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Texte
M. Jules
Janin a répondu au récent verdict de l'Académie française, par un Discours qui
a été acclamé comme un chef-d'oeuvre de grâce, d'éloquence, d'atticisme, de
fine et courtoise raillerie. C'est une des plus heureuses inspirations de
l'écrivain.
Ce bijou
littéraire ne pouvait rester perdu dans les colonnes d'un feuilleton. Nous
avons sollicité la faveur de le reproduire sous la forme d'un petit volume. L'édition
que nous offrons aux Bibliophiles a été revue par l'auteur.
J.T.
Mai 1865
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Un rêve académique
... Longique perit labor irritus anni. (VIRGILE)
Il était minuit ; par un ciel
rayonnant d'étoiles, dans le grand silence, aux bruits du fleuve emporté vers
l'Océan, entre les deux lions de granit dont la gueule ouverte jette avec tant
d'effort un mince filet d'eau, image parlante de la poésie aux abois, il me
sembla que soudain les portes de l'Institut étaient ouvertes, et que des voix
confuses m'appelaient sous les voûtes solennelles de l'Académie française, au
milieu d'une assemblée indulgente et sympathique.
Alors, prenant mon courage à deux mains, j'improvisai mon discours de
réception, mêlé parfois d'un murmure approbateur :
Messieurs !
Je commencerai par vous rendre
humblement mes actions de grâces, d'abord de m'avoir choisi pour être un des vôtres
; en second lieu, de confier à mon peu d'éloquence la suprême louange du
dernier né des grands poëtes de l'an de grâce 1830, M. le comte Alfred de
Vigny. Non pas que vous ayez mesuré cette fois, le mérite et le talent du
nouveau venu aux grandes choses qu'il avait à dire, mais parce qu'en effet,
j'étais à vos yeux le témoin le plus fidèle et le plus ancien des heures
fécondes où la poésie moderne accomplissait ses plus rares merveilles. Après
une longue et bienveillante délibération, vous avez arrêté qu'il était juste et
prudent de me confier le résumé du récit même que j'ai fait toute ma vie,
arrivant, sans y manquer, même un seul jour, dans l'espace de quarante années
(quarante ans de zèle et de travail, Messieurs !) juste au moment où le drame
allait commencer.
Arrivé le premier, je sortais le
dernier de l'arène ouverte à toutes les intelligences, et le lendemain je
racontais fidèlement, honnêtement, personne ici ne pourrait me démentir, les
grands efforts de ces esprits rares et charmants, parmi lesquels l'illustre
auteur d'Éloa et de Chatterton tenait une place heureuse et
choisie. Et vous avez bien fait, Messieurs, si vous vouliez un historien
fidèle, attentif et plein de respect, même dans son blâme, de choisir
l'écrivain qui n'a pas quitté les sentiers des nouveaux maîtres. Il dirait
volontiers que leur vie est la sienne ; ils sont du même âge.
Une fois que le grand roi
demandait à Despréaux : «Quel âge avez-vous, Despréaux ? - Sire, je vins au
monde, une heure avant Votre Majesté, pour raconter les merveilles de son
règne».
En ce moment, le plus beau de ma
vie, où pour moi tout s'achève, où, grâce à vos bontés reconnaissantes, voilà
ma récompense atteinte après tant de labeurs, je me souviens (on dirait que
c'était hier) de la froide matinée d'hiver par laquelle je quittais mon père et
ma mère (ô chers absents de cette heure glorieuse !). hélas ! pour ne plus les
revoir qu'au lit de mort. Le vent était glacé, le ciel couvert ; le Rhône,
notre fleuve bien-aimé, ce diantre de Rhône (un mot de Mme de Sévigné),
jetait sur la rive désolée sa vapeur et sa colère. Arrivés aux quatre acacias
gémissants sous la brise, à certain coude que fait l'onde orageuse, nous nous
arrêtâmes tous les trois. Ma mère, incapable d'aller plus loin, me tenait dans
ses bras sans mot dire ; mon père, immobile et silencieux ; mais que
d'éloquence en ce silence, et que de sages conseils !
