Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Paul Hervieu
L'Esquimau

IntraText CT - Lecture du Texte

  • CHAPITRE PREMIER
Précédent - Suivant

Cliquer ici pour activer les liens aux concordances

CHAPITRE PREMIER

A Jean Psichari.

 

I

AU DELA du cercle polaire arctique et du 70e degré de latitude, non loin de l'Alaska, sur la mer Glaciale, se trouve le village d'Irgonok.

L'hiver, c'est un groupe d'une quinzaine d'iglous ou maisons de glace en forme de grosses cloches, où l'on pénètre, en se mettant à plat ventre, par une étroite ouverture pratiquée au ras du sol.

Pendant dix mois de l'année, une couche de neige, épaisse au moins d'un mètre, couvre toute la région. Dès les premiers jours de novembre et jusqu'à la fin d'avril, un sombre crépuscule s'abat sur les blancheurs éblouissantes de la surface terrestre, et les éteint.

Parmi ces mornes espaces, les ours et les loups rôdent silencieusement, sous des aiguilles de glace plantées dans l'atmosphère par la force du froid.

Au mois de mai, le soleil réapparaît pâle et enveloppé de brumes. Puis il arrive de l'horizon, en excitant son incandescence dans sa marche rapide.

En juillet, un été court éclate. Il brise la mer de glace et renverse les icebergs, avec des fracas grandioses. Une flore vivace perce la neige et la colore. C'est un épanouissement des roses saxifrages sur le violet des anémones et la tête d'or des renoncules. Bientôt le dégel forme d'immenses marais autour des saules nains dont verdissent les rameaux pendants. L'argile brune se couvre de marguerites des prés.

C'est le moment attendu par les habitants d'Irgonok pour planter, sur les éminences du sol ou bien autour des rochers moussus, leurs appareils de petits pieux taillés dans les arbres rabougris de la côte, et sur lesquels ils font reposer les tentes en peaux de bêtes.

Enfin les vents de septembre reviennent sécher le territoire de leur âpre souffle et préparent la place aux grandes neiges.

II

Il y a quelques années, le prudent Seenteetnar venait d'être élu ordonnateur des chasses et des pêches, juge et médecin d'Irgonok. Il gardait le dépôt des têtes de bois sacrées et pouvait donner aux crânes de loups les vertus protectrices.

C'était un homme dans la vigueur de l'âge, trapu et redouté, que l'une des deux factions de la tribu reconnaissait pour chef.

Car les soixante-douze habitants d'Irgonok ne s'étaient divisés qu'en deux factions.

Les partisans de Seenteetnar s'intitulaient avec orgueil Netchewuks, c'est-à-dire «Phoques au nez en vessie».

L'autre parti avait accepté la qualification de Netchuk (Phoque commun) dont il avait été gratifié.

La dissension remontait à une époque éloignée et avait déjà engendré plusieurs luttes à poings fermés. Elle reposait sur un motif assez futile en apparence, un principe de droit coutumier.

Les Netchuks voulaient que tout morse capturé appartînt à celui qui s'était donné la peine de le harponner, souvent au péril de sa vie. Les Netchewuks, au contraire, prétendaient en attribuer la propriété à celui que favorisaient les hasards de la trouvaille.

Les Netchuks se recrutaient parmi ceux qui, n'ayant pas de provisions en réserve, se trouvaient dans la nécessité de se livrer à des chasses perpétuelles, bien qu'elles ne dussent pas souvent leur profiter.

Dès qu'un Netchuk avait réuni un certain amoncellement de subsistances, il se faisait admettre parmi les Netchewuks et se contentait de guetter désormais, au bord de la plage, le gibier rabattu que ses anciens alliés étaient réduits à traquer au large.

Cette haine politique était surexcitée par un souvenir vivace.

Une fois, lors des grandes pêches d'été, un vaste Kaïak de bois et de côtes de baleine avait gagné la haute mer, sous le commandement d'Okzenekjenwook, inspirateur des Netchuks. Un deuxième kaïak, dirigé par le prudent Seenteetnar, attendait les résultats de la battue, en longeant le rivage.

Le premier équipage, ayant harponné un morse gigantesque, ne tarda pas à être attaqué à son tour par une troupe de ces braves animaux, ardents à secourir leur compagnon, qui réussirent à fracasser la barque sous l'effort de leurs mâchoires.

L'équipage de Seenteetnar se garda d'intervenir et contempla le désastre avec une impassibilité satisfaite.

C'est ainsi que de petits faits révèlent les génies variés des espèces.

Okzenekjenwook fut noyé avec tous les siens. Il laissait une femme déjà vieille, Ahlangyah, et un fils, le beau Toogoolor.

III

Au moment où commence ce récit, par une obscure matinée de mars, le prudent Seenteetnar sortait de son iglou, lorsqu'en se relevant il aperçut la sorcière.

Vêtue d'une robe flottante en peau de renard, les cheveux épars ainsi que ceux d'un homme, elle jetait des sorts avec ses bras décharnés et nus sur la demeure du chef et sur ses attelages couchés dans la neige.

« Ahlangyah, que veux-tu ?» demanda Seenteetnar d'une voix rauque.

Sans répondre, la sorcière murmurait une incantation. Elle se mit à psalmodier des paroles qui n'avaient pas de mesure :

« La barque a creusé un large trou dans la mer ; et les Netchuks y sont descendus ;

Ils rament ensemble sous les eaux et tournent avec vitesse ;

Ils n'ont pas peur des squales et jamais ils ne se fatiguent,

Parce qu'ils sont morts.

Ils dérangent les saumons bleus et les cowesilliks, et ceux-ci remontent à la surface où les Netchewuks les capturent ;

Mais ils tournent toujours en ramant plus vite, sans avoir besoin de nourriture,

Parce qu'ils sont morts.

