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| Paul Hervieu L'Esquimau IntraText CT - Lecture du Texte |
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CHAPITRE TROISIÈME
I EN juillet, une expédition américaine parvint un soir à Irgonok. Elle était à la recherche des Anglais venus trois mois auparavant à la découverte des Russes, et dont on était depuis deux années sans nouvelles, à la Société Royale Géographique de Londres. Cette mission se composait d'un capitaine de baleinier, d'un interprète et de quatre hommes d'équipage. Parmi ces derniers, se distinguait un individu de moeurs irrégulières et du nom de Franck Outlaw. Tour à tour pharmacien, directeur de banque, écuyer de cirque, gardien de cimetière, chef de train, somnambule et professeur de maintien, cet homme avait en outre trouvé le temps nécessaire pour faire un séjour d'une durée convenable dans chacune des maisons de force que possèdent les trente-huit États de l'Union. Un jour de misère noire, à New-York, lassé par les tracasseries de la police, il s'était adressé à une Société de bienfaisance qui s'occupait des malfaiteurs sans place jusqu'à leur arrestation. Par les soins des Dames patronnesses, il avait été installé comme cuisinier à bord d'un navire en partance pour la mer Glaciale ; et c'est ainsi que sa destinée l'avait conduit à Irgonok. Avec son esprit actif et fertile en inventions, Outlaw ne pouvait être satisfait de pratiquer les accommodements de grossières salaisons, ni de mettre à bouillir des eaux grasses. Aussi avait-il cherché le moyen de faire produire à son voyage des résultats lucratifs. A peine descendu de son chariot, Franck chargea l'interprète d'aller quérir le premier magistrat de la tribu. Quelques instants après, le prudent Seenteetnar arrivait, et un long conciliabule s'ensuivit entre les trois hommes qui s'appliquèrent mutuellement à se tromper d'une manière indigne. Ils ne se séparèrent qu'après avoir convenu d'un rendez-vous pour le lendemain, chez le chef. Les voyageurs se logèrent ainsi qu'il leur fut possible chez les habitants ; et Seenteetnar rentra dans sa demeure, pour y dormir d'un sommeil agité. Dès le matin, les négociations reprirent et l'accord se fit aux conditions suivantes : Seenteetnar s'engageait à fournir un Esquimau adulte et bien portant à Franck Outlaw qui l'emmènerait à sa suite. En retour, ce dernier récompenserait le concours du chef par l'abandon de trois boîtes de conserves, d'une pipe en terre, d'une gourde d'eau-de-vie et d'un foulard jaune où se trouvait imprimé le plan de l'exposition de Philadelphie. L'interprète avait passé sous silence la gourde, qu'il se réservait.
II Le prudent Seenteetnar était en proie à une vive perplexité. La pensée lui était bien venue de tirer parti de la circonstance pour se défaire du beau Toogoolor, à d'aussi avantageuses conditions. Mais les usages ne lui permettaient pas d'user de violence envers son rival. Chez les Esquimaux, le droit à la patrie est sacré. Ces hommes simples ignorent les pratiques de l'ostracisme et du bannissement ; jamais un des leurs n'a été condamné à la transportation dans les pays civilisés. C'est pourquoi Seenteetnar, après une méditation profonde, résolut de recourir à la ruse et d'exploiter la passion amoureuse du Netchuk. Assisté de ses deux complices, il alla le trouver impudemment. Très surpris par la visite de son ennemi, Toogoolor entra d'abord dans une colère violente lorsque celui-ci lui en eut expliqué le motif. Mais le prudent Seenteetnar le calma doucement au moyen de flatteries discrètes et par des allusions au rôle prochain que la destinée politique réservait au jeune homme. Il lui vanta, malgré son ignorance et avec l'aplomb qui résulte de l'âge, la science mystérieuse des étrangers ; et il ajouta : « Tu apprendras à leur contact des recettes inconnues, et tu reviendras dans Irgonok avec la puissance et la renommée. » Toogoolor restait silencieux et grave. Seenteetnar, encouragé, fit un effort suprême ; il dit : « Je connais ton amour pour Ilignik ; mais la naissance et des raisons de famille vous séparent à jamais. Pourtant, si tu accomplissais le devoir que je viens de te tracer, j'attendrais ton retour pour la marier et je consentirais à ce qu'elle te choisît pour époux. » A cette perspective radieuse et lointaine, le petit Esquimau ne put retenir un soupir. Il appuya la paume de ses mains sur ses joues colorées et se laissa choir en gémissant. Alors Franck Outlaw se prit à l'exhorter avec l'énergie qu'il avait apportée à toutes les entreprises de sa vie. Comme jadis lorsqu'il lançait des affaires véreuses dans le Connecticut, il exposa un boniment superbe et si chaleureux que ses paroles traduites gardaient encore, dans la bouche de l'interprète, une réelle éloquence et une force de persuasion. Peut-être fit-il pénétrer en cette âme obscurcie par les nuits du pôle, mais avide connaître et généreuse, une notion vague de l'existence des grandes villes, de la lumière électrique, du système représentatif, des institutions de crédit et de la vaccine. On n'aurait pu le savoir. Toujours est-il que les bourreaux penchés sur leur victime en obtinrent un murmure de soumission. Pour gage solennel de cette promesse confuse, le prudent Seenteetnar se fit remettre le sac d'amulettes avec les trois pierres plates que Toogoolor portait au cou. Quand il eut été laissé seul, le Netchuk éclata en sanglots pressés et sonores ; et, dans des bégaiements, il criait : « O ma petite Ilignik !... »
III Le moment du départ arriva bientôt. C'était un matin, dans le temps du soleil et des fleurs. La maison de glace de Toogoolor achevait de fondre, et bientôt il ne devait plus rester rien de cet asile de tant d'amour. Lorsque Franck Outlaw vint remettre à Seenteetnar le prix de ses services, il trouva le chef paisible en compagnie d'Ilignik, dont le visage était inondé de larmes. Toogoolor, qui avait revêtu son plus somptueux costume, la soutenait, prêt à défaillir lui-même. Franck, dont le génie commercial était toujours en éveil, demanda immédiatement, par gestes, à Seenteetnar de lui céder sa fille ; et il lui offrit, en échange, la lorgnette de son capitaine que ce brave officier lui avait confiée. Les yeux du patriarche brillèrent de convoitise à cette proposition magnifique ; mais il réfléchit que cette nouvelle combinaison réunirait les deux amants, et, l'aveuglement des passions netchewukes l'emportant sur les conseils de la raison, il fit un signe de refus. Les adieux de Toogoolor et d'Ilignik s'effectuèrent dans une douleur tragique ; mais cependant chacun d'eux gardait au coeur des souvenirs inaltérables et la flamme de l'espérance. Les attelages de rennes furent dirigés vers la côte, dont ils allaient continuer à parcourir les sinuosités. Une vieille femme, échevelée, les suivait en riant à perdre haleine. Sa poursuite extravagante dura pendant dix heures ; puis, exténuée, elle s'arrêta devant un gouffre béant, au milieu des anfractuosités de la glace. Elle appela par trois fois : « Okzenekjenwook !... » et, après s'être penchée pour entendre une réponse, elle entra satisfaite dans l'éternelle nuit de la mer.
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