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CHAPITRE DEUXIÈME
I
AUX premiers jours d'avril, plusieurs Européens
passèrent en traîneaux à Irgonok. Leur navire hivernait à une grande distance
dans l'ouest.
C'étaient des savants taciturnes
et résolus qui, depuis plusieurs années, cherchaient une piste. Ils avaient
reçu du gouvernement anglais la mission de secourir une expédition précédemment
organisée par le gouvernement russe pour découvrir un détroit qui n'existait
pas.
Par cet événement insolite, le
village fut mis en émoi.
Les voyageurs, qui avaient le
désir de recueillir des renseignements et de se procurer des pièces de
conviction, se mirent en mesure d'exciter des convoitises. Ils déballèrent des
vêtements de laine, des montres avec leurs chaînes à deux sous, des paquets de
tabac, quelques fioles d'eau-de-vie.
Autour d'eux, les Esquimaux, sans
distinction d'âge, de sexe ni de conviction, se bousculaient pour obtenir une
part des libéralités. Ils apportaient, de leur côté, des boutons de manchette,
des morceaux de toile fine, des sextants et des couteaux de poche qu'ils
avaient acquis par industrie personnelle ou par héritage. C'étaient des objets
dérobés dans les cairns où sont ensevelis tant d'explorateurs des régions
arctiques.
Aussi les transactions eurent-elles
un marché très animé.
Seul, le beau Toogoolor n'eut
rien à proposer en échange, parce qu'il n'avait jamais violé de sépulture.
Il s'approcha néanmoins du groupe
formé par les étrangers et les regarda avec avidité.
Ceux-ci, lui voyant les mains vides,
crurent qu'il venait mendier et ne lui accordèrent aucune considération.
Après un repos de quelques
heures, les Anglais repartirent au galop enragé de leurs chiens.
II
Pendant une semaine, la petite
Ilignik ne reparut point. Toogoolor, l'âme en proie aux plus sombres
inquiétudes, parcourut les lieux divers où ils s'étaient jusque-là rencontrés,
mais partout ses recherches furent infructueuses.
Il songea bien à pénétrer
hardiment dans la demeure de son amante ; mais la réflexion lui fit abandonner
le projet d'une tentative qui aurait pu exposer cette dernière au courroux
paternel. Il n'osa davantage interroger aucun de ses concitoyens, à cause de
leur malveillance instinctive pour toutes les questions de sentiment.
Enfin le huitième jour, sans
forces et désespéré, Toogoolor se coucha dans son iglou, avec l'intention de ne
plus se relever.
La sorcière Ahlangyah, inspirée
par la tendresse maternelle, lui tenait des propos consolants. Elle assurait à
Toogoolor qu'Ilignik le méprisait, et que cette fille, rusée comme les loups,
lui préférait le robuste Adelekok ou Narleyow qui possédait au delà de dix
rennes.
A plusieurs reprises, Toogoolor
avait soulevé ses paupières et jeté sur la vieille des regards terribles.
Celle-ci avait reculé son escabeau en ricanant, comme c'était son habitude
lorsqu'elle avait peur.
Ahlangyah, s'étant dirigée vers
un garde-manger en cuir, y prit une petite fiole plate qui contenait de
l'eau-de-vie et une assiette de bois couverte de sang gelé. Avec un ton de prière,
elle murmura :
« Soutiens, mon enfant, les
forces de ton corps ; bois la liqueur des étrangers. Elle donne le courage et
chasse les tourments ; elle est plus chaude que l'haleine des jeunes filles et
sèche bien les larmes. »
Au moment où la sorcière achevait
cette phrase, un léger grattement fit tourner la tête du Netchuk vers l'orifice
de l'iglou.
Sous la tenture en peau de phoque
soulevée avec précaution, la petit Ilignik apparut. Toogoolor se redressa d'un
bond et, saisissant à deux bras la jeune fille confuse, couvrit de baiser son
visage sans trouver une parole.
Tout à coup il se rappela que sa
mère était présente et, se retournant vers cette dernière, il lui dit d'une
voix dure :
« Va-t'en ! »
Comme elle ne bougeait point, il fit
un pas vers elle. Alors la vieille Ahlangyah s'enfuit au dehors, en poussant
des éclats de rire épouvantés.
Le beau Toogoolor revint vers
Ilignik et, l'ayant assise à ses côtés, se mit à lui adresser des reproches sur
sa disparition.
La jeune fille s'excusa dans un
court récit :
« Les étrangers venus récemment
avaient eu la fantaisie de lui acheter ses guêtres. Certes, pour rejoindre son
bien-aimé, elle n'aurait pas craint, jambes nues, de parcourir la neige. Mais
sa mère l'avait empêchée de sortir avant qu'elle se fût confectionné des
chaussures nouvelles. Le temps est long pour préparer une peau, et les fils en
nerf de renne sont faciles à rompre. »
Toogoolor avait écouté en hochant
la tête, et sa sérénité était revenue.
« Au moins, fit-il, les étrangers
t'ont laissé un généreux cadeaux ? »
Ilignik sourit d'un air entendu.
Elle fouilla dans la poche de sa culotte, et en tira un jeu de cartes qu'elle
étala triomphalement.
Toogoolor eut un cri
d'admiration.
Ce n'était pas, du reste, un jeu
de cartes grossier comme en livre la régie française.
Au lieu des rois aux visages
uniformes, incultes et sans expression ; au lieu des reines blafardes,
dépourvues de dignité et couronnées sur l'oreille ; au lieu des valets à la
physionomie ahurie et ingrate, c'étaient des monarques solennels, couverts de
velours et de broderies, armés de glaives, rasés de frais ou relevant en crocs
leurs moustaches bleues ; c'étaient aussi des dames au teint rose, douées de
sourires et de regards variés ; des pages aux cheveux d'or, avec des mines
intelligentes, ambitieuses et hardies.
Toogoolor, qui se livrait
volontiers aux suppositions, émerveilla de son génie la petite Ilignik
Il exprima l'avis que ces images
d'êtres surnaturels, à deux têtes, représentaient les dieux que les gens du Sud
adorent ; et, emporté par sa poésie native, il leur attribua le pouvoir de
vaincre la maladie, d'étouffer les remords, de consoler des trahisons et
d'apporter la richesse à ceux qui savent se les rendre favorables.
« Quant à l'infortuné que ces
dieux ont en haine, reprit-il avec un geste prophétique, ses amis
l'abandonnent, son épouse le frappe, sa demeure s'écroule, ses mains se mettent
à trembler et ses yeux se vident... »
Émue par ce tableau sinistre, la
petite Ilignik appuya son corps à celui de Toogoolor et pencha sa tête sur la
poitrine du jeune homme, dont la voix s'éteignit.
C'était la première fois qu'ils
se trouvaient seuls, ensemble, sous un abri sûr et protégé du froid. Envahis
par des curiosités instinctives, ils subissaient peu à peu l'attraction des
sexes.
Sans échanger de paroles, comme
de jolis animaux couverts de poils doux et brillants, ils en vinrent aux
caresses licencieuses et aux extrémités de la passion.
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