Ils créent les tourbillons en enroulant les eaux de la mer ;

C'est pour faire sombrer leurs ennemis, les fils de ceux-ci et les fils des fils ; ils n'ont pas de pitié,

Parce qu'ils sont morts.

- J'ordonne que tu te taises, sorcière ! » s'écria Seenteetnar en la menaçant avec un crochet aigu.

Ahlangyah fixa sur lui ses yeux rouges, et elle éclata d'un rire lugubre qui fit aboyer les chiens. Puis elle s'enfuit brusquement, en appelant avec frayeur : « Toogoolor !... Toogoolor !... »

Le prudent Seenteetnar, qui attribuait un mauvais présage à toutes les rencontres, rentra chez lui.

IV

En ce temps-là, le beau Toogoolor devait avoir vingt ans. Il n'aurait pu dire lui-même son âge d'une manière exacte, d'abord parce que les Irgonokois n'ont pas d'état civil, ensuite parce qu'ils ne savent pas compter au delà de dix, n'ayant imaginé d'autres chiffres que les doigts de leurs mains.

Toogoolor n'était pas un chasseur émérite ni un artisan renommé.

Il apportait bien une réelle conscience à tendre des pièges aux jeunes rennes et aux loutres marines ; mais, en cas de déconvenue, loin de se lamenter comme ses concitoyens et de formuler des imprécations contre les ruses de ses adversaires, il s'en émerveillait.

C'est que, par une notion intime et confuse, il était sensible aux manifestations de l'intelligence.

Il s'était efforcé, sans succès du reste, d'améliorer la structure des embarcations.

Il inspirait, en outre, des sarcasmes à ses ennemis pour s'être construit une demeure sur le modèle des iglous des ours, qui lui semblaient plus habilement conçus que ceux des Esquimaux.

Toogoolor s'entendait surtout à rouler des idées dans sa tête ronde, et à les exprimer en faisant des gestes. Il était le seul de sa tribu qui eût des rêves, la nuit.

On pense bien qu'avec cette façon de se comporter, il n'assurait guère ses moyens d'existence ; mais il recevait quelques secours des Netchuks qui, depuis la mort de son père Okzenekjenwook, reposaient toutes leurs espérances sur son avenir.

Aux appels désespérés de sa mère, Toogoolor s'était avancé dans la direction indiquée par la voix, à travers la brume.

« Qu'est-il arrivé, femme ? demanda-t-il.

- C'est une chose grave, répondit Ahlangyah essoufflée ; Seenteetnar a voulu me frapper.

- Bon ! murmura Toogoolor ; je l'enfumerai dans sa retraite, ainsi que son épouse, avec un feu de graisse et de bois vert.

- Bien parlé, Netchuk ! » exclama la vieille en montrant ses dents jaunes.

Le beau Toogoolor, après avoir réfléchi, continua :

« J'attendrai, pour suffoquer cette famille, le moment où la petite Ilignik sera sortie. »

La sorcière ne répliqua point. Elle soupçonnait la passion de son fils et n'osait ouvertement la combattre.

Toogoolor et Ilignik s'étaient connus dès leur enfance, et, sans prendre souci de la rivalité de leurs castes, ils avaient continué à se voir en cachette. Ils en étaient venus à concevoir l'un pour l'autre de tendres sentiments.

Quand la température montrait quelque clémence, les jeunes gens se retrouvaient à des rendez-vous discrets et lointains, derrière les vastes icebergs ou sur la pente des glaciers.

C'était pour s'y conter des choses naïves et peu variées.

De peur d'être saisis par le froid, ils s'étaient accoutumés à danser en cadence, sur un rythme qu'ils chantaient. Les mains posées mutuellement sur les épaules, ils se balançaient en sautant de temps à autre, avec de gracieuses pirouettes.

De la sorte, leur amour avait grandi.

V

En rentrant à plat ventre dans son iglou, le prudent Seenteetnar proférait des menaces.

Son épouse préparait, pour le prochain repas, un foie de veau marin accommodé avec des feuilles de saule fermentées. Dans une sorte d'alcôve, assise sur la litière de poils et de varech, la petite Ilignik, avec une aiguille d'ivoire, exécutait un travail de couture, à la lueur de deux lampes d'huile de baleine. Trois enfants nus bataillaient autour d'elle.

« Il faudra, s'écria Seenteetnar, que je fasse respirer de la fumée à cette sorcière ! »

Et le chef raconta dans quelle attitude il venait de surprendre Ahlangyah. Il reprit :

« Qui donc me débarrassera de Toogoolor et de sa mère ? »

Ilignik se leva en frissonnant.

« Père, dit-elle doucement, je suis votre esclave soumise. Je ne songe pas à défendre les crimes de la vieille Ahlangyah et vous pouvez la traiter d'une façon sévère. Mais si mes supplications ne vous sont pas indifférentes, vous épargnerez en toute circonstance le beau Toogoolor que j'ai choisi pour mon époux. »

Le prudent Seenteetnar regretta subitement d'avoir fait connaître ses pensées ; car il voyait bien que sa fille parlait avec résolution. Il fit un effort pour sourire et, sans répondre, regarda fixement Ilignik.

Celle-ci levait, avec angoisse, ses jolis yeux noirs relevés à la chinoise. Son teint cuivré brillait d'une animation extraordinaire, sous sa chevelure de jais nouée en touffe épaisse. Elle portait des bottes mignonnes de cuir de phoque, des bas en fourrure de renne et une petite culotte en peau d'ours. De sa chemise en peau de renard bleu, serrée à la taille par une lanière, tombait une queue souple et battant les talons.

Ilignik, ayant mis la main sur son coeur, s'enfonça dans l'ombre de la couche commune et fondit en larmes.




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License