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Texte
Les lecteurs du journal l'Interplanétaire
n'ont pu s'empêcher d'éprouver quelque étonnement en lisant l'écho suivant :
"Les habitants de la planète
Mars croient remplir un devoir en avertissant leurs frères de la terre qu'un
étrange personnage venant de chez eux a fait depuis peu irruption dans leur
monde.
"Le fait par lui-même ne
constituerait rien d'anormal, si la personne en question, dont la raison
sociale personnelle s'intitule "Monsieur Matuvu", n'avait
l'éléphantiasiste prétention d'être non seulement reconnue par nous, mais bien
plus, admirée, vénérée presque à l'égal d'un dieu.
"Ignorant tout de ce bizarre
terrien, nous prions instamment les personnes terrestres qui seraient à même de
nous fournir quelques renseignements sur lui, de bien vouloir nous les
communiquer sans retard par la voie ordinaire des signaux interplanétaires
transmis immédiatement à nos journaux respectifs. Nous verrons, d'après ces
renseignements, s'il y a lieu d'admettre les prétentions de la personne
surnommée, ou, au contraire, de l'exclure tout bellement de notre planète où le
bon accord et l'harmonie de nos êtres ne doivent souffrir aucune perturbation.
(Signé :) "UN GROUPE DE MARCIENS."
Cet écho stupéfia les lecteurs de
l'Interplanétaire, car, malgré toute la considération des terriens pour
les habitants de la planète Mars, il leur semblait monstrueux, phénoménal au
premier abord, qu'ils ne connussent pas le "grand Matuvu". Une telle
hypothèse était inadmissible… ; ce n'était pas pour rien qu'ils communiquaient
ensemble depuis tantôt un demi-siècle, grâce à la découverte des fameux rayons
O couvrant l'immense distance séparant la Terre de Mars, et venant ensuite
s'enregistrer sur un appareil récepteur. De part et d'autre, les moindres
événéments étaient connus ; alors pourquoi cette ignorance en ce qui concernait
leur compatriote nouvellement désincarné ? Etait-ce par hasard une plaisanterie
de mauvais goût de la part des Marciens ? Ceci n'entrait guère dans leurs
habitudes… Bref, on se perdait en conjectures.
Et l'encre coula et les langues
marchèrent tant et si bien que dans le feu des polémiques on n'oublia plus
qu'une chose : la réponse à faire. Aussi, un beau jour, quelle ne fut pas la
nouvelle stupéfaction des gens de la Terre en lisant cet autre écho :
"Le gouvernement de la
planète Mars se jugeant personnellement offensé par l'attitude indifférente ou
hostile des habitants de la terre au sujet de son article du 24 février (style
terrien), a l'honneur d'informer les Terrestres qu'ils sont mis en demeure de
fournir les renseignements demandés dans les trois jours ; faute de quoi le
nommé Matuvu serait, par décret gouvernemental, rejeté sans pitié dans l'espace
où son encombrante personne pourrait évoluer plus à son aise.
(Signé :) "LA DIRECTION DE MARS."
Cette fois, il n'y avait pas à
plaisanter, car si les gens de Mars sont supérieurs à ceux de la Terre, cette
supériorité même leur confère une énergie et une promptitude ignorées en ce bas
monde. Du moment où ils annonçaient tout à la fois leurs décisions et leurs
volontés, il était parfaitement inutile d'avoir recours en la circonstance aux
subtilités des diplomates interplanétaires. L'intervention de ces derniers du
reste n'avait jamais été mise à contribution depuis que la communication
existait avec la planète. Aussi la question de leurs honoraires par le fait
même de leur inutilité donnait-elle forcément lieu à nombre d'interpellations
dans l'antique chambre des députés devenue en l'an de grâce 3402 la chambre
des amputés.
Pourquoi cette substitution, ce
changement de titre, direz-vous ?
Pour une raison bien simple.
