|
Texte
Le Seigneur apparut un jour à Abraham,
sous la figure de trois hommes
qui s'en allaient à Sodome.
(Genèse, chap. XVIII.)
LA lune étant pleine dans le signe du Cancer, une
lumière limpide et souple inondait Tanis, la capitale choisie par l'Hiq-Sous
vainqueur. Parvenue à l'apogée de son ascension nocturne et gardée par la
constellation du Grand Chien, la divine Isis dormait dans le ciel pur. La lueur
de son ventre arrondi par la fécondation d'Osiris illuminait, sur le bord des
avenues, la barbe grise des sphinx de granit.
Dans le quartier des riches
villas, Niébès, le dernier descendant des Pharaons détrônés, veillait avec ses
deux amis sur la terrasse de sa maison blanche. En souvenir de sa noble
origine, il portait, dans la ceinture brodée qui plissait finement sa schenti,
le royal poignard de bronze à tête d'épervier.
Les trois compagnons étaient
étendus sur un amas de coussins quadrillés et de tapis historiés, à l'abri
d'une moustiquaire de gaze sillonnée de fils d'or, que soutenaient quatre
colonnettes de bois jaune et brillant. Autour d'eux, les tabourets de cèdre,
chargés de figurines en verre, de gobelets, de flacons où scintillaient la
liqueur et l'essence parfumée. Ici traînait un échiquier d'ivoire ; là brillait
un miroir d'acier.
Nul ne parlait ; mais chacun
sentait un goût pervers sur sa langue, comme après avoir mangé le fruit du
sycomore.
Ils songeaient au lointain pays
d'Orient pour lequel ils allaient se mettre en voyage sur la foi d'un esclave
asiatique, et tout abandonner de leur vie passée et présente... à la
mystérieuse Sodome, dans la Vallée des Bois.
Le prêtre Tlas, déjà savant dans
les antiques hiéroglyphes, faisait distraitement jouer ensemble la petite
lionne noire qui s'appelait Chienne et la grande chienne fauve qui
s'appelait Lionne. Des sourires muets desserraient ses lèvres lorsqu'il
croisait son regard avec celui de Saïs, le poète pauvre et timide, dont
personne n'ignorait pourtant la Chanson des Roses ni la Marche de la Momie.
Dans les prunelles de ce dernier,
la vigilante flamme de ses envies s'était, par prodige, éteinte. Il parcourait
d'un oeil négligent les splendeurs du jardin, sous la clarté lunaire, les
herbes rares, les fleurs épanouies, les citronniers dans leurs vases d'argile
rouge, les acacias chargés d'un peuple d'oiseaux chanteurs qui s'éveilleraient
avec l'aurore, et, courant parmi les végétations précieuses, des rigoles d'eau
fraîche détournées du Nil auquel le solstice d'hiver venait de restituer sa
pâleur bleue.
Et Niébès contemplait obstinément
la bague de jaspe vert, marquée du scarabée, qui pesait à l'index de sa longue
main droite.
Ainsi, à la longue, les beaux
jeunes gens s'assoupirent.
Des apparitions promenèrent alors
leurs formes et leurs couleurs dans les coquilles sombres des paupières qui
s'étaient abaissées.
C'étaient les rêves centuples de
leur puberté.
Une femme passait d'abord, avec
des yeux ovales et noirs, des cheveux traînants, des hanches creuses, des seins
durs et pointus. Elle savait danser à la mode étrangère, la tête renversée et
le ventre tendu comme une peau de tambourin.
Et, dès que cette ombre blanche
s'était évanouie, une autre venait, plus blanche encore, ignorante de tout art,
avec des gestes humbles, des épaules rondes, des cuisses fraîches et
resplendissantes comme le lotus, la bouche pleine de ris et le regard
promptement noyé de larmes.
Puis un paysage s'ébauchait,
autour de sources claires, jonchées de pétales roses. Des arbres inconnus
déployaient sous l'azur leurs feuillages effilés qui, merveilleusement,
brunissaient, blondissaient, roussissaient comme des chevelures. A l'extrémité
de chaque rameau, un visage délicieux commençait à fleurir, des seins
bourgeonnaient ; et, lorsque le vaste fruit féminin avait achevé de mûrir, les
branches trop chargées en versaient le poids odorant sur le sol.
Et les trois amis, dans leur
sommeil, tendaient fiévreusement les bras pour faire la récolte de ce verger
idéal et déjà disparu.
Ensuite avait surgi une ville
immense, qui s'étendait à perte de vue entre les deux pans de l'arc-en-ciel ;
et un vol de femmes ailées s'abattait, comme des cailles lasses, sur la toiture
des monuments. Là-haut, elles gisaient inertes, incapables de s'échapper,
impossibles à rejoindre.
Et Niébès, Saïs et Tlas tordaient
et croisaient leurs jambes, avec une rage passionnée, comme s'ils eussent
essayé de monter à des colonnes de marbre.
Mais brusquement la ville
s'engloutit ; et, à sa place, des champs de millet s'élevèrent, des mimosas
gigantesques et des vignes rougissantes dont les grappes gonflées pendaient
vers la terre. Et des compagnies de femmes nues, couchées sur le dos, leur
corps chatouillé et moucheté de noir par les fourmis vagabondes, tétaient,
mortes d'ivresse, les grains obscènes du raisin.
