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Texte
A Fernand Vandérem
Un dimanche de
juin, vers une heure de l'après-midi, ceci se passa dans un carrefour de mon
quartier.
Sans motif, je m'étais arrêté à
l'angle d'un trottoir ; et, là, je m'employais à contempler tantôt le dallage
environnant, tantôt les objets loin à gauche ou à droite, ayant conscience de
ne rien attendre et de ne rien regarder précisément. Un bien-être régnait en
moi par l'unique idée présente que j'étais libre de tout rendez-vous, de tout
travail, de tout projet. Je venais de déjeuner, seul et frugalement. Je ne
pensais à personne, ni même à moi. Je fumais. J'étais content.
Une puissante chaleur était dans
l'air, momentanément silencieux, où se mit à sonner la cloche d'une église.
Quelques passants promenèrent alors leurs ombres sur la place tendue de soleil,
s'acheminant, pour la dernière messe, vers un porche ténébreux dont je
discernai vaguement la profondeur.
Tandis que mon attention allait
flâner jusqu'aux confins de cette perspective lointaine, une silhouette
s'interposa beaucoup plus proche et se mouvant avec lenteur.
Vis-à-vis de moi, un homme circulait
sans quitter l'angle opposé de l'autre trottoir. Il avait une quarante d'années
environ, le ventre gros, l'encolure engoncée. Sa physionomie était
insignifiante ou plutôt effacée sous l'abondance de poils châtains et incultes.
Sa mise était ce qu'on appelle endimanchée. La soie de son chapeau-claque
n'avait aucun luisant, ainsi que ses bottines, dont les bouts carrés devaient
toujours rester ternes après le nettoyage hâtif de quelque femme de ménage qui
avait, sans doute, d'autres chats à brosser. Comme celles des garçons d'honneur
dans un mariage de banlieue, ses mains gantées de clair étalaient une épaisse
gaucherie. Malgré l'ardeur de la température, cet individu portait un paletot
gris, non boutonné, dont les plis attestaient une sortie récente de l'armoire,
pour les nécessités d'une tenue de cérémonie, en ce jour.
Pourquoi l'étude de cet inconnu
me captiva particulièrement, je serais incapable de l'expliquer. Quoi qu'il en
fût, mon stationnement me parut désormais avoir un but.
Le partenaire guettait une
arrivée manifestement prévue, dans une direction invariable. A plusieurs
reprises, il consulta sa montre, sans dépit. Bientôt, je me surpris à imiter ce
procédé, mais peut-être avec moins de patience, car je commençais à trouver que
«ce que je ne savais quoi» devait être en je ne sais quel retard. Toutefois mon
manège eut ce bon effet de faire augurer à l'autre que, moi aussi, j'étais
victime d'une inexactitude d'autrui ; et dès lors il bannit l'expression
première de méfiance avec laquelle il m'avait dévisagé.
Soudain, il eut un soubresaut...
Une dame s'avançait, à petits
pas, les yeux baissés, corpulente, la taille altière dans sa toilette très
comme il faut de beauté mûre. Son profil au teint mat, où l'âge avait ménagé
les grandes lignes, était magnifique et grave. Seules les formes du menton
s'avachissaient dans un excès de graisse, et la lèvre supérieure était estompée
d'une moustache assez drue. Le chignon net, soigneusement établi, sans le
moindre cheveu fou, était très brun et recevait dans ses tresses de nombreux
fils d'argent. Le chapeau de paille brune supportait une corbeille gracieuse de
géraniums rouges. Le corsage, élégant et dessiné avec tact, enfermait une gorge
opulente, dans un tissu soyeux et brun aussi. Ce n'était pas évidemment une
grande dame, - une bien grande dame ! - mais, du moins, elle présentait toutes
les apparences d'une bourgeoise riche, bien élevée, distinguée par ses goûts et
ses manières, fort confortablement mariée. Malgré l'ampleur discrète de sa
robe, on devinait pourtant que des maternités heureuses et fortes avaient passé
par là et tout épanoui ces flancs. Si logiquement même qu'à côté de ceux-ci,
mes yeux s'étonnèrent presque de ne pas apercevoir la grande fille dont les
nattes pendent encore librement, ni le collégien déjà barbu sous son képi, qui,
le dimanche, accompagnent d'ordinaire un tel genre respecté de types
féminins... La personne marchait, en une dignité indifférente et parfaite, les
coudes modestement accotés sur ses hanches, tenant son ombrelle ouverte d'une
de ses mains moulées dans de la peau de Suède, et de l'autre son livre de messe
relié de cuir russe...
