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I
A Marcel Schwob.
DE son nom, il s'appelle Jean Varce. Bien que son
âge soit d'une soixantaine d'années, avec sa taille d'un mètre dix à peine, ce n'est
qu'un galopin étique, toujours lancé sur la grande voie, entre Aix et Grenoble,
ou d'Annecy à Moutiers. L'opinion unanime de ses concitoyens a classé Jean
Varce, dès sa prime enfance, dans la catégorie des idiots. Et les voituriers,
les aubergistes, ceux de la montagne ou des vallées, reconnaissent de loin la
tournure naine de ce squelette agile qui, sans y jamais déranger un atome de
poussière, ne cesse d'arpenter l'étendue infinie des routes blanches.
Si les hasards de la villégiature
vous conduisent, un jour, en Savoie, vous avez mille probabilités de
rencontrer, au moins une fois durant votre séjour, l'impressionnant individu.
Son buste très grêle et ses
épaules tombantes, mesurant une circonférence à peu près aussi étriquée que le
cou, ont l'air d'un simple manche qui porte au bout sa tête. Les os décharnés
de ses jambes, qu'il fiche en des sabots fort larges, le maintiennent debout et
raide comme un petit mannequin sur des rondelles de bois. Des loques,
dépourvues de boutons, habillent sordidement cette carcasse et bâillent à
toutes les jointures. A l'entrée d'une poche externe et parallèle au flanc
gauche, toujours pointe l'extrémité aiguë d'un fer quadrangulaire. En manière
de taquinerie, filles et gars soutiennent que Jean cache par là une arme mauvaise
; lui proteste, en trépignant, contre l'accusation dont est l'objet un outil
qui lui sert uniquement, prétend-il, à réparer ses « galochins ».
Maintenant, si la complaisance du
lecteur va jusqu'à souhaiter une vision absolument exacte de la physionomie du
petit vieillard, à coup sûr, aucune description ne saurait être aussi
démonstrative de la couleur et des formes que cet expédient :
Prenez une bottine de chasse
neuve, en cuir jaune très clair, et appliquez-en la semelle contre le mur...
Bon ! Vous voici face à face avec Jean. La pointe en l'air de la chaussure,
c'est son front chauve. Immédiatement au-dessous, mais à des hauteurs qui ne
correspondraient point tout à fait ensemble, supposez deux petites taches de
cirage : ce sont les yeux ternes. La tige de cuir qui s'avance figure la région
du nez aplati et la proéminence des mâchoires. Pincez, entre les doigts, dans
le sens de sa largeur, l'orifice de la chaussure, et vous tenez ainsi la
bouche. Jean possède cinq ou six poils gris de moustaches, mais nuls favoris ni
barbe. Du reste, il n'a pas de joues, pas de menton ; le débordement des
oreilles, à la place, et une excroissance du gosier. Enfin le développement de
sa lèvre supérieure est tel qu'en retombant sur l'autre, il intercepte presque
l'émission de la voix et rend, du moins, les paroles indistinctes.
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