et qui forme comme une auréole d'or à
une tête blanche et rose! Voyez avec quel goût se massent sur la nuque ces
noeuds, ces boucles, ces tresses enroulées sur elles-mêmes comme une corne
d'Ammon, ou comme une volute de chapiteau ionien! Un sculpteur athénien, un
peintre de la Renaissance, les disposeraient-ils avec plus de grâce,
d'ingéniosité et de style? - Nous ne le croyons pas.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que
de l'arrangement même des cheveux, que serait-ce si nous arrivions aux
coiffures proprement dites ; nous défions l'art d'inventer mieux. Tantôt ce
sont des fleurs où tremblent des gouttes de rosée, ouvrant leurs pétales parmi
des feuillages glauques, roux ou verts ; tantôt de souples brindilles qui
descendent négligemment sur les épaules ; ou bien des sequins, des résilles de
perles, des étoiles en diamant, des épingles à boules de filigrane ou
constellées de turquoises, des bandelettes d'or nattées avec les cheveux, des
plumes légères comme des vapeurs colorées, comme des arcs-en-ciel, des noeuds
de rubans chiffonnés et feuillus comme des coeurs de rose, des lacis de
velours, des gazillons lamés d'or et d'argent dont chaque cassure papillote aux
lumières, des échevaux de corail rose, des grappes d'améthyste, des groseilles
de rubis, des papillons de pierres précieuses, des bulles de verre au reflet
métallique, des élytres de buprestes, tout ce que la fantaisie peut rêver de
plus frais, de plus coquet, de plus brillant, et tout cela sans surcharge, sans
excès, sans entassement grotesque, sans luxe ridicule, bien en harmonie avec
l'air du visage et les proportions de la tête ; la Vénus de Milo, si elle
retrouvait ses bras et si une femme du monde voulait lui prêter un corsage,
pourrait aller en soirée coiffée comme elle est. Quel éloge pour la mode de
notre temps!
Mais la crinoline, allez-vous
dire ; les jupes cerclées, les robes à ressorts qu'on fait raccommoder comme
des montres par l'horloger lorsqu'elles se détraquent, n'est-ce pas hideux,
sauvage, abominable, contraire à l'art? Nous ne sommes pas de cet avis : les
femmes ont raison qui maintiennent la crinoline malgré les plaisanteries, les
caricatures, les vaudevilles et les avanies de toute sorte.
Elles font bien de préférer ces
jupes amples, étoffées, puissantes, largement étalées à l'oeil, aux étroits
fourreaux où s'engaînaient leurs grand'-mères et leurs mères. De cette
abondance de plis, qui vont s'évasant comme la fustanelle d'un derviche
tourneur, la taille sort élégante et mince ; le haut du corps se détache
avantageusement, toute la personne pyramide d'une manière gracieuse. Cette
masse de riches étoffes fait comme un piédestal au buste et à la tête, seules
parties importantes, maintenant que la nudité n'est plus admise. - Si l'on nous
permettait un rapprochement mythologique dans une question si moderne, nous
dirions qu'une femme en toilette de bal se conforme à l'ancienne étiquette
olympienne. Les dieux supérieurs, en représentation, avaient le torse nu ; des
draperies à plis nombreux les enveloppaient des hanches aux pieds. C'est pour
cela qu'on doit, quand on s'habille, se découvrir la poitrine, les épaules et
les bras. La même mode se trouve à Java, où l'on ne peut se présenter à la cour
que nu jusqu'à la ceinture.
Erudition et plaisanterie à part,
une jeune femme décolletée, les bras découverts, coiffée comme nous l'avons dit
et traînant après elle des flots de moire antique, de satin ou de taffetas,
avec ses doubles jupes ou ses volants multiples, nous semble aussi belle et
aussi bien costumée que possible, et nous ne voyons pas trop ce que l'art
aurait à lui reprocher. Par malheur, il n'y a pas de peintres contemporains ;
ceux qui paraissent vivre de notre temps appartiennent à des époques disparues.
L'antiquité mal comprise les empêche de sentir le présent. Ils ont une forme de
beau préconçue et l'idéal moderne est lettre close pour eux.
Une objection plus sérieuse
serait celle de l'incompatibilité de la crinoline avec l'architecture et
l'ameublement modernes. Lorsque les femmes portaient des paniers, les salons
étaient vastes, les portes s'ouvraient à deux larges battants, les fauteuils
écartaient leurs bras, les carosses admettaient aisément cette envergure de
jupes ; les loges de théâtre ne ressemblaient pas à des tiroirs de commode. Eh
bien! l'on fera des salons plus grands, on changera la forme des meubles et des
voitures, on démolira les théâtres! La belle affaire! car les femmes ne
renonceront pas plus à la crinoline, quà la poudre de riz, - autre thème de
déclamation banale que ne devrait varier aucun artiste.
Avec le rare sentiment d'harmonie
qui les caractérise, les femmes ont compris qu'il y avait une sorte de
dissonance entre la grande toilette et la figure naturelle. De même que
les peintres habiles établissent l'accord des chairs et des draperies par des
glacis légers, les femmes blanchissent leur peau, qui paraîtrait bise à côté
des moires, des dentelles, des satins, et lui donnent une unité de ton
préférable à ces martelages de blanc, de jaune et de rose qu'offrent les teints
les plus purs. Au moyen de cette fine poussière, elles font prendre à leur
épiderme un mica de marbre, et ôtent à leur teint cette santé rougeaude qui est
une grossièreté dans notre civilisation, car elle suppose la prédominence des
appétits physiques sur les instincts intellectuels. Peut-être même un vague
frisson de pudeur engage-t-il les femmes à poser sur leur col, leurs épaules,
leur sein et leurs bras ce léger voile de poussière blanche qui atténue la
nudité en lui retirant les chaudes et provocantes couleurs de la vie. La forme
se rapproche ainsi de la statuaire ; elle se spiritualise et se purifie.
Parlerons-nous du noir des yeux, tant blâmé aussi : ces traits marqués
allongent les paupières, dessinent l'arc des sourcils, augmentent l'éclat des
yeux, et sont comme les coups de force que les maîtres donnent aux
chefs-d'oeuvre qu'ils finissent. La mode a raison sur tous les points.
Q'un grand peintre comme Véronèse
peigne l'escalier de l'Opéra ou le vestibule des Italiens, quand les duchesses
du monde ou du demi-monde attendent leurs voitures, drapées de burnous blancs,
de cabans rayés, de camails d'hermine, de sorties de bal capitonnées et bordées
de cygne, d'étoffes merveilleuses de tous les pays ; la tête étoilée de fleurs
et de diamants, le bout du gant posé sur la manche du cavalier, dans toute
l'insolence de leur beauté, de leur jeunesse et de leur luxe, et vous verrez
si, devant son tableau, on parlera de la pauvreté de notre costume!
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