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V
... Et cette inaction décevante
continua pendant près d'une semaine.
A midi, s'interdire les jeux
quotidiens, séjourner dans l'atmosphère gelée, sans autre mouvement que celui
de battre la semelle, vous l'avouerez, c'était intolérable.
Les moyens suprêmes furent
résolus.
Au nom de l'honneur national, les
Boulonnais conjurèrent Bonchon de se décider. P'tit Roux alla même jusqu'à
offrir sa suppléance pour la lice. Mais, s'apercevant que sa proposition était
sérieusement examinée par quelques-uns, il ajouta :
«Bien sûr, si je n'avais pas
cette sacrée écharde au doigt du milieu !...»
Sous l'enseigne adverse, les neuf
pensionnaires anglais relancèrent Grutch, par l'organe du grêle O'Skill, qui
s'évertua à rendre engageant l'aspect rigide de son teint d'ivoire.
Azor et Jean profitèrent de ce
que leur naissance exotique les dégageait des réserves du patriotisme, en
adoptant l'excellente voie des injures. Ils glissèrent successivement dans
l'oreille de Bonchon et de Grutch, que l'un était lâche comme tous les Français
et l'autre comme tous les Anglais.
Ce dernier procédé réussit.
Bonchon et Grutch répétèrent, presque simultanément, la phrase populaire dans
le collège : «Soit ! Le compte sera liquidé avant les congés de Noël !...»
Au reste, c'était peut-être la
première fois qu'ils la prononçaient. Quoi qu'il en soit, le soupir de
soulagement fut général.
«Mais quand ça ?... Il n'y a plus
que trois jours !...
- Eh bien, demain !...
- Pourquoi pas aujourd'hui ?...»
Sans accord préalable, instinctivement, Grutch riposta : «No !» et Bonchon fit
: «Non !»
«Allons, pour demain !» concédèrent Azor, Jean, P'tit Roux, O'Skill, les frères
Bléhan et leurs soixante-dix-neuf collègues des Grande et Moyenne Cours
réunies.
Mais, comme par un fait exprès,
le lendemain, à midi, le terrain du combat était tellement couvert de neige,
qu'on interdit aux élèves de sortir. Des clameurs indignées ébranlèrent les
cloisons des études. On renversait les bancs. Les parquets tremblaient sous la
houle des piétinements.
Le nègre Jean, dont le dos
frileux se dressait contre le poêle, conseilla de disposer un emplacement
convenable au milieu de la pièce. Le juif Azor, dont le balai s'était si
souvent escrimé à Wilna devant le seuil du cabaret de son oncle, se faisait
fort de déblayer, dehors, un champ clos, en cinq minutes...
«Bonchon et Grutch, insinuait-il,
s'y rendront seuls ; et nous pourrons tous regarder à travers les vitres, en
nous alignant par rangs de taille...»
Les pions eux-mêmes, mis au
courant de la question, sans opiner précisément, hochaient la tête avec
bienveillance, lorsqu'on affirmait qu'il valait mieux en finir tout de suite
une bonne fois.
Mais la discussion entre ces
systèmes contraires, discussion maladroite s'il en fut, épuisa le laps de temps
du loisir.
... Enfin, Dieu merci !
vingt-quatre heures plus tard le dénouement de l'affaire devait arriver !
Les assistants forment une double
haie. A chaque bout de l'allée ainsi tracée, chaque adversaire, après
l'invitation de ses tenanciers, s'avance, derrière le rempart de ses bras, à la
rencontre de l'autre. C'est la volonté de l'orgueil qui manifestement les
dirige, malgré la voix de la nature.
Les bas rouges de Grutch
s'agitent en de raides enjambées. Bonchon se rapproche plus lentement du but ;
et, tandis qu'il se dandine d'un soulier sur l'autre, son impulsion ressemble à
celle dont un sac debout et lourd serait mû par un homme de peine.
Bientôt ils se trouvent face à
face, muets, effarés comme s'ils cherchaient en vain à comprendre quelque chose
de terrible. Un silence mortel règne autour d'eux.
Soudain Bonchon recule d'un pas,
Grutch avance d'autant. Bonchon met en mouvement ses bras comme s'il dévidait
un écheveau. A son tour, Grutch recule, et Bonchon avance. Lestement Grutch lui
darde un talon, puis l'autre, puis l'un, puis l'autre, sur les orteils, et
encore, encore, encore !... Bonchon, qui bat en retraite du plus vite que lui
permet sa corpulence, commet la faute d'égarer son attention sur la région
attaquée. A cette seconde, Grutch l'appréhende de la main gauche par le gilet,
et lui imprime en longueur sur le nez quatre phalanges d'une main droite qui
sont dures comme des crans de fer.