«Mon enfant, m'eût-il dit de sa
voix prophétique, on vous envoie, encore bien jeune, à Paris, la ville des
grandeurs et des miracles. Vous la verrez bientôt, cette Athènes vantée,
légitime berceau des chefs-d'oeuvre, le séjour enchanteur des plus grands
esprits et des plus belles renommées de ce bas monde. Après tant d'orages, que
la France a dignement supportés, la royauté légitime nous a rendu la paix de la
France avec l'Europe, avec l'éloquence, avec la liberté, avec tous les
beaux-arts de la paix. Soyez sans crainte, on a besoin, là-bas, de jeunesse et
d'intelligence. Il s'agit de tout reconstruire, au milieu de tant de ruines. Allez,
et bon courage ! En ce lieu splendide, vous apprendrez, par quels sentiers les
hommes habiles vont à la fortune, et les hommes heureux à la renommée. A chaque
pas vous rencontrerez les souvenirs féconds des temps et des empires qui ne
sont plus, et dans l'étonnement de tant de gloire, mêlée à tant de misère, vous
puiserez une confiance illimitée aux prospérités de l'avenir. Allez, mon fils,
soyez studieux et soyez honnête homme, et vous rencontrerez peu d'obstacles, au
milieu de ce nouvel univers, fondé sur la bienveillance des vieillards lassés
de tout, même de l'espérance, et sur l'activité des jeunes gens destinés à
porter un fardeau qui nous est déjà lourd. Alors vous pourrez étudier, et de
très-près, mais que Dieu vous en garde, les passions et les ambitions de la
grande cité, orgueil, exemple, émulation de l'Europe. Alors vous approcherez de
plain-pied les renommées naissantes, les poëtes du nouvel Olympe et les
historiens inspirés du génie et de l'éloquence ardente de la Révolution
française. En même temps vous serez un des juges du camp, comme un sage et
modeste comparse de toutes les grandes batailles qui vont se livrer, éloquentes
et superbes, à la Sorbonne, au Collége de France, à l'Académie, à la Chambre
des députés, au Luxembourg, à Notre-Dame de Paris, dans la chaire éloquente et
renouvelée où prêchait le grand Bossuet.
«Partout l'invention, l'ardeur à
bien faire, l'effort généreux des chercheurs de nouveaux mondes ; partout les
nouveaux venus, poussés par la conquête : au Théâtre-Français, à l'Opéra, dans
les écoles, dans la presse ardente et souveraine de chaque jour. Écoute,
admire, obéis, contemple, espère ! et si quelque parcelle de cet esprit, errant
dans la nue, à l'heure où nous sommes, t'échoit en partage, apprends, ô mon
fils, à t'en bien servir !...» Voilà comment il m'eût parlé sans doute, et moi
je compris tous les conseils, dirai-je aussi les prières ? enfermés dans son
dernier regard.
Voilà comment je vins à Paris, et
je ne crois pas que jamais se soit présentée au jeune homme ambitieux des grands
spectacles, une plus belle occasion de conquérir les droits de cité dans une
ville capitale. Athènes, au temps de Périclès, n'était pas plus impatiente
d'activité, de nouveauté, de chefs-d'oeuvre éclos d'hier ; elle honorait les
anciens poëtes par habitude ; elle attendait les nouveaux venus, avec une
impatience ineffable. Athènes, non plus que Paris, n'a jamais porté patiemment
la lassitude de la vieillesse des poëtes. La France en ceci est semblable à
l'ancienne Grèce ; elle a besoin de ses jeux olympiques ; elle veut voir de ses
yeux, elle veut couronner, de ses mains, les vainqueurs de la guerre et les
vainqueurs de la paix ; elle veut toucher aux soldats des Perses pour les
combattre, aux mages de l'Orient pour les comprendre. Un instant, peut-être,
elle va se contenter de bâtir, de forger, de semer, de creuser, de fabriquer,
de voyager... Soudain, lasse et comme honteuse de cette vile fortune, elle
s'arrête pour applaudir aux terreurs de Sophocle, aux larmes d'Euripide, ou
pour couronner Hérodote, le père de l'histoire, donnant le signal à un fils
plus grand que lui. Le jeune Thucydide pleurait de joie aux récits du vieillard
: «Tu es heureux, disait Hérodote au père du jeune Thucydide, tu es heureux,
car ton fils aime la gloire». C'est le nom que nos anciens donnaient à la
vertu.
Eh bien ! même au temps de
Périclès, quand le Lycée et le Portique étaient dans toute leur éloquente
floraison, la cité de Minerve ne comptait pas de plus grands maîtres que notre
immortelle Sorbonne, épouvantée et charmée aux leçons des trois maîtres de la
génération nouvelle, obéissant librement à l'inspiration qui les poussait :
éclat, véhémence et bon sens !
L'un, qui était un maître
orateur, un Athénien, nous parlait à la façon d'un inspiré, des grands
écrivains d'Athènes, de Rome et de Paris. Il allait, par mille sentiers connus
de lui seul, de Démosthènes à Bossuet, de Sophocle à Corneille, et du divin
Virgile au divin Racine. Il s'enivrait, avec nous, ses disciples, des bruits
enchanteurs et des grâces correctes de la langue savante. Autour de cette
chaire inspirée, aux bruits plus durables que les bruits même de la tribune, il
nous tenait émus, passionnés, attentifs. Il attirait à ses doctes leçons les
plus fermes intelligences, tantôt M. Royer-Collard, tantôt le général Foy, M.
de Chateaubriand lui-même... Ainsi dans les Églogues de Virgile, un dieu
s'arrête aux chansons du berger.