Tout à coup, mais presque
imperceptiblement, elle eut à son tour un tressaillement qui fit étinceler
contre son buste l'or d'un bracelet porte-bonheur.
L'homme, chapeau bas, l'avait
abordée, dans un avancement brusque ; et il se campait devant elle, lui barrant
la route, avec une impudence gênée, une familiarité timide. Il marmottait
quelque chose.
Elle ne répondit point, mais elle
ne se récria pas non plus. Elle eut l'air de ne pas le reconnaître, mais non
(nuance bien saisissable !) celui de ne pas le connaître. Elle n'esquissa aucun
geste de frayeur ni d'indignation. Entre eux le passé avait donc établi une
histoire ?...
Cette réflexion, comme un éclair,
alluma les foyers de ma badauderie toujours en état.
Le regard des deux êtres se
croisa. - Lui semblait près de pleurer ; à travers leur enveloppement, ses
traits émirent alors des brins d'expression qui étaient extraordinairement
grotesques, à mon gré, toutefois. Elle, la face rigide, effectua un détour et
passa outre.
Mais d'une enjambée il la
rattrapa, toujours tête nue, toujours très humble. Ses dents serrées ne
laissaient d'issue qu'à un seul mot... Oh ! de quoi avait-il pu être composé,
ce mot ?... Une formule magique ? à moins que ce ne fût rien que son petit nom,
à elle ?... Celle-ci s'arrêta brusquement et fixa l'homme avec une dure
pénétration.
Il voila ses prunelles et, la
main sur son coeur, se mit à jaser très vite. Les phrases coulaient pour ainsi
dire de source par sa bouche, que je voyais à présent béante comme un
robinet... Autant que le lui permettait la rotondité de son buste, il se pencha
bientôt vers une oreille où maintenant on le laissait chuchoter. Parfois, sans
s'interrompre, il épongeait des sueurs perlées sur son front chauve.
Pour moi, me rapetissant dans
l'encoignure d'une boutique, j'étais anxieux de leur dissimuler ma présence
persistante, dont ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne se préoccupait... Quel est
le physiologiste, le psychologue qui déterminera jamais la cause de cet intérêt
aigu que nous prenons souvent aux affaires d'autrui, surtout lorsque notre
concours n'en est point sollicité ? Faut-il donc croire, selon le Livre, que
nous sommes tous sortis du sang d'un seul père, et que les chairs de tous les
hommes restent les molécules d'un même ensemble ?...
La rencontre se prolongeait donc.
Vivacité loquace, d'une part ; invincible mutisme, mine armée, de l'autre.
Au début, étant constaté l'écart
qui, incontestablement, existait entre le rang social de chaque partie, je me
demandai (mais cette supposition ne dura qu'une seconde) si l'homme n'était pas
quelque fournisseur congédié qui, afin de rentrer en grâce, eût choisi cet
endroit pour présenter inopinément sa supplique. Mais la figure qui implorait
ne se serait point, dans ce cas, aventurée si avant dans l'intimité de la
figure adverse... Je fus alors conduit à penser que le rôle actif pouvait bien
être joué par un parent affligé de ses torts. Un cousin pauvre, par exemple,
qui se serait mal comporté dans une succession ?... Ou même encore, pourquoi
pas ? à la rigueur, un mari coupable, ayant déserté depuis longtemps le toit
commun, et revenant de l'Irlande, du Chili, déconsidéré, aux trois quarts ruiné,
repenti ?... Et, là-dessus, j'avais redoublé d'attention, essayant de sonder le
contenu possible des poches du paletot gris, avec l'abominable curiosité d'un
de ces drames latents comme en relate chaque jour la bonhomie des gazettes. Le
fait divers, si froid à la lecture, allait peut-être éclater, devant moi, dans
toute l'émouvante intensité de sa vie. Les phénomènes de ces retours conjugaux
ne sont-ils pas d'une régularité classique ? Le torrent du vitriol succédant à
celui des larmes. Après quelques instants de prière, quelques coups de
revolver. Pif, paf; pan !... Mais je dus encore abandonner cette conjecture.
