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III
« Holà ! Jean !... Bonjour ! Jean
!... »
Guignol s'arrête court. Du bras
droit, il transpose son sac sous le bras gauche (car il n'erre jamais sans une
sorte de besace en toile à matelas qui fut bleue ou rose, mais qui n'a plus que
les teintes assorties de crasses diverses), et, mettant contre la ligne
approximative de ses sourcils absents l'abat-jour de cinq doigts tortueux, il
effectue une ribambelle de clignotements soupçonneux.
« Jean, veux-tu boire la goutte
?... »
A l'encontre de cette invitation,
le petit monstre soulève l'infime relief de ses épaules, décoche un regard
rancunier, et se dispose à poursuivre en grommelant sa pérégrination. Dans les
épaisseurs ténébreuses et molles de son cerveau, le souvenir l'a piqué de ce
qu'il a souvent souffert, après qu'on s'était amusé à l'enivrer.
« Écoute donc, Jean !... Ne
veux-tu pas me raconter pour cinq sous... pour dix sous... de tes histoires
?... »
Inévitablement, celui-ci accepte
le marché, par un bredouillement qui n'a point la force de déranger le long pan
de sa lèvre jaune. En voici le texte probable, selon l'avis des meilleurs
commentateurs, qui sont automédons, merciers ambulants ou cabaretiers du cru :
« Seigneur Jésus !... j'avais
bien vu que vous étiez une brave personne !... »
Jean s'est assis. De préférence,
par terre ; car, lorsqu'il est juché sur un siège, une bizarrerie constante lui
fait craindre que des roquets n'accourent lui mordiller les « gambilles »
pendantes et sans trêve agitées. Il tient précieusement son sac sur ses genoux.
Attention ! La comédie, ou plutôt
la tragédie, hélas ! va commencer.
Tout en marmottant des choses
sous l'abominable lambeau de chair qui le bâillonne, Guignol dirige tour à tour
son index vers les limites opposées des horizons.
« Oui ! C'est bien vrai ! (Ainsi
expliquent les interprètes compétents)... Oh ! que j'ai voyagé ! voyagé !
voyagé !... J'étais encore jeune comme un poulet !... »
Après cela, son vague murmure
devient plus rapide et néanmoins roule, sans secousses, un flux de noms très
dense. L'étrange aventurier est en train d'énumérer la liste des lieux qu'il a
visités sans encombre.
Soudain il mâche les termes, apparemment
moins vite, entre ses dents invisibles. Il dresse la nomenclature des grandes
villes où il a dû séjourner plus longtemps, grâce à sa prédestination, commune
chez tous les vagabonds, pour les maisons d'arrêt... En ponctuant chaque
syllabe, Jean Varce se penche vers l'auditeur, avec une mine de défi
orgueilleux. A ce qu'on a cru deviner, il clame à tue-tête, de plus en plus
violemment :
« Lyon ! Paris ! Rouen ! Amiens !
Dijon !... Vous ne connaissez pas Lyon ? Paris ?... etc. »
Du moins, les ouïes non exercées
ne perçoivent que :
« Euh !... Euh !... Euh !... Euh
!... »
A ce point, si l'interlocuteur
veut mettre un terme à ces questions géographiques, force lui est d'y
satisfaire par une réponse affirmative ou négative. Puis, adressant un sourire
d'intelligence à la galerie :
« Dis-moi donc, Jean !... Les
habitants ?... Ont-ils été gentils pour toi ?... »
Dès lors, Guignol quitte son
attitude sédentaire. Si le décor lui fournit un tertre, il y grimpe et,
là-haut, joint les pieds, se hisse sur les pointes, raidit son torse, érige un
bras autant que possible au-dessus de sa face grimaçante et caricaturale.
« Les messieurs de par là
(débiterait-il)... Ils sont grands ! grands ! grands comme ça !... Seigneur
Jésus ! Bien grands !... »
Avec une déférence craintive, il
contemple alternativement le bout de ses doigts tendus et la superficie du sol
en contre-bas de l'éminence où il professe, afin d'en toiser la distance.
Ensuite le petit être redescend,
et débite avec une volubilité renaissante le récit de ses déboires qu'un
traducteur spontané rend intelligible à la compagnie.
Son légendaire tour de France,
Jean l'a parcouru dans le servage de plusieurs de ces messieurs grands, grands,
grands, qui lui avaient confisqué sa liberté. Des batteurs d'estrades, valides
et vigoureux, et justement jetés hors des habitations rustiques, quand ils
avaient l'imprudence d'y solliciter l'aumône. Mais une fois que Jean fut tombé
sous leurs mains, les maîtres successifs de cette créature pitoyable et inapte
au labeur la commissionnèrent avantageusement pour la mendicité, sans relâche,
la dépouillant aussitôt de ses aubaines toujours signalées par un espionnage
soigneux.
« Alors, Jean, comme ça, ils ne
te laissaient rien pour toi ? Comment ça s'arrangeait-il ?... »
Sous les blessures avivées de sa
sombre mémoire, Guignol s'excite. La rumeur de ses grondements internes ne
cesse de croître. Il va mimer les épisodes d'une lutte inégale et acharnée. Un
point s'éclaire et luit au milieu des deux maculages noirs qui composent son appareil
visuel.
D'abord, il court de-ci de-là,
éperdu, et simule des tentatives de fuite, aisément contre-carrées. Fixe à
présent, il pivote sur sa base, avec une célérité vertigineuse, dardant ses
ongles pointus, comme une volée de flèches dans l'espace. Ensuite ployant la
charnière de ses reins qui craquent sous cet effort instantané, il fond, le
crâne en avant, contre un des assistants. Qu'on ne s'alarme point : Guignol a
l'habitude des mesures et se refrénera à temps.
De nouveau, il tourne sur
lui-même, en s'accablant d'une grêle de gifles contre les pommettes, contre les
omoplates, l'estomac et les cuisses, partout où il peut s'atteindre, et juste
ainsi que le traitaient les messieurs grands, grands, grands !... Veut-il donc
arracher ses énormes oreilles, pour les tordre d'une pareille sorte ? Dieu !
comme il se démène ! comme il se débat !...
Ah ! sa pantomime est bien
grotesque assurément ; mais l'envie qu'elle suggère n'est pas celle de
plaisanter...
Et le drame augmente toujours
d'intensité. Une tourmente de sang empourpre et bouleverse cette horrible face
jaune. Les cinq ou six poils gris se sont hérissés vers les trous de narines
écrasées que des spasmes contorsionnent. De la poitrine sort le ronflement des
chaudières prêtes à éclater... Alors Guignol, sous l'envahissement définitif du
courroux inconscient, de la douleur suprême, grâce auxquels se rompent tous les
liens d'esclavage, le petit Guignol empoigne un bâton ferré, de la dimension
d'un porte-plume, le fameux outil des «galochins» qui pointe hors de sa poche
!... Et hardi ! bravo ! camarade !...
Sous les applaudissements, il
brandit cet engin en guise d'épieu, avec une fébrile férocité ; et il ne
tardera guère à esquisser par des gestes de lignes amples le simulacre d'une
déroute subite parmi ses assaillants imaginaires...
Enfin, maître du terrain de
bataille, le chétif vainqueur respire à longs traits. La main sur son coeur
pour en comprimer les battements, il se rassied avec une lenteur majestueuse et
dévisage tout son entourage, afin de n'y perdre aucune des marques d'admiration
passagère.
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