Le lendemain venait le tour de
l'intrépide, austère et superbe historien. Ces jeunes âmes, que son confrère
attirait à lui d'une façon clémente, il les prenait violemment, et les faisait
entrer, de plain-pied, dans l'histoire. Il y avait dans cet orateur (même à la
tribune il n'a trouvé qu'un rival !) des prières, des plaintes, des affirmations,
des menaces, des promesses qui faisaient trembler jusqu'en ses fondements,
l'antique Sorbonne. Il parlait, non pas pour narrer, mais pour convaincre, et,
la preuve à la main, il nous poussait dans les plus rares vérités.
Et l'autre enfin, le
troisième, nourri du miel de l'Hymette. Il venait en droite ligne, du cap
Sunium ; il assistait aux banquets où Socrate, à ses convives, enseignait une
âme immortelle. Intelligence, esprit, domination. Et si vaillante et hardie
était sa parole ! Un jour que l'attention de ce petit peuple semblait languir,
soudain il s'arrête, et s'écrie : «Eh bien ! non, nous n'avons pas été battus à
Waterloo !» Nous n'avons pas été battus à Waterloo ! Jugez, Messieurs,
de la joie immense et de l'applaudissement universel. Et nous, alors, de nous
lever en criant : Victoire ! et des palmes dans les mains, des couronnes
sur nos fronts : «Vive à jamais la France ! Elle a gagné la bataille de
Waterloo !» Ainsi, nous avons été les premiers à déchirer les traités de 1815,
dont les lambeaux misérables sont devenus le jouet des quatre vents du ciel.
Et les autres, nos maîtres
bienveillants, qui nous révélaient si tendrement cet ancien monde, habité
par une race de génies que le genre humain ne produira plus. Ainsi nous
parlait, déjà consumé par la fièvre qui devait l'emporter si vite, le
philosophe Jouffroy. Nous allions à sa suite ; il nous montrait la Thessalie et
la Doride, une douce vallée arrosée du Céphyse ; il nous disait l'Arcadie et
tous les grands noms, l'honneur des grands poëmes : Argos, Corynthe entre ses
deux mers, et Trézène, et Sparte, et l'Élide. Il nous expliquait ces
Républiques de seigneurs : Argos, Épidaure, Égine ; il allait ainsi, fidèle,
enthousiaste et grand poëte, en tous ces souvenirs, qui étaient pour nous,
jeunes gens, une fête ineffable, jusqu'à ce qu'enfin il rencontrât, dans ses
improvisations et dans ses respects, la ville de Minerve, Athènes, et cette
histoire arrangée à la façon d'un poëme épique, où l'on découvrirait tant de
grands hommes et tant d'illustres histoires que l'Iliade et l'Odyssée
en seraient éblouies.
Quel bonheur à l'entendre
expliquer la royauté abolie, Dracon vaincu, Solon, digne descendant de Codrus,
Salamine perdue et reprise, Épiménide encourageant les Athéniens, et la
religion mystérieuse de la politique se mêlant aux dogmes sacrés ! Quoi encore
? la misère des paysans, l'assemblée du peuple et les majestés de la justice ! Enfin
l'esclavage, une force ! et plus tard une plaie, arrivant à son heure, à son
tour. Ces terribles questions ne sont pas encore résolues, mais que nous étions
fiers de les entrevoir et de les comprendre. O les heures fécondes ! les
passions contenues ! les rumeurs vivantes de nos libertés à venir ! Jamais
rencontre pareille d'esprits si divers et si charmants, d'éloquence plus
entraînante, unie à plus de bon sens, de respect pour le passé et d'espérances
pour l'avenir ; jamais jouteurs plus jeunes en un champ de bataille plus semé
de progrès, de dangers et de révoltes ! Or, tout ce drame, à trois ans de 1830,
à vingt pas de votre tombe, illustre et terrible cardinal de Richelieu ! notre
éminent fondateur... dont nous ne parlons plus !
Parfois, au sortir de ces grandes
leçons, nous cherchions, dans l'ombre où se plaisait son doux génie, un grand
philosophe appelé M. de la Romiguière. Il se tenait caché dans un coin de la
bibliothèque où peu de gens savaient le découvrir ; à ses côtés vous eussiez
vu, plongé dans les plus vieux livres, Alexis Monteil, l'auteur de l'Histoire
des Français des divers États ; l'Académie aura bien souvent regretté ses
injustices envers ce maître-historien, perdu dans un cimetière de village ! Enfin,
c'était de toutes parts un bruit immense, un murmure énorme, une espérance
infinie. On pressentait le grand jour, aux premières clartés de la nouvelle
aurore... Silence ! et prêtons l'oreille à la nouvelle génération !
En ces temps fabuleux, tout
vivait et combattait ; tout agissait, espérait, rêvait. Ceux-là mouraient qui
n'avaient plus de tâche ici-bas ; ils mouraient désespérés de ne pas assister à
l'enfantement de tant d'oeuvres et d'aventures que le genre humain pressentait
en germe. Ils n'étaient plus nécessaires dans ce mouvement sympathique des
faits et des idées. Qu'ils fussent vieux avant l'âge, ou qu'ils fussent en
effet accablés sous le poids des années, ces braves gens déblayaient, par leur
mort, le nouveau chemin des lettres, de la philosophie et de la politique ; et
les nouveaux suivaient sans regrets ces funérailles. La jeunesse (elle est sans
pitié !) trouvait déjà que M. de Chateaubriand, dans tout l'éclat de sa gloire
(un des vôtres l'appelait naguère un grand journaliste), était un
vieillard ; elle obéissait à des passions, à des systèmes, à des volontés, à
des colères, à des paradoxes sans limites. - Jeunesse éclatante et pétulante,
active et féconde ; on dirait, à la voir resplendir sur ces fronts inspirés,
les rayons tordus avec lesquels le dieu forgeron forgeait les foudres de
Jupiter. Ces poëtes naissants dont le nom circule ici même, et que vous
cherchez du regard, près de vous, loin de vous, de la Seine à l'Océan,
représentaient un énorme entassement, sans forme et sans fin, d'extases,
d'ambitions, de délires, de misères, d'espérances, de désespoirs. Les uns et
les autres avaient la fièvre, et, poussés par l'émeute intérieure, ils s'abandonnaient
sans retenue et sans frein à ces tumultes, à ces délires, à cette abondance
inépuisable, et dans le plus merveilleux pêle-mêle : odes et chansons,
antiennes et fanfares, élégies, tragédies et romans cyclopéens.
Ces hommes superbes, impatients
du joug, produisaient aujourd'hui, demain, toujours. Figurez-vous, dans ma
ville natale, une des ces grandes machines obéissantes à la vapeur, qui leur
fait accomplir à chaque minute un miracle ; seulement il faut supposer que la
machine est folle, et qu'elle va toujours fabriquant à la fois le ruban de soie
et le sabre d'acier, la gaze et la tôle... elle serait tout ensemble une forge,
un orgue, un métier.
Cette jeunesse épique était une
ardente fournaise où tous les éléments, conjurés l'un par l'autre, se
contrariaient, se heurtaient, se brisaient, se confonfaient dans cette écume,
et si bien qu'à la fin de chaque jour apparaissaient toutes sortes de produits
inattendus : pamphlets, comédies, chansons, romans, chartes, évangiles,
gouvernements.... Dans ce tohu-bohu de tentatives, d'essais, de préfaces, de
théories, de rhétoriques ; dans ce pandémonium inspiré, tout allait, venait,
hurlait, doutait, croyait, criait, affirmait avec une bonne foi, une raillerie,
une autorité, une omnipotence incroyables ; et ni frein, ni règle, ni
commencement, ni milieu, ni rien qui fût semblable à quoi que ce soit dans les
choses connues, réglées, acceptées, divinisées. Tout bouillait et bouillonnait
au grand feu de ces émancipés de la veille. On n'entendait dans cette foule
intrépide et digne fille d'Encelade ou du géant Adamastor, que le bruit des
sceptres, le choc des couronnes. On se saluait de ces mots fatidiques : «Tu
seras roi, Macbeth !» Celui-là était dieu qui voulait être dieu.
Et toujours, sans cesse et sans
fin, ces conquérants sonnaient la charge en soufflant de toutes leurs forces,
d'un poumon généreux dans leurs grandes trompettes d'airain, qui faisaient un
bruit à ne pas entendre le tonnerre. Eh ! quoi d'étrange ? ils avaient pris sa
foudre à Jupiter.
C'est pourquoi les vrais
critiques (au dire de Platon ils sont frères des poëtes) ne sauraient trop
s'étonner qu'à la fin, et par la force irrésistible de la logique, ornement et
gardienne de tous les Parnasses, ces révoltés se soient imposé à eux-mêmes la
règle et le frein. Après bien des tentatives impuissantes, des espérances
trompées, ils ont compris que pour réussir dans ces grands arts dont le bon
sens est le maître, et dont l'ordre est la première loi, il faut posséder la
toute-puissance, avec la volonté. «Avant la mer, avant la terre, avant ce grand
tout qui recouvre le ciel, il y avait... le chaos».
Ceci soit dit à la louange
impérissable du comte Alfred de Vigny ; tout de suite il s'est échappé du
chaos, tout de suite il a compris le bonheur de l'ordre, et le charme ingénu du
bon sens. Sa première oeuvre échappe à toutes les oeuvres d'alentour par je ne
sais quelle élégante simplicité. La peine et le travail se font sentir même
dans ses pages les plus faciles ; il sait que la lime est un outil comparable à
la plume ; il se méfie (il a raison) des pages qui coûtent peu, des vers faits
trop vite, des compositions du hasard. Même, à sa façon de tenir la plume, on
voit qu'il a tenu l'épée, et comme il savait commander, il avait appris à obéir
!
Lui, et M. de Lamartine, ils
appartenaient à une race de soldats royalistes. Ils avaient pris le mousquet, à
l'heure où le roi Louis XVIII composait sa maison militaire ; l'un et l'autre
ils avaient monté la garde au palais de Saint-Cloud, sous les fenêtres du roi,
et nous ne saurons pas de monarque ici-bas, en comptant tous les rois de toutes
les monarchies, qui ait pu se vanter d'avoir été gardé par deux poëtes
semblables à l'auteur des Méditations poétiques, au digne traducteur d'Othello.
Dormez, sire ; à votre porte heureuse
veille sur votre sommeil, un cortège infini, charmant, de passions, de poëmes,
de parfums, de tendresses, de beautés ineffables. Dormez, sire, et si vous
entendez quelque chant mélodieux pénétrer sous les voûtes royales, ne dites pas
: C'est l'alouette ou c'est le rossignol !... C'est mieux que l'alouette et le
rossignol, c'est un poëte inspiré de toutes les muses de la jeunesse et de
l'amour, qui va donner à votre règne une auréole, à votre siècle une couronne,
une louange éventuelle à votre nom !
Un jour que passait dans la rue
un de ces conquérants couverts de gloire à qui rien ne résiste, une jeune
femme, à travers la foule, accourut, et, regardant le héros face à face, elle
lui dit d'une voix sérieuse : «Ah ! monseigneur ! pardonnez-moi, mais, avant de
mourir, j'ai voulu voir, de mes yeux, un héros vivant !» Cette dame était juste
et faisait bien. Un héros vivant ! un poëte vivant ! Comptez donc, Messieurs,
combien nous en avons vus de nos jours, et combien nous en voyons encore ! Ceux
qui ne sont plus nous ont laissé leur exemple et leur souvenir ; ceux qui
restent nous encouragent et nous approuvent. En ce moment nous nous rappelons
ces beaux vers du poëte, un de ces grands écrivains dont la définition est sans
réplique1 :
«Laissez-moi vous le montrer tel
que je voudrais le peindre et tel que je le vois, le grand poëte. Il dédaigne
les sentiers frayés ; il aurait honte de s'abreuver à la source commune ; son
vers n'est pas cette vulgaire monnaie exposée à toute empreinte banale : âme
libre d'envie, exempte d'amertume, elle aime les retraites sacrées, elle se
plaît au doux loisir ; elle s'abreuve aux flots de vos fontaines, chastes
nymphes d'Aonie !»
Dieu soit loué ! ces grands
génies ne meurent pas pour leurs contemporains. Chaque jour encore une voix
fraîche et jeune chante aux étoiles charmées les poëmes du jeune homme, Alfred
de Musset. Le comte Alfred de Vigny, même au fond de ce cercueil ouvert avant
l'heure, ne saurait tout entier disparaître ; il est resté là, sous nos yeux,
et je le vois encore, tel qu'il était, vivant et souffrant, patient et
souriant, tel que j'eus l'honneur de le saluer, trois jours avant sa mort. Je
lui fus conduit par son fils adoptif ; il nous attendait sur son lit de repos ;
il s'était enveloppé dans son manteau militaire, et sa noble tête, où toutes
les douleurs étaient empreintes, faisait face au portrait de Regnard, peint par
Largillière.
Il était parent de l'auteur des Folies
amoureuses ! Contraste inattendu, ces deux cousins, Regnard, dont le rire a
dépassé le rire même de Molière, et c'était trop ; Alfred de Vigny, l'auteur
des Consultations du Docteur noir ! Cependant, à l'entendre, à le voir,
on n'eût pas dit qu'il allait mourir. Il parlait, en les regrettant, de ses
belles années ; il nous rappelait les grandes batailles ; enfin, le dirai-je ?
il se souvenait, non pas sans quelque amertume, des cruautés d'un grand
seigneur qui lui avait gâté, disait-il, un des plus beaux moments de sa vie. A
la fin il nous congédia, espérant bien (c'est lui qui parle) qu'il serait
remplacé par le compagnon et le témoin de tous ses labeurs... Je ne l'ai plus
revu. Il est mort comme il avait vécu, dans un orgueil silencieux. Le jeune et
digne héritier de ses oeuvres complètes, le digne confident des poésies,
ornement précieux de son tombeau, eut l'honneur de lui fermer les yeux. 2
Quand on ouvrit son testament, on
vit que son premier soin avait été de se défendre contre la cruauté des
oraisons funèbres ; et moi je me rassure en songeant que, par mes déférences,
mon admiration et mes respects, je n'ai pas démérité de ce grand poëte et de ce
grand prosateur. Il a vécu mécontent de ses oeuvres et rêvant un idéal qui
s'enfuyait toujours ; toujours en lutte avec lui-même, et souvent avec les
autres, il représentait mieux, que personne, deux grandes qualités du
dix-neuvième siècle : la pensée et l'action. Agir et penser sont véritablement
les deux conditions essentielles de toute initiative et de toute nouveauté.
Seulement il faut prendre garde à
ne pas pousser trop loin la pensée et l'action. Modération ! c'est le mot
d'ordre à qui veut durer longtemps. De cette sagesse et de cette prudence, nous
avons eu de grands exemples dans notre siècle : Casimir Delavigne et Béranger,
Goethe et Walter Scott. «Comment faut-il s'y prendre, disait Goethe, un de ces
modérés, pour se connaître soi-même ? - Il faut bien agir, se répondait-il à
lui-même. Fais ton devoir, tu sauras ce que tu vaux, et ce que tu renfermes !» Il
disait aussi : «Gardez-vous d'exagérer votre activité ; toute activité sans
relâche se dénoue par la banqueroute ; tout ce qui affranchit l'esprit, sans
nous rendre maîtres de nous-mêmes, est pernicieux... Il faut que l'art soit la
règle de l'imagination pour qu'elle se transforme en poésie. Rien de plus
terrible que l'imagination privée de goût». Avant tout, c'était sa gloire ; le
comte Alfred de Vigny était un écrivain sérieux ; il en avait toute la
modestie. Il méprisait la popularité à bon marché, la gloire au rabais ; il ne
voulait pas de hâte au succès ; il disait, avec l'un des vôtres, M. le marquis
de Saint-Aulaire, qu'il ne faut pas entrer, par effraction, dans le temple
de la gloire. Artiste amoureux de son oeuvre, inquiet et patient, pour rien
au monde il n'eût consenti à se séparer de ses chères créations, tant qu'il ne
les sentait pas arrivées à la perfection qu'il avait rêvée. Un pareil homme
est, de nos jours, un oiseau rare. Pendant que ses confrères s'abandonnent au
tapage, il cherche le silence et la solitude ; en vain autour de lui les
impatients se produisent, se fatiguent, soulevant autour d'eux la poussière,
l'écume et la fumée... il se cache, il se fait humble et petit ; il rêve, il
médite, il songe, il meurt, cherchant encore une certaine perfection qui s'en
va, fuyant toujours. «Hélas ! disait-il en songeant à son maître, à
Shakespeare, il a gardé pour lui tout le secret que j'envie, à savoir, le
secret de la gaieté qui pleure, et des larmes qui rient.» Sa grande fête
était de s'incliner devant ses maîtres ; il avait souvent à la bouche cette
belle parole d'un ancien : «Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le
seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre !»
Aux premiers jours de sa
jeunesse, il avait souvent chanté ces beaux vers de Joseph Delorme en l'honneur
du Cénacle :
Oui, le siècle est à nous !
Il est à vous ; chantez, ô voix harmonieuses,
Et des humains bientôt les foules envieuses
Tomberont à genoux.
Hélas ! que la jeunesse est peu
de chose, et surtout la jeunesse des poëtes ! Aux premiers jours du printemps,
elle s'empare hardiment de l'humanité tout entière. Elle pousse à la gloire ;
elle agrandit le devoir ; elle est la foi et l'espérance ; il faut l'aimer, il
faut la craindre ; elle a des récompenses sans bornes, elle a des châtiments
sans limites, puis, soudain, le nuage et l'ombre... Et pourtant, quoi de mieux,
avec la poésie, la jeunesse ? Ardente à vivre, à produire, elle accroche son
fil doré, comme fait le ver à soie, à la première branche, et tant quelle a de
la soie, elle file, appelant à la parure de sa bien-aimée toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel : le bleu de l'espérance, le blanc de la jeunesse, le violet
de la courtoisie, l'incarnat de la bonne grâce ! O jeunesse enamourée ! elle
croit filer, en sa poésie, un manteau pour la fée... elle file un suaire ! Elle
croit réchauffer un agneau, elle réchauffe une couleuvre. Elle est semblable à
la Fortune, dans la tragédie latine, semant ses faveurs à l'aveugle :
Spargitque manu
Munera cæca, pejora favens.
Son plus beau voile enfin n'est qu'un linceul.
Mais c'est le privilège de la
poésie : elle est immortelle. Elle peut vieillir dans la nation présente ;
inévitablement, elle verra l'avenir. Ainsi, Messieurs, dans ces retours si
fréquents du silence et du bruit, les grands artistes se consolent :
Consolez-vous, vous êtes immortels !
Seul, le petit artiste est à
plaindre ; l'écrivain de peu de chose a peut-être un instant d'éclat, mais sitôt
que son heure a sonné, pas un ne se souvient qu'il a vécu. Après les heures
volages, une seule chance heureuse reste au plus habile de ces diseurs de riens
sonores ! C'est de rencontrer quelque glorieux piédestal dans votre Panthéon,
sur lequel vous lui permettiez d'écrire un instant son nom, moins durable que
l'airain.