Les vêtements du héros n'étaient point de capacité suffisante pour recéler
d'autre excédant que celui de sa graisse. En outre, malgré sa sorte d'audace
écoutée, ce dernier conservait dans tout son individu l'attitude d'une certaine
subalternité. Il s'adressait à Madame plutôt à la façon de quelqu'un qui aurait
été le principal employé de Monsieur, ou encore avec la déférence qui aurait
convenu à un professeur de ce fils absent, par moi pressenti, de ce collégien
imaginaire et barbu.
... L'homme, sans se taire, se
rapprocha davantage encore de la dame. Alors celle-ci se décida à riposter des
mots brefs, dressant son front, que l'autre front touchait presque, avec la
fierté d'un être qui fut offensé dans la sincérité de ses sentiments. Son
regard sec, en s'enfonçant dans le regard humide de l'interlocuteur, avait ce
dédain des âmes généreuses qui n'ont pas été bien servies... Et toutes leurs
paroles, articulées sans retentissement, lancées bouche à bouche, se
croisaient, invisibles et pressées comme des langues, dans la fureur d'une
passion...
Aucun doute ne m'était plus
possible devant ces circonstances caractéristiques : j'assistais à une
tentative de réconciliation entre amants ; et, à cette idée, les penchants
mauvais, les préjugés acquis grouillèrent au fond de ma conscience. J'eus une
envie d'intervenir dans une certaine mesure, de faire comprendre à ces
irréguliers du monde, par des aspects d'ironie, que leur manège n'avait édifié
sur leur compte. J'aurais aussi trouvé du plaisir à manifester en l'occurrence
combien j'étais malin, et à réclamer la considération, les égards qui me
semblaient dus à ma perspicacité... Mais une tentation plus perverse me suggéra
de laisser les choses aller, croître le mal. Et, dans mon for intérieur, j'en
venais à désirer le scandale d'une surprise par quelque tiers ; mon rire
méchant et contenu, devançant l'heure fatale de l'exemple, prévoyait avec
complaisance l'explosion du châtiment nécessaire qui confondrait les coupables
et ferait du bien à la société...
Sur ces entrefaites, l'homme au
paletot gris remit son couvre-chef. Il noua ses bras, dans une pantomime
explicite qui signifiait : «Cela ne peut plus durer. On ne vit pas ainsi !...»
Maintenant, c'était à la dame de
parler seule. Sa volubilité augmentait d'énergie. Le feu de l'inspiration
animait sa verve et empourprait peu à peu ses pommettes... Que disait-elle ?
que disait-elle ?...
Son auditeur se frappa rapidement
la poitrine et, pivotant sur les talons, cessa de me faire face.
Mais je vis alors la ligne
externe de son bras droit couper itérativement l'atmosphère brûlante. A n'en
point douter, voici ce qu'il exprimait ainsi :
«Vous l'aurez voulu !... Malheur à vous !... Malheur à moi !... Malheur à tous
!...»
Oui ! en une seconde, il exprima
tout cela, ce bras droit.
Les joues de la dame s'étaient
décolorées. Ses dix doigts se serrèrent contre son livre de messe hautement
soulevé, et une recrudescence de vivacité bavarde agita ses lèvres pâlies sous
leurs fines moustaches.
Brusquement l'homme se retourna.
Dans sa physionomie, l'expression de volonté s'était enhardie. Il proféra
quelques syllabes ; et son même bras, qui venait de trancher dans le vide avec
autant de vigueur que s'il exécutait la fin du monde, se fit souple, attirant,
arrondi. Puis son gros index se tendit, semblable sous le gant à un saucisson.
«C'est là, montrait-il
doucereusement, à deux pas, là tout près...»
Les marques d'une hésitation
craintive sillonnèrent la figure de la dame.
Lui s'empressa de hocher la tête,
avec des brandillements minuscules qui ajoutaient :
«N'ayez donc pas peur !... Êtes-vous assez enfant !... Puisque je réponds de
tout !... Moi !
Vous pouvez bien vous en rapporter à moi !»
Elle, sans abandonner sa mine
sévère, haussa plusieurs fois les épaules.
