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CHAPITRE CINQUIÈME
I
PENDANT trois mois entiers, Toogoolor intéressa de
nombreux visiteurs. Il marchait tout le jour, sans même qu'on le lui enjoignît,
avec le pas leste et brusque des fauves qui sont tombés dans un piège. En
revanche, il prenait peu d'aliments et dépérissait.
Sa raison s'était considérablement
affaiblie ; mais on ne pouvait le soupçonner, car personne n'était en état de
tenir une conversation avec lui.
Toogoolor avait pourtant un ami,
son voisin le phoque.
Quant tout le personnel du Jardin
d'Acclimatation le croyait endormi, l'Esquimau sortait par la fenêtre de sa
cabane, et, escaladant le treillage, il allait trouver cette bête qui était
comme lui un Netchuk, un phoque commun, le dernier partisan qui lui restât !
Couchés tous deux à plat ventre
sur un tertre de gazon à côté du bassin, ils s'entendaient.
Toogoolor sifflait tout bas à son
camarade les airs du pays natal, et contait ses malheurs dans un style sobre.
Il demandait conseil.
Le phoque écoutait sans
impatience, les pattes croisées, en regardant au clair de lune son
interlocuteur avec de gros yeux attentifs et doux.
De la sorte, les nuits
s'écoulaient rapidement. Une fois même, Toogoolor fut surpris par une ronde
matinale. C'est qu'il avait voulu terminer au phoque le récit des canailleries
de Seenteetnar et lui confier les tendresses Ilignik.
Il fut, du reste, réintégré dans
son enceinte sans avoir à souffrir de brutalités. Les gardiens étaient
bienveillants pour ce pensionnaire dépourvu de tout vice, qui ne donnait pas de
coups de tête ni de ruades, et ne mordait personne.
Pour fournir un excellent
prétexte à la réclame, Toogoolor fut conduit un soir à l'Opéra. Deux cornacs le
firent grimper aux troisièmes galeries et s'assirent à ses côtés. On jouait le
Prophète.
L'Esquimau n'avait manifesté
aucune admiration en présence du grand escalier et de l'éclairage a giorno de
la salle. Car ces étages lui paraissaient aussi pénibles que d'autres à gravir,
et la lueur du gaz fatiguait douloureusement ses yeux sauvages.
Mais, dès le commencement du
spectacle, ses oreilles et ses yeux se tendirent, et il aspira fortement la
musique par ses narines dilatées.
Soit qu'il trouvât un sens aux
gestes pathétiques des acteurs, soit qu'il interprétât les sons émis par eux
avec des voix chaudes et pénétrantes, Toogoolor comprit que les amours de deux
jeunes gens étaient contrariées par le chef d'une tribu. Il se passionna pour
leur cause et, faisant un retour sur lui-même, il en vint à pleurer.
Peu à peu, devant ses prunelles
obscurcies par les larmes, un mirage s'étendit. Au lieu des héroïnes inconnues
Bertha et Fidès, il crut apercevoir distinctement la petite Ilignik et la
vieille Ahlangyah.
Au décor des patineurs, ce
tableau d'un paysage neigeux et glacé grandit encore l'hallucination de
Toogoolor. Il se leva, en tendant les bras et en balbutiant avec force des
paroles émues dans sa langue bizarre.
Ce fut un scandale, et des
protestations forcenées s'élevèrent de toutes parts.
En effet, parmi tant de
traditions qui vont se perdant, le peuple a encore le culte du silence au
théâtre autant que dans la chambre des morts.
Toogoolor, violemment tiré par
ses deux compagnons, les regarda l'un après l'autre avec stupeur et, revenu à
la réalité, se rassit paisiblement.
II
Les chagrins, la fatigue, le
changement de climat et les nuits passées dehors auprès du phoque avaient donné
au Netchuk le germe de la phtisie pulmonaire.
Cette grave maladie fit, en
automne, des progrès rapides. Cependant Toogoolor, par une notion instinctive
du devoir professionnel, ne voulut pas suspendre son service.
On put le voir encore, pendant le
mois d'octobre, marcher sans trêve dans son enceinte, sur les feuilles jaunies
des arbres dénudés.
Les visiteurs se faisaient plus
rares de jour en jour, et les enfants sages tourmentaient leurs mamans pour des
distractions nouvelles.
Toogoolor voyait bien que son
modeste rôle touchait à sa fin, et il pensait l'avoir tenu honorablement. Selon
l'habitude des poitrinaires, il s'abusait sur sa position et renaissait à
l'espérance.
Il bâtissait des plans de retour
et ne s'inquiétait pas des obstacles. Parfois il reconquérait tant de confiance
en l'avenir, qu'il s'abandonnait à un rire silencieux, entrecoupé par une toux
sèche.
Il préparait les explications
qu'il aurait à fournir là-bas sur l'emploi de son temps d'absence ; et, avec
une rouerie naïve, il composait des récits mensongers où il accomplissait de
grandes choses.
L'image de la petite Ilignik
était toujours présente à son esprit.
Il avait arrêté la liste des
cadeaux de noce qu'il lui rapporterait.
C'était de la vaisselle, un
bahut, deux chaises de paille, l'éléphant et de la pommade.
Il emmènerait aussi le phoque
pour ne point laisser de regret derrière lui.
Un matin, ses forces défaillantes
ne lui permirent plus de se lever. Toogoolor accepta cette épreuve comme un
temps de repos nécessaire, avant son grand voyage.
L'agonie sereine dura quelques
jours. A mesure qu'approchait la mort, le jeune homme se fiait davantage à sa
destinée.
A l'infirmier qui, sans
comprendre, hochait la tête en signe d'approbation, il dépeignait son entrée
dans Irgonok en fête. Il entendait des musiques éclatantes au son desquelles
dansaient des patineurs netchuks, dans l'illumination d'une aurore boréale.
Enfin, à la tombée de la nuit, il
expira en murmurant le nom de sa bien-aimée.
Le lendemain, on enferma
soigneusement le beau Toogoolor dans un linceul de grosse toile et on
l'ensevelit à proximité d'un lieu consacré.
En le déshabillant, on avait
trouvé sur son coeur, dans une petite poche de la tunique, des marguerites
desséchées dont les queues avaient été faufilées adroitement le long d'une
carte à jouer. On se perdit en conjectures sur l'origine de ce fétiche, et la
presse en parla.
Quelque temps plus tard, le barnum
américain écrivit à la Société d'Acclimatation pour régler la succession, et
demander qu'on lui expédiât son Esquimau dès qu'il serait empaillé.
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