L'admirable progrès ne s'étant
pas contenté comme moyen de transport, de cet antique animal appelé cheval dont
on ne retrouve plus de traces à cette époque, non plus que de ces rudimentaires
chemins de fer et de ces lourdes automobiles, le progrès a multiplié ses
inventions, et c'est ainsi que dans les airs on voit circuler librement les auto-ballons,
fendant les nues dans tous les sens, puis les projectiles aéro-moteurs activés
par le radium dont les propriétés ont centuplé depuis sa découverte. Sur terre
on a installé des trottoirs roulants qui marchent à une moyenne de 50
kilomètres à l'heure, transportant ainsi des milliers de personnes à la fois,
qui rient de bon coeur lorsqu'elles apprennent dans l'histoire ancienne,
l'attente patiente et prolongée que leurs aïeux étaient obligés de faire devant
les bureaux où s'arrêtaient les paisibles omnibus de jadis. Sous terre le tube
pneumatique qui vous engouffre et vous dépose à l'autre extrémité de Paris,
sans même qu'on ait eu le temps de faire "Ouf !", remplace
l'incommode Métro… Bref, tout est parfait dans le plus imparfait des mondes,
car si les inventions sont sublimes, les gens sont encore très sujets à
l'erreur, à la brusquerie et à la maladresse. Et c'est pour cette raison que
les accidents sont nombreux. Ils sont tellement nombreux que l'Etat, renonçant
aux dommages et intérêts qu'il faudrait octroyer à tous les individus devenus
manchots ou culs-de-jatte, a préféré leur donner la faculté de siéger à la
chambre ; cela débarrasse d'autant les voies aériennes, terrestres et
souterraines, où l'encombrement est si grand.
Pour en revenir à la palpitante
question "Matuvu" je dois dire en toute sincérité que cette fois les
Marciens eussent eu mauvaise grâce à se plaindre, car les renseignements
demandés furent insérés avec la plus grande profusion de détails dans l'Interplanétaire.
On y disait que M. Matuvu avait été un auteur de talent sur terre, connu, fêté
partout, aimé de quelques-uns, critiqué par beaucoup d'autres, mais enfin que
c'était un nom.
Toutefois on n'alla pas jusqu'à
prononcer le mot génie, car on sait que les Marciens sont difficiles et peu
prodigues de ce titre qu'ils prétendent exagéré appliqué aux habitants de la
terre.
La communication fut lue là-bas
avec recueillement. Toutefois, le gouverneur général eut un haussement
d'épaules significatif en en terminant la lecture, et ce fut avec une sorte de
dépit qu'il demanda à une des personnes présentes de bien vouloir lui amener
ledit Matuvu.
Celui-ci fit son entrée dans
l'immense hall envahi par une végétation de fleurs de toutes les nuances se
perdant dans un fouillis de feuillages rouges.
C'était un homme d'une
cinquantaine d'années environ, grand, portant beau, comme on dit dans le
vocabulaire terrestre. D'un signe imperceptible de la tête, il salua le
gouverneur et, sans attendre qu'on le questionnât, il demanda brièvement :
"Eh bien, et ces
renseignements, vous les avez ?"
D'une voix grave et bien timbrée,
le gouverneur général répliqua :
"Je les ai. Cependant il
manque un complément à cette enquête, et c'est à votre loyauté que je fais
appel pour me le fournir. Je voudrais savoir quel est le genre de littérature
auquel vous vous êtes appliqué sur terre, et quels sont les titres des ouvrages
que vous avez fait paraître."
Très dédaigneusement, Matuvu
répliqua :
"J'étais un écrivain
psychologue, sachez-le, j'ai traité tous les états d'âme, et c'est ainsi que
successivement ont paru mes comédies traitant la question de l'adultère, mon
grand roman de moeurs appelé Les Bas-Fonds, ma synthèse de Coeur de
femme, etc., etc., et bien d'autres encore, monsieur, et je ne puis
admettre une telle ignorance de votre part en ce qui regarde mon oeuvre."
Gravement, le gouverneur lui dit
:
"Vous avez en effet traité
ce que vous avez vu, mais non ce que vous ignorez, ce que vous ne soupçonnez
pas, c'est-à-dire la modestie, qui sied aux humains. Cette qualité a échappé à
votre analyse parce que vous ne la connaissez pas. Il est vrai qu'elle est
plutôt ignorée sur terre, mais elle est indispensable pour vivre au milieu de
nous. Il n'est pas douteux qu'un homme aussi connu que vous l'avez été de votre
vivant ne la trouve dans l'astral. Veuillez donc aller l'y quérir et, lorsque
vous la posséderez, c'est avec un vif plaisir que nous vous prierons de venir
partager les joies que notre monde recèle."
Très choqué, Matuvu suivit
cependant ce conseil. Depuis il poursuit sa course errante à travers l'univers,
et il commence seulement à comprendre que sa célébrité de jadis, inconnue dans
les régions diverses qu'il parcourt, n'a pas plus de valeur dans l'immensité
mondiale que le bourdonnement de l'insecte qui voltige durant les chaudes
journées d'été. S'il rapporte de cette errance la désillusion, ce sera pour y
substituer la sagesse.
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