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Texte
Elle s'appelait Marinette, elle
avait quinze ans, un front mutin, des cheveux admirablement noirs et les
reflets du soleil méridional dans ses yeux. Orpheline depuis sa petite enfance,
c'était une tante qui l'avait élevée, ou plutôt qui avait chargé de ce soin les
soeurs du couvent de la Sainte-Famille, n'ayant, disait-elle, nullement le
temps de s'occuper de son éducation, les heures entières de la journée étant
consacrées par l'honorable demoiselle soit à réciter d'interminables chapelets
à la maison, soit à s'anéantir dans de non moins interminables dévotions à
l'église, telles que chemins de croix, adorations du saint Sacrement, etc...
Marinette, éloignée de sa
dévotieuse tante, n'en avait pas moins reçu une éducation fort religieuse, mais
entremêlée de rappels fréquents à la règle, car, elle oubliait volontiers cette
insupportable discipline qui pesait fort à son esprit indépendant et à son
coeur plus avide d'affection que de protocole. Heureusement, soeur Saint-André
veillait, et lorsque la petite fille se permettait quelques écarts trop vifs,
elle la ramenait immédiatement dans le droit sentier par quelque sévère
punition suivie d'une non moins sévère admonestation dont le fond ne variait
jamais et qui ne tendait à rien moins qu'à prouver à la petite fille que, bien
plus qu'une autre, elle devait être sage, soumise, obéissante, puisque le bon
Dieu lui avait fait l'insigne honneur de la faire naître pauvre, et que jamais
elle ne saurait trop reconnaître une telle faveur.
L'enfant écoutait ces
exhortations dites sur un ton qui voulait être imposant et qui n'arrivait qu'à
être monotone. Elle ne se révoltait pas, étant de nature douce et crédule. Puisque
soeur Saint-André affirmait qu'elle irait tout droit en Enfer ou en Paradis,
suivant le plus ou moins de promptitude qu'elle mettrait à obéir à toute
injonction, il fallait la croire. D'ailleurs, quand on était comme elle une
pauvre fille sans père, ni mère, il était doux de penser que là-haut, dans le
grand Paradis, il y avait des saints, des anges, et surtout une bonne sainte
Vierge qui s'intéressaient à vous.
Et quand ces idées traversaient
le cerveau de Marinette, elle joignait les mains dans un geste extasié devant
la belle statue de la Vierge de Lourdes placée en évidence dans la chapelle du
couvent. Elle était si jolie, cette Vierge, ceinte de sa grande écharpe bleue
tranchant sur sa robe virginale, et, à force de la contempler, il semblait à
Marinette qu'elle s'animait. Oh ! si elle avait pu descendre de son piédestal pour
lui apporter un maternel baiser, quelle joie c'eût été pour l'enfant si privée
de caresses, si complètement sevrée d'amour !
Maintenant Marinette avait quinze
ans. Sa piété, sa sagesse même lui avaient valu l'honneur d'être admise au
titre d'enfant de Marie ; mais, malgré la joie et l'orgueil d'une telle
distinction, elle avait hâte de quitter le couvent, dont la règle pesait fort à
ses quinze ans qui en valaient dix huit. Elle était grande, forte, d'esprit
très éveillé, prête au bien comme au mal, son éducation ne lui ayant fait
connaître que la routine de la vie sans l'avoir nullement préparée à ses
déboires, à ses luttes, à ses imprévus de chaque heure.
Un beau matin, sa tante vint la
chercher, en lui disant que, maintenant qu'elle était grande, il fallait
qu'elle travaillât pour gagner sa vie, et, le lendemain, elle entrait en
apprentissage chez une repasseuse.
D'abord, elle fut malhabile dans
son ouvrage, puis elle fit mieux, puis elle sut tout à fait, et ce jour-là,
heureuse du succès, tout en faisant glisser lentement le lourd fer de droite à
gauche, elle chantait à pleine voix dans cet idiome sonore du patois toulