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CHAPITRE QUATRIÈME
I
LE Jardin d'Acclimatation est un parc élégant, situé
dans le bois de Boulogne, pourvu d'arbres bien taillés, de cours d'eau et de
groupes en plâtre.
Sa désignation lui vient sans
doute de ce que les Parisiens y mènent leurs petits enfants pour les acclimater
au bruit terrible des concerts en plein vent et aux bousculades de la foule,
pendant les grandes chaleurs de l'été.
Dans cet établissement, on
apprend à la jeunesse l'art de monter le chameau, l'éléphant et l'autruche,
comme si cela pouvait servir dans la suite.
Grâce à des efforts constants, on
y réussit assez bien l'élevage des espèces répandues dans nos régions : les
cerfs, les chiens, les moutons, les paons, les canards, etc.
Par-ci par-là, dans le Jardin, on
voit encore ruminer un bison qui a la vie dure, un vieux kanguroo sauter, ou un
maigre lama cracher.
L'idée d'exhiber à l'état captif,
dans un léger treillage de laiton, le plus indépendant et le plus singulier des
mammifères, c'est-à-dire l'homme, devait nécessairement venir à une
administration soucieuse de réaliser tous les progrès et d'accroître sa
prospérité.
Évidemment, le Comité Zoologique
pouvait se contenter d'offrir à la curiosité publique des spécimens
d'Auvergnats ou de Tourangeaux qui auraient eu, pour le moins, autant de titres
à figurer au Jardin d'Acclimatation que les chèvres de leurs plateaux ou les
gallinacés de leurs plaines.
Si le goût du jour était à des
variétés plus rares de l'espèce humaine, il suffirait de promettre aux
exposants les deux repas par jour pour faire accourir sur leurs poignets les
culs-de-jatte de la cour des Miracles, pour attirer les Landais sur leurs
échasses, les crétins du Valais et les albinos d'Afrique.
Mais nous vivons à une époque de
science pratique et de civilisation raffinée qui comporte d'autres exigences.
Cela fut parfaitement reconnu en conseil ; et, après des recherches actives, on
aboutit à un de ces résultats qui déconcertent la critique.
Certain barnum américain venait
d'acquérir un Esquimau tout harnaché, au prix de mille dollars. La Société
française se fit céder, pour un an, le droit d'exhibition, avec faculté de
reproduire le sujet par le dessin ou la photographie.
Au printemps de 18**, une nuée
d'affiches jaunes, rouges et blanches venaient s'abattre sur les murs de Paris
et de la banlieue.
Elles portaient, au-dessous d'une
face d'homme bestiale, avec des cheveux de noyé, ces simples renseignements :
ESQUIMAU
JARDIN
D'ACCLIMATATION
Bientôt la quatrième page des
journaux, l'intérieur des omnibus, les kiosques des boulevards et les tables
des cafés recevaient la même vignette, composée avec un art exquis pour inspirer
le dégoût, l'horreur et la curiosité.
II
C'est le dernier dimanche du mois
de juin que Toogoolor fit son apparition en public.
On l'avait installé dans le plus
beau parc, et il avait la jouissance d'une cabane aussi grande que celle du
tapir.
La lourde chaleur du soleil le
faisait cruellement souffrir, car il avait dû conserver ses fourrures polaires.
Le public, toujours en méfiance, n'aurait pas admis qu'on pût être à la fois
Esquimau et vêtu de coutil.
Toogoolor se disposait à
s'étendre à l'ombre, sur quelques touffes d'herbes, lorsqu'un gardien l'invita,
par signes, à marcher autour de son enceinte près de la haie profonde des
spectateurs.
Le début de Toogoolor faisait
recette. La multiplicité des réclames avait causé, chez les Parisiens, une
préoccupation banale ; et même quelques discussions scientifiques avaient été
suscitées de la sorte, entre des gens graves qui échangèrent des mots vifs.
Aussi, une marmaille joyeuse,
bruyante et pomponnée se faufilait au premier rang, en écrasant sans retenue
les pieds des grandes personnes.
Il y avait là des ménages pauvres
et des familles riches, des pensionnats de jeunes Anglaises, des militaires
avec leurs gants de coton blanc, des élèves de Sainte-Barbe, des frères de la
Doctrine chrétienne, des paralytiques traînés en voitures, etc.
Ce monde tenait des propos
variés, imprévus, naturels ou stupéfiants. Les uns soutenaient que les
Esquimaux étaient anthropophages et qu'ils se jetaient sur les voyageurs, comme
les ours blancs ; d'autres cherchaient des ressemblances entre Toogoolor et les
gens qu'ils connaissaient.
On prétendait aussi qu'il ne se
laissait approcher que par celui qui lui apportait sa nourriture.
Un de ces farceurs, qui abusent
les foules, désignait un marin venu là par hasard, en disant : « Voilà celui
qui l'a pris. »
Par-dessus le treillage, un bébé
joufflu jetait des morceaux de mie arrachés à son énorme pain de seigle, et ses
parents riaient en s'attendrissant.
Enfin un gamin des faubourgs, au
moment où le regard morne de Toogoolor croisa le sien, lui cria : Ça t'épate,
mon vieux ! »
Oui, cela l'épatait,
effroyablement.
Ainsi, c'était pour exercer cette
profession dégradée par la concurrence d'animaux inférieurs, qu'il avait quitté
sa patrie et tout ce qu'il aimait !
C'était pour la distraction de
ces spectateurs indifférents et impitoyables qu'il s'était confié loyalement à
des étrangers sans crédit reconnu dans Irgonok ; qu'avec un héroïsme obscur et
digne qu'on le méditât, il avait affronté le mystère des locomotives monstrueuses
et du steamer qui disparaît sur les océans mobiles !
Les péripéties de cette triste
journée suggérèrent au jeune homme des réflexions qui anéantirent presque en
son coeur, déjà épuisé par les angoisses de la solitude morale, les rêves
d'amour heureux, de grandeur civique et de retour triomphant.
Heureusement, il se coucha, le
soir, avec une insolation dont la fièvre divertit un peu ses noires idées.
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