A ce spectacle, les trois
compagnons remuèrent éperduement leurs lèvres avec un cri aigu comme celui des
nouveau-nés, et ils s'éveillèrent dans un même spasme.
Parmi eux, la lionne et la
chienne grondaient à une approche.
De leurs yeux encore troubles,
ils reconnurent la face belle comme le vice et équivoque de l'esclave Géther. La
barbe de celui-ci était épointée en signe de servitude. Sur son front
cicatrisé, le fer en feu avait fraîchement gravé l'attribut du sexe qui n'était
point le sien, selon l'usage à l'égard des ennemis lâches et des captifs
obtenus sans combat.
« Maître, dit en se prosternant
le nouveau venu, les hommes attendent. Il est l'heure de se mettre en route.
- Bien ! répondit Niébès ; nous
n'oublierons rien, puisque nous laissons tout. »
Les amis se levèrent, en détirant
leurs membres jeunes. Géther chargea sur ses épaules deux sacs d'or préparés,
et tous aussitôt descendirent. La lionne et la chienne, restées seules sur la
terrasse, regardèrent au dehors, avec la curiosité grave des bêtes,
lorsqu'elles entendirent se refermer lourdement le bronze de la porte
extérieure.
Les voies étaient désertes. Par
instants, des bruits vagues troublaient le majestueux silence de la ville :
tantôt la vocifération impie d'un taricheute qui s'était enivré de vin d'orge,
tout en salant des morts pendant l'ardeur du jour ; tantôt les rauques
miaulements des chats sacrés qui, hérissant leurs poils, se pourchassaient sur
les pylônes des temples et le long des mâts multicolores dont la banderole
immobile décorait les seuils religieux.
L'esclave marchait en avant,
d'une allure rapide. Parfois il se retournait pour inviter les jeunes hommes à
le suivre, en fronçant, par une étrange expression, ses épais sourcils ; et ils
accéléraient leur pas, fascinés par ces tressaillements de la plaie symbolique.
Ils suivirent le Nil, dont les
bords étaient boisés de roseaux que surmontaient des houppes de papyrus. Ils
étaient déjà loin de la ville, lorsqu'ils arrivèrent à une caravane de
marchands chananéens, dont les chameaux et les ânes déchargés dormaient debout.
Les gens éveillés riaient entre eux, gais et fiers d'avoir vendu en contrebande
leurs provisions de gomme, d'encens et de baume, les bracelets de pied, les
robes peintes, le fard vert et la poudre pour agrandir les yeux.
Géther remis le prix convenu au
chef de la caravane. Les jeunes gens se hissèrent sur des montures, et la
troupe se mit promptement en marche, pour atteindre la première oasis avant le
lever du jour.
Déjà l'étoile de Sodome
commençait à pâlir au ciel. Le prêtre Tlas leva les bras vers l'horizon
oriental où devait bientôt poindre l'avant de la barque du Soleil :
« O dieu Matin ! s'écria-t-il,
Créateur des êtres, tu es haut, tu es fort. Donne, chaque jour, des pains à
notre ventre, de l'eau à notre gosier, des parfums à notre chevelure, ô
Véridique, Resplendissant, Flamboyant ! »
Niébès reprit :
« O Seigneur des années, fais que
l'usurpateur de mon trône tombe, en mon absence, dans le feu. Pour mes
compagnons et moi, fais que nous suivions toujours notre désir, et que nous ne
cessions de vider la coupe de la joie ni de célébrer des fêtes ! »
Après avoir réfléchi, Saïs dit :
« Écoutez ces vers que je viens
de composer sur le caractère du dieu Râ, tel que je le conçois :
Assis dans sa
maison lumineuse,
Il entendit trois jeunes gens implorer ses bienfaits.
« Ha ! ha ! ha ! fit-il, j'enverrai contre eux
Les crocodiles, les vagues de sable et les brigands ! »
Mais bientôt d'autres prières, plus nombreuses,
Plus ardentes, parvinrent aux oreilles de Râ.
C'étaient les héritiers de Niébès, les collègues de Tlas, les émules
De Saïs qui murmuraient : « O Souverain sur la terre,
Envoie contre les voyageurs les crocodiles, les vagues de sable ! »
Le Dieu Râ fit encore : « Ha ! ha ! ha ! puisqu'il en est ainsi,
Les trois jeunes gens recevront mes bienfaits. »
Voici comment, acheva Saïs, je
m'explique le caractère de la Divinité... »
Cette pièce fut accueillie par
des exclamations flatteuses. Géther lui-même, qui avait appris l'idiome de
Tanis, se retourna vers le poète en éclatant de rire. Depuis le départ de sa
ville de servitude, il se sentait libre, il se montrait déjà d'humeur hardie et
familière.
Mais Saïs et ses amis étaient
redevenus graves ; et l'esclave continua de marcher longtemps à reculons,
cachant souvent son front sous la paume de sa main, provocant et effarouché
sous la fixité des regards qui s'attachaient à la mutilation attirante, au
signe meneur des hommes, au mystère épanoui sous ses cheveux annelés.
|