«A quoi bon essayer encore ?
répliquait ce mouvement... Ne serez-vous pas toujours le même ?
- Non ! faisaient en brandillant les
bords du gibus, non, je ne recommencerai plus jamais ! Voyons, venez-vous ?...»
Et toute la charpente de l'homme,
brandillant une dernière fois depuis la plante des pieds jusqu'au sommet du
crâne, fit : «Viens-tu ?» dans un appel persuasif et vainqueur comme un
tutoiement.
Là-dessus, le séducteur
ventripotent, dont une hâte continuait à faire dandiner le buste, descendit de
son trottoir en me jetant un coup d'oeil oblique et sournois. Il essuya ses
yeux rougis, se moucha, tandis qu'il franchissait la chaussée, et gagna vite
l'angle d'une ruelle latérale.
Celle qu'il venait de conquérir,
ou mieux de reconquérir, renonçant à son itinéraire premier et pieux, rebroussa
chemin et suivit cette nouvelle piste. En me croisant sur l'autre côté de la
rue, sans doute malgré elle, son regard vint à moi. Ce regard était ... il
était...immense. Le mien y tomba comme dans un abîme.
Droite et noble dans sa marche,
elle s'éloignait lentement. Le dos de ses épaules, que de faibles trémulations
continuaient à parcourir, répétait sans trêve ses insolubles : «A quoi bon
?...»
Quand elle eut disparu, j'étais
hors de moi-même, sous l'empire d'une indicible influence. Je courus, à toutes
jambes, sur ses traces. Au tournant, je ralentis mes pas.
Lui n'était déjà plus dehors. A
ses trousses (indubitablement) elle s'engageait, au rez-de-chaussée d'un
misérable hôtel meublé, dans un couloir sale, obscur et si bas qu'au contact du
plafond, les géraniums fleuris du chapeau rouge oscillèrent sur leurs tiges.
... Égaré par des sensations
violentes, je me campai, pour un instant, au seuil du bouge. Un vague besoin de
crier des choses indéfinies m'oppressait. Et, comme pour mieux me contraindre à
demeurer muet, je plongeai instinctivement deux doigts jusqu'au fond de ma
bouche, tandis que mes paupières s'écarquillaient.
Bientôt la forme, qui allait en
diminuant, noire au long de l'allée sombre, déboucha parmi la demi-lumière d'un
vestibule. Ses deux coudes reposaient toujours sur les fortes hanches où se
révélait l'épouse dont le ciel avait jadis béni l'union.
... Que se passa-t-il alors dans
mon esprit ? Quelle démangeaison d'exploit mesquin ? Quelle éruption d'idées
préconçues ? Quelle protestation épicière ? quelle jalousie, peut-être ?...
Toujours est-il qu'entre la
fourche de mes doigts crispés et inconsciemment préparées, mon souffle machinal
lança un coup de sifflet strident, atroce, diabolique, qui s'engouffra
lugubrement par l'étroit corridor.
La créature, avec une légèreté
navrante, car cela n'était plus de son âge, avec une prestesse de gamine, fit
instantanément volte-face. Je la vis bouleversée, décomposée, frissonnante. Par
terre, était tombé le livre de la messe qu'évidemment elle allait manquer. De
loin, elle recula, éperdue devant mon apparition passagère, ainsi que pour un
spectre de toutes les ruines matérielles et morales qui pouvaient la menacer...
Hélas ! le mystère honteux et pourtant sacré de sa vie venait d'être
brutalement transpercé par mon sifflement irréfléchi, railleur, cruel et bête
comme les considérants des tribunaux et de la société.
... Instruit par ce tableau subit
d'une misère humaine, consterné de mon action, le coeur bourrelé de remords, je
m'enfuis. Longtemps j'arpentai des boulevards, songeant aux merveilleux
accomplissements de l'amour que n'arrête ni le convenu, ni le ridicule, ni le
sinistre, ni l'indigne ; sentant sa loi au-dessus de toutes les lois ;
m'attristant, pour des avenirs incertains, d'appartenir à la race esclave de
ses préjugés, qui s'intitule reine de la création ; et cherchant, sous le
soleil radieux, un couple impudique de chiens vagabonds pour le saluer jusques
à terre.
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