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Paul Hervieu
Guignol

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  • IV
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IV

En général, l'excursionniste qui s'est involontairement exposé à ce spectacle improvisé en son honneur, voudra profiter de cet entr'acte pour s'esquiver. On ne lui en laissera point le délai.

Guignol, haletant encore, n'a pas terminé seulement d'étancher sur le dos de sa main, qui, elle, n'a point dégelé, l'abondante sueur de ses tempes, que déjà le barnum amateur incite l'artiste à s'acquitter de la dernière partie de son rôle ; la plus intéressante, de l'avis unanime. On y a droit pour ses cinq sous comme pour dix sous.

« Et ta femme, Jean ?... Tu sais bien ? La Roussine ?... L'aimais-tu encore quand elle a péri ?... Ne mens point ! n'est-ce pas que tu l'aimais toujours ?... »

Guignol, qui se recueille dans le silence, a entr'ouvert son sac d'où il commence par exhiber un sale carré de papier qu'il déplie avec précaution. C'est sa carte d'électeur, on peut la contrôler, au nom authentique de Jean Varce.

Le second objet qu'il exhume est un reste pétrifié de son gâteau de mariage, vieux de plus de trente-cinq ans, à cette heure. L'époux le considère longuement, tristement, avec une espèce d'attention hypnotique...

« L'année que tu l'as choisie... ta femme... ! Jean !... ne te doutais-tu point déjà qu'elle te fournirait bien des paires de cornes ? Ohé donc ! Jean ! Ohé ! le galant !... »

A la fin des fins, celui-ci brandit vers le ciel ses mains certes plus expressives chez lui que l'organe particulier du langage. Les déclarations qu'il s'efforce simultanément de proférer sont, paraît-il, des formules de malédiction...

« Mes parents, c'est eux qui ont fait mon malheu ! Oui ! mon malheu !... C'est eux qui m'ont obligé à me marier... Malgré mon idée !... Je voulais point ! je voulais point ! je voulais point ! Mon père, ma mère, je les envoie en enfer !... »

Et sous le talon sonore de ses sabots il écrase des grains de cette terre, au sein de laquelle gisent les auteurs de son exceptionnelle destinée...

Des interrogations adroites vont stimuler ses réminiscences dociles et les diriger...

« Était-ce beau, ta noce ?... A-t-on bien ripaillé, au moins ?... Montre-nous donc combien Roussine était mignonne !...»

Et la représentation de la cérémonie religieuse s'exécute. Guignol, cambrant sa taille ridicule avec une exagération de dignité, affecte de gravir les marches de l'autel... Mais bientôt il se dépêche de passer à la description du repas des noces. Les stigmates de la gloutonnerie affligent davantage sa mine, tandis que le désordre de tous ses membres et les gonflements de son abdomen cave concourent à dénoncer les efforts pour s'empiffrer une masse d'aliments...

Aïe ! aïe ! La situation se corse : la nuit est tombée. Guignol circule à tâtons, les paupières fermées, le coude plié en arrière, avec des allures béates, dans une obscurité qu'il suppose... Quelques minutes s'écoulent... Le conjoint frémissant, du genou, heurte le talus de la route. Vite, il y grimpe, après plus d'une vaine enjambée, et s'y couche au long de sa besace déroulée, qu'il a tant bien que mal disposée en compagne de lit.

Ici, les convenances commandent au metteur en scène de s'interposer énergiquement, en dépit des récriminations qui volontiers échappent aux commères attirées par la nature de ce divertissement ; car, dans sa probité industrielle, Guignol n'épargnerait aucune

pantomime...

Allons, hop ! Il n'est que temps. On lui cogne rudement les sabots, ou même, en cas de nécessité urgente, la saillie de ses côtes émaciées.

Guignol rouvre ses yeux hagards, au sortir d'un rêve absorbant, et les remue à toute vapeur, en s'établissant sur son séant où il demeure immobile...

Mais les incidents du réveil nuptial vont se précipiter...

Guignol, debout, frotte vigoureusement ses paupières lasses. Subitement son regard se braque sur la besace symbolique... Oh ! quels flots d'impétueuse passion, jaillissant de sources à l'ordinaire taries, montant par toutes les veines, inondent alors le visage souillé de Guignol !... Qui lui a procuré, sinon les plus adorables mystères de l'amour, ce masque immatériel dont la séductrice douceur voile ses ignominies physiques, à Guignol, lorsqu'il se penche vers les formes inertes de son sac, en arrondissant ses bras et en s'agenouillant dans l'extase des tendres prières ?...

Tout à coup... mais si inopinément !... malheur !... le tourtereau recule, d'un saut effaré... Il chancelle, comme sous l'irrésistible rebuffade d'un adversaire qu'animeraient toutes les brutalités de la colère et du dégoût...

« Eh là ! quoi donc ? Jean ! gare à toi !... »

Mais, avant même qu'on ait eu le temps de le protéger contre l'excès de son propre délire, Guignol s'est jeté, du sommet du talus, à la renverse. Son occiput a fait toc, toc, en rebondissant sur une pierre. Et, sans se relever, la victime se met à brailler autant qu'un goret qu'on saigne. Des pleurs, pas plus gros que la tête des épingles, et si résistants qu'ils ne s'effilent point, roulent dans les multiples canaux de ses rides.

Vraiment là, si blasé qu'on puisse être, après cet affreux incident, on estime que les originalités de cette fête villageoise ont par trop dépassé les bornes entre lesquelles s'amuser est permis...

Il serait pourtant inutile de s'ingénier en consolations ou de s'empresser autour de Guignol. Déjà il est redressé sur ses pieds, en possession de tous ses moyens ; et, tandis que sa dernière larme s'égoutte, il vocifère :

« Ma femme ! Elle m'avait épousé pour mon bien ! Pas pour avoir un homme ! un homme ! un homme ! »

Ce vocable est, de sa bouche, le premier jusque-là qu'il ait été loisible de percevoir, sans expérience spéciale. Un homme ! Lui, être un homme ! Sans nul doute ce terme résume sa prétention suprême, son ambition la plus effrénée ; car, dans un vaste rictus, la traîne de sa lèvre supérieure s'est prodigieusement retroussée pour livrer issue à cette revendication exaspérée du titre d'homme. Durant quelques secondes, un tel débordement de monstruosité submerge tous les vestiges anthropomorphes sur le faciès de Guignol, qu'on croirait avoir affaire à une bête sauvage et inconnue, si la carte d'électeur, frissonnant à terre sous le vent déplacé par tant de cris et de gestes, n'attestait la présence d'un compatriote, votre égal en droits civiques.




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