Voilà pourquoi je m'estime un
homme heureux et bien récompensé d'avoir parlé chez vous, maîtres vénérés, d'un
poëte honorable entre tous, rare et charmant. Si j'ai manqué de modestie en
rêvant un pareil honneur, je n'ai pas manqué de prudence. Prenez garde !
avancez à pas lents, vous marchez sur des sables mouvants, vous foulez des
cendres qui recèlent un incendie ; enfin, rappelez-vous ce que disait Cicéron à
son digne Atticus : «Nous ne mangerons pas cette année encore des figues de
Tusculum». Voilà ce qu'on me disait de toute part, chacun pressentant quelque
triumvirat formidable.
Eh ! pourquoi, répondais-je à ces
trembleurs, pourquoi voulez-vous, mes amis, que je tombe en ces abîmes ? Je
suis vieux ; je suis au bout de ma course, et j'attends ma récompense ; elle me
viendra, j'en suis sûr, de tous les lettrés mes confrères, de tous ceux qui
savent la peine et le labeur littéraire, la prudence et l'attention sur
soi-même, et comme il faut veiller, jusqu'à la fin des derniers jours, sur sa
moindre parole. A peine écrite, irrévocablement, la voilà partie on ne sait où,
et si vous avez, une seule fois, commis un grave attentat contre la justice et
le devoir, si vous avez refusé vos louanges les plus sincères à toutes les
choses révérées des honnêtes gens, ne parlez pas de récompense ; et, courbant
la tête, entrez, malheureux, dans le gouffre honteux des vanités et des
chimères dont Milton a parlé... Inania regna.
Au contraire, si tu as été fidèle
à toutes les amours de ta jeunesse, et si ta fidélité, dégagée même de la
reconnaissance, est une fidélité d'instinct ; si ta vie et tes oeuvres parlent
pour toi3, pourquoi donc redouter le moment de la justice
? Et qui donc voudrait, parmi tous ces hommes qui t'ont vu à l'oeuvre, et qui
seraient les premiers à te rendre un vrai témoignage, attrister le jour qui te
revient ? Non, non, c'est impossible ! Ils t'ont vu, dans leur voie, essuyer la
poussière de ton front ; ils t'ont vu, dans leur gloire, applaudir à leur
fortune, et plus d'une fois, ont-ils reconnu à leur suite l'écrivain de si
petites choses qui semblait trop heureux de les signaler après la victoire, et
de les pleurer dans leur défaite. - Certes, si quelqu'un d'eux, un seul, avait
de ta petite oeuvre un mauvais souvenir, tu serais le mal-avisé de t'exposer à
ses rancunes ; mais quand ils en sont tous à reconnaître à quel point tu leur
fus un ami dévoué, désintéressé, fidèle à ce qu'ils ont aimé et défendu,
pourquoi donc hésiter à leur : «A votre tour, aidez-moi ?»
Grâce à vous, Messieurs, mes
terreurs sont dissipées ; vos bontés et vos souvenirs m'ont ouvert ces portes
de fer, après quarante ans de travail. Ainsi le bon Sédaine, accablé de fatigue
et tremblant, lui aussi, sur la vanité de ses travaux, implorait vos ancêtres :
«Permettez, leur disait-il, que mon cercueil traverse au moins la cour du
Louvre !» Il fut accepté tout d'une voix ; un seul d'entre vous, un saint
évêque, en eut quelque regret, mais il fut bien vite apaisé. Plus tard, M. de
Vigny, le poëte que nous pleurons, vint en aide à la fille de ce bon Sédaine,
et lui fit une vieillesse honorable. Ainsi, vous avez permis que je fusse un
instant le collègue heureux et glorifié de ces maîtres dont je parlais tout à
l'heure. Vous avez permis que je fusse assis aux côtés de ces grands historiens
de France et d'Angleterre, à côté du traducteur d'Horace, du successeur de
Buffon et de l'héritier de Royer-Collard. Je montrerai désormais, sur le plus
beau rang de ma bibliothèque, mes deux confrères : le Vase étrusque, et les
États de Blois, et tous ces grands orateurs, l'honneur de la tribune
moderne : M. Dupin, M. le duc de Broglie et M. Berryer ! Soyez les bien
remerciés ! vous avez donné à mon humble demeure un rayon tout nouveau ; vous
avez jeté sur mes vieux livres, charmants compagnons d'une vie heureuse et
studieuse, un éclat qui doit les suivre, au moment où l'homme étant mort, ces
vieux amis s'en vont chercher l'abri d'un nouveau maître. O mes chers confrères
et mes juges, soyez loués aussi pour tant de grâces et de faveurs !
