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IV
En général, l'excursionniste qui
s'est involontairement exposé à ce spectacle improvisé en son honneur, voudra
profiter de cet entr'acte pour s'esquiver. On ne lui en laissera point le
délai.
Guignol, haletant encore, n'a pas
terminé seulement d'étancher sur le dos de sa main, qui, elle, n'a point
dégelé, l'abondante sueur de ses tempes, que déjà le barnum amateur incite
l'artiste à s'acquitter de la dernière partie de son rôle ; la plus
intéressante, de l'avis unanime. On y a droit pour ses cinq sous comme pour dix
sous.
« Et ta femme, Jean ?... Tu sais
bien ? La Roussine ?... L'aimais-tu encore quand elle a péri ?... Ne mens point
! n'est-ce pas que tu l'aimais toujours ?... »
Guignol, qui se recueille dans le
silence, a entr'ouvert son sac d'où il commence par exhiber un sale carré de
papier qu'il déplie avec précaution. C'est sa carte d'électeur, on peut la
contrôler, au nom authentique de Jean Varce.
Le second objet qu'il exhume est un
reste pétrifié de son gâteau de mariage, vieux de plus de trente-cinq ans, à
cette heure. L'époux le considère longuement, tristement, avec une espèce
d'attention hypnotique...
« L'année que tu l'as choisie...
ta femme... hé ! Jean !... ne te doutais-tu point déjà qu'elle te fournirait
bien des paires de cornes ? Ohé donc ! Jean ! Ohé ! le galant !... »
A la fin des fins, celui-ci
brandit vers le ciel ses mains certes plus expressives chez lui que l'organe
particulier du langage. Les déclarations qu'il s'efforce simultanément de
proférer sont, paraît-il, des formules de malédiction...
« Mes parents, c'est eux qui ont
fait mon malheu ! Oui ! mon malheu !... C'est eux qui m'ont obligé à me marier...
Malgré mon idée !... Je voulais point ! je voulais point ! je voulais point !
Mon père, ma mère, je les envoie en enfer !... »
Et sous le talon sonore de ses
sabots il écrase des grains de cette terre, au sein de laquelle gisent les
auteurs de son exceptionnelle destinée...
Des interrogations adroites vont
stimuler ses réminiscences dociles et les diriger...
« Était-ce beau, ta noce ?...
A-t-on bien ripaillé, au moins ?... Montre-nous donc combien Roussine était
mignonne !...»
Et la représentation de la
cérémonie religieuse s'exécute. Guignol, cambrant sa taille ridicule avec une
exagération de dignité, affecte de gravir les marches de l'autel... Mais
bientôt il se dépêche de passer à la description du repas des noces. Les
stigmates de la gloutonnerie affligent davantage sa mine, tandis que le
désordre de tous ses membres et les gonflements de son abdomen cave concourent
à dénoncer les efforts pour s'empiffrer une masse d'aliments...
Aïe ! aïe ! La situation se corse
: la nuit est tombée. Guignol circule à tâtons, les paupières fermées, le coude
plié en arrière, avec des allures béates, dans une obscurité qu'il suppose...
Quelques minutes s'écoulent... Le conjoint frémissant, du genou, heurte le
talus de la route. Vite, il y grimpe, après plus d'une vaine enjambée, et s'y
couche au long de sa besace déroulée, qu'il a tant bien que mal disposée en
compagne de lit.
Ici, les convenances commandent
au metteur en scène de s'interposer énergiquement, en dépit des récriminations
qui volontiers échappent aux commères attirées par la nature de ce
divertissement ; car, dans sa probité industrielle, Guignol n'épargnerait
aucune
pantomime...
Allons, hop ! Il n'est que temps.
On lui cogne rudement les sabots, ou même, en cas de nécessité urgente, la
saillie de ses côtes émaciées.
Guignol rouvre ses yeux hagards,
au sortir d'un rêve absorbant, et les remue à toute vapeur, en s'établissant
sur son séant où il demeure immobile...
Mais les incidents du réveil
nuptial vont se précipiter...
Guignol, debout, frotte vigoureusement
ses paupières lasses. Subitement son regard se braque sur la besace
symbolique... Oh ! quels flots d'impétueuse passion, jaillissant de sources à
l'ordinaire taries, montant par toutes les veines, inondent alors le visage
souillé de Guignol !... Qui lui a procuré, sinon les plus adorables mystères de
l'amour, ce masque immatériel dont la séductrice douceur voile ses ignominies
physiques, à Guignol, lorsqu'il se penche vers les formes inertes de son sac,
en arrondissant ses bras et en s'agenouillant dans l'extase des tendres prières
?...
Tout à coup... mais si
inopinément !... malheur !... le tourtereau recule, d'un saut effaré... Il
chancelle, comme sous l'irrésistible rebuffade d'un adversaire qu'animeraient
toutes les brutalités de la colère et du dégoût...
« Eh là ! quoi donc ? Jean ! gare
à toi !... »
Mais, avant même qu'on ait eu le
temps de le protéger contre l'excès de son propre délire, Guignol s'est jeté,
du sommet du talus, à la renverse. Son occiput a fait toc, toc, en rebondissant
sur une pierre. Et, sans se relever, la victime se met à brailler autant qu'un
goret qu'on saigne. Des pleurs, pas plus gros que la tête des épingles, et si
résistants qu'ils ne s'effilent point, roulent dans les multiples canaux de ses
rides.
Vraiment là, si blasé qu'on
puisse être, après cet affreux incident, on estime que les originalités de
cette fête villageoise ont par trop dépassé les bornes entre lesquelles
s'amuser est permis...
Il serait pourtant inutile de
s'ingénier en consolations ou de s'empresser autour de Guignol. Déjà il est
redressé sur ses pieds, en possession de tous ses moyens ; et, tandis que sa
dernière larme s'égoutte, il vocifère :
« Ma femme ! Elle m'avait épousé
pour mon bien ! Pas pour avoir un homme ! un homme ! un homme
! »
Ce vocable est, de sa bouche, le
premier jusque-là qu'il ait été loisible de percevoir, sans expérience
spéciale. Un homme ! Lui, être un homme ! Sans nul doute ce terme résume sa
prétention suprême, son ambition la plus effrénée ; car, dans un vaste rictus,
la traîne de sa lèvre supérieure s'est prodigieusement retroussée pour livrer
issue à cette revendication exaspérée du titre d'homme. Durant quelques
secondes, un tel débordement de monstruosité submerge tous les vestiges
anthropomorphes sur le faciès de Guignol, qu'on croirait avoir affaire à une
bête sauvage et inconnue, si la carte d'électeur, frissonnant à terre sous le
vent déplacé par tant de cris et de gestes, n'attestait la présence d'un
compatriote, votre égal en droits civiques.
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