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Texte
A Maurice Beaubourg
Un de mes
premiers empressements lorsque j'eus revêtu la robe de stagiaire, fut d'en
profiter pour assister à une audience de huis clos. Dans la grande salle de la
Cour d'assises, où l'appareil de la justice donne impassiblement la question à
des âmes humaines, nous étions une dizaine d'avocats, vieux ou jeunes, en
apparence graves et sceptiques, au fond agités par les caprices de l'attente
obscène qui sèche un peu la langue et met une lueur spéciale sous la paupière
des plus hypocrites.
Sur le banc d'infamie était assis
largement un gros homme d'une soixantaine d'années, chauve, avec des moustaches
blanches, de bonnes joues roses et des yeux bleus, très doux, à fleur de tête :
M. Laquoix, maître d'une petite fabrique de produits chimiques.
Lorsque j'arrivai, l'affaire
était fort avancée. L'interrogatoire de l'accusé, la déposition des témoins
avaient fait leur oeuvre ; le réquisitoire commençait. Néanmoins, je fus vite
au courant des faits.
M. Laquoix avait, trois mois
auparavant, conduit dans une chambre d'un hôtel meublé de Pantin une enfant de
douze ans, fille de son contre-maître, fille unique, ainsi que le répéta
plusieurs fois l'organe du ministère public. Mais la providence des vieillards
débauchés ne lui avait accordé que cinq minutes de bon temps. La propriétaire
du garni, habituée à ne favoriser que les ébats des couples mieux assortis,
s'était avisée de venir soudain cogner à la porte. M. Laquoix avait ouvert,
tout vêtu, tout rouge, et, pris de peur, s'était enfui, abandonnant sa jeune
compagne, toute vêtue encore, toute rouge aussi.
La victime, ou plutôt la
pseudo-victime, était là, assistant aux débats sans paraître les écouter. C'était
un affreux petit être, grêle, au teint bilieux, aux yeux frangés de cils
sanguinolents. Pour se désennuyer, tantôt elle enfonçait les poings dans les
poches de son tablier d'écolière qu'alors elle tendait devant elle, fort, fort,
longtemps, longtemps, comme pour en faire une petite tablette bien lisse ;
tantôt, par l'effort d'une main, elle superposait un à un les doigts raides et
courtauds de l'autre. Elle avait ses cheveux dans un filet à mailles épaisses
et d'un blond encore plus filasse qu'eux, et les pieds dans des souliers blancs
de première communion, qui avaient dû être mis de côté pour servir à un
renouvellement et que la solennité de la comparution avait exceptionnellement
tirés de l'armoire.
Deux personnes encadraient la
fillette.
A gauche, la propriétaire du
garni : une femme carrée, blafarde, dont la figure et la mise décolorées,
fanées, flétries, semblaient avoir reçu à la hâte, pour ce jour-là, ce coup de
lessive et de plumeau superficiel, ne fouillant jamais sous les meubles, avec
lequel elle avait dû mettre en état, trois mois plus tôt, le cabinet de société
loué à M. Laquoix.
A droite, c'était le père, un bel
homme, à figure franche, dure et hâlée, à la fois rustique et martiale. On eût
dit un garde forestier, endimanché par sa redingote noire et le port d'une
chaîne de montre en or. Je parierais que cette chaîne lui avait été donnée par
M. Laquoix.
Quand l'avocat général conclut en
requérant un châtiment exemplaire, le contre-maître exhala un gros soupir et
regarda à la dérobée son patron. Celui-ci tenait baissés ses yeux aimants et
vagues et sa tête, dont la grasse encolure, plissée hors de la chemise, sous
l'occiput, laissait filtrer des gouttes de sueur.
A son tour, la défense eut la
parole.
La matérialité de l'acte,
c'est-à-dire de la tentative d'acte, ne fut pas contestée. L'avocat se borna à
en atténuer le caractère, en insistant sur l'âge de M. Laquoix et sur le petit
nombre de minutes qu'il avait eues pour en corriger les inconvénients. Cet
argument fit sourire quelques jurés, et m'inspira un sentiment de gêne, celui
d'une sorte d'humiliation inutile pour le patient.
Puis le défenseur plaida les
vraies circonstances atténuantes. Il retraça la vie de son client, toute faite
de travail, de probité, de bienfaisance. Ce dernier resta paisible, jusqu'au
moment où il entendit rappeler l'époque de sa nomination comme répartiteur. Alors
il fondit en larmes ; et son contre-maître, qui s'en aperçut aussitôt, ne put
étouffer un gémissement.
Les pleurs sont toujours
impressionnants sur les vieilles faces. Comme l'apparition d'un fleuve dont je
sais que la source est là-bas, là-bas, ils me communiquent une émotion
profonde, parce que je songe qu'ils viennent de bien loin, qu'ils ont traversé
bien des choses résistantes et charrié bien des poids.
Ensuite l'avocat, ayant réservé
cet effet pour la fin, révéla que M. Laquoix avait eu pour la famille de son
contre-maître des générosités fraternelles. Celui-ci était entré à son service,
dix ans auparavant, dénué de tout et traînant à sa charge une femme paralysée. M.
Laquoix, par une sympathie bien placée envers un sujet méritant, avait payé les
frais du ménage : médecins, médicaments, obsèques pour l'épouse, et fait la
position du veuf.
A la citation de chacun de ces
bienfaits, le père de la victime, hochant le front, exprimait : «C'est vrai...
c'est vrai... c'est vrai !...» dans des signes empressés et douloureux.
Enfin, il y eut un résumé du
président, rapide et froid. Le jury ne délibéra pas longtemps. Il usa
d'indulgence, et son justiciable ne se vit infliger que deux ans de prison.
Pour le prononcé de la sentence,
M. Laquoix s'était levé, et le père avait fait comme lui. Le condamné salua et
remercia la Cour, avec une grande expression de politesse et de bonté ; et les
gardes municipaux l'emmenèrent sans qu'il fît aucun mouvement de résistance ni
qu'il montrât de faiblesse.
Mais son contre-maître se mit à
crier désespérément, comme un être à qui on arrache les entrailles :
«Monsieur Laquoix ! Monsieur
Laquoix !...»
Il se tourna vers la femme du
garni et lui dit rudement :
«C'est vous qui êtes cause de
tout !...»
Puis il prit sa fille en ses
bras, l'embrassa éperdument ; et, tandis qu'il l'emportait, tout le monde
l'entendit encore murmurer, dans une stupeur inconsolable et folle :
«Monsieur Laquoix !... Monsieur
Laquoix !... Monsieur Laquoix !...»
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