L'un des plus grands écrivains de
cette Académie et du grand siècle, au temps du duc de Noailles et de Mme de
Maintenon, la Bruyère, après son discours de réception resté célèbre : «On
dira, disait-il, que je viens encore d'écrire un caractère». A plus
forte raison l'on dira, Messieurs, après ce discours, trop long sans doute, que
je viens d'écrire un feuilleton. J'accepte avec un certain orgueil cette
honorable censure ! A Dieu ne plaise, en effet, que je te renie un seul
instant, ô ma chère création ! mon bon camarade, ami des beaux jours, espérance
et consolation des jours mauvais ! Tu n'as jamais manqué, dans ton ombre et
dans ton petit bruit, de pitié pour les vaincus, de respect pour l'exilé,
d'encouragements au jeune homme et de louanges à toutes les honnêtes pensées, à
tous les illustres courages ! A Dieu ne plaise, et même en cette illustre
circonstance, que je te renie un seul instant, esprit que j'avais, humble
talent cultivé avec tant de soin, infatigable écho de mes pensées les plus
cachées, léger dialogue auquel ont répondu, de tous les côtés du monde
intelligent, les esprits futiles, je le veux bien, mais les esprits restés
fidèles à la poésie, aux chefs-d'oeuvre, à l'artiste, à l'écrivain !
Plus d'un, même au premier rang
de ceux qui t'écoutent, ô mon fidèle ami, se rappellera jusqu'à la fin, que toi
et moi nous assistions à leur première victoire. Tu naquis sous les yeux des
deux Bertin ; Saint-Marc Girardin et M. de Sacy, tes deux camarades, t'ont
reconnu comme un des combattants des longues batailles ; les deux frères, M. Scribe
et M. Legouvé, esprits rares et charmants, t'appelaient leur ami. Que de belles
journées, toi et moi, nous avons passées ! Te rappelles-tu le jour où François
Ponsard, petit-fils de Corneille, nous apporta sa Lucrèce, et le soir où
le jeune Émile Augier, tout brillant de sa naissante fortune, fit représenter la
Ciguë ! et cette autre journée, entre toutes favorables, où Jules Sandeau
nous demandait si nous étions contents de Mlle de la Seiglière, la digne
soeur de Marianaa et du Docteur Herbault ? Ami feuilleton, quel
orgueil, quand nous avons proclamé, reine entre toutes les filles de Racine,
cette enfant de génie appelée Mlle Rachel ! Tu as le droit d'appeler : ma
fille ! la grande Adélaïde Ristori. Quelle bataille : Hernani ! quel
triomphe : Marion Delorme ! Voilà des fêtes ! voilà des souvenirs ! En
remontant plus haut, nous rencontrons, l'héroïque histoire de la campagne de
1812 «et du géant qui ne laissait après lui, d'autre héritier que le genre
humain», disait M. de Salvandy, mon illustre confrère. Enfin, dominant
toutes ces renommées et toutes ces gloires de la hauteur énergique de ses
quatre-vingt-sept ans, nous saluons le poëte tragique et le fabuliste
inimitable, éloquence mêlée de satire, esprit qui rit et qui mord, un porteur
d'épée appelé M. Viennet.
Si tu parles d'épée, et de valeur, sois brave.
Pardonnez-moi, Messieurs, ce
moment de vanité, un peu de vanité est bien permise à l'heure d'un si grand
orgueil. La littérature, en son ensemble et dans ses détails, est semblable à
quelque grand orchestre où chaque instrument compte, à commencer par la harpe
et le violon, à finir par l'ophicléide et le tambour. Que l'on ait l'honneur
d'écrire les grands poëmes, ou bien n'allez pas plus loin que la chanson,
encore y faut-il du bon sens et de l'art, parfois même du courage, et voilà le
beau moment, je n'ai pas dit la gloire du feuilleton.
Frédéric le Grand, qui fut
presque un des vôtres, tant il aima Voltaire et d'Alembert, le lendemain d'une
grande bataille où son royaume était en jeu, comme il demandait à ses
capitaines : «Savez-vous, messieurs, quel fut le plus brave et le plus hardi de
la journée ?» ils répondirent en s'inclinant : «C'est vous, sire ! - Oh ! bien,
reprit le roi, ce n'est pas moi, c'est un petit fifre. Au plus chaud de la
bataille, il n'a pas cessé de souffler dans son turlututu».
Or, Messieurs, le feuilleton et
le turlututu c'est même chose. Il ne s'agit, pour mériter le suffrage
des grands esprits et les louanges des grands rois, que d'avoir, avec le
souffle, un peu de courage et beaucoup d'honneur...
Quand il eut prononcé son
discours de réception, à l'instant même où modestement il pensait avoir conquis
tous les suffrages, le faiseur de feuilletons entendit grincer dans leurs gonds
ces portes formidables avec ces mots sacramentels : Vade retro !
L'horloge de l'Institut
sonnait une heure après minuit ; les deux lions, la gueule ouverte, avaient
épuisé leur filet d'eau ; la Seine, au loin grondante, emporta dans le pays des
songes et des vanités mes rêves, mon discours et mon feuilleton.
Avril 1865.
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