«Hourra ! Hip, hip, hourra !»
entonnent O'Skill et plusieurs voix joyeuses.
Cet enthousiasme grise le jeune
Anglais. Sous le choc, Bonchon a été ébranlé. Tout étourdi, il éternue ; son
front dodeline, ses narines saignent. Son ennemi, qui a hâte d'en terminer, se
rue, le buste ployé, la pointe du crâne en avant...
»Gare, Bonchon !» a clamé P'tit
Roux.
A l'instant où Grutch va
l'aborder, Bonchon pivote en faisant un collet de l'ouverture d'un de ses
coudes, qu'il referme aussitôt que le gibier s'est pris, aveuglément, dans le
piège... Les jambes et les bras de Grutch sillonnent éperdument le vide
derrière Bonchon qui serre, qui serre, qui serre...
Oh ! les yeux de Grutch, alors !
Leur désespoir jette un éclair bleu, vite éteint par deux larmes ; ses
paupières roses se convulsent ; et il pousse un cri si inhumain et si perçant,
qu'on jurerait entendre un petit goret imprudemment engagé entre les barreaux
d'une palissade.
Mais voilà que le bras libre de
Bonchon se met à tourner comme une aile de moulin sous la tempête subite, et
qu'à chaque tour son poing s'accroche dans une saillie ou un creux de la figure
de Grutch.
Des bravos assourdissants
éclatent :
«Hardi, Bonchon ! Hardi, Bonchon !»
Le nègre Jean écume, et de ses
lèvres blanches s'échappe un gloussement dont les loups auraient peur. Azor
trépigne, en suggérant avec insistance :
«Attention au Principal !...»
Des interpellations ironiques se
détournent jusque vers la petite phalange anglaise où O'Skill et ses
compatriotes, très loyalement d'ailleurs, marmottent :
«Well ! All right ! Go on !...»
Et, à des intervalles très
courts, apparaît au-dessus de l'assistance, comme une balle élastique, la
frimousse ronde de Bléhan III qui, trop petit pour voir du second plan, saute
sur place. Et sa bouche, sa mignonne bouche de premier communiant, vocifère
plus haut que toutes :
«Hardi, Bonchon ! Hardi, Bonchon !...»
... Combien de minutes se sont
écoulées ?... Grutch est enfin lâché. Il trébuche, si penché vers la terre que
tout le monde tressaille quand, par un soubresaut d'une prodigieuse détente, il
se redresse pour se rabattre à la renverse.
Les surveillants, assistés d'Azor
et d'O'Skill, transportent dans la loge du concierge, qui se récrie, la victime
inanimée.
Déjà Bonchon, sans mot dire, les
manches retroussées, se rince le visage à la fontaine. Entre ses semelles, un
ruisseau court sanguinolent...
Bléhan I, Bléhan II, Bléhan III,
P'tit Roux, l'assaillent de demandes :
«Ça te cuit-il fort, Bonchon ? - Bonchon, que ta flanelle est tachée ! - Tu
perds ta cravate !... Tiens, là, Bonchon, tous tes boutons qui déboulinent !...
- C'est surtout la pointe des pieds,» grommelle seulement le vainqueur.
... Un quart d'heure plus tard,
Grutch réapparaît, fort congestionné, en tête du cortège qui l'a emporté. Sa
démarche est mal assurée. Néanmoins, il se dirige droit vers Bonchon qui,
inquiet, se rétablit sur la défensive. Mais Grutch tend aussitôt une main
cordiale, dans laquelle Bonchon s'empresse d'apposer ses doigts humides et
froids... Ensuite, Bonchon ouvre de nouveau la boucle de son coude gauche et il
y insère le poignet de Grutch, dans la place même de l'étau qui venait de
servir au vaillant martelage.
Puis ce singulier attelage se met
en branle. L'un sautillant comme un kanguroo blessé ; l'autre oscillant,
dégrafé, et semant le sol de petits lambeaux de drap, comme perd ses substances
un sac crevé qu'on déplace.
Et tous les deux, érigeant leurs
faces tuméfiées, très fiers, très amis, ils parcourent vingt-cinq fois le
circuit de la cour, bras dessus bras dessous, salués au passage par cet
incessant tonnerre d'applaudissements dont leur lutte a d'abord déchaîné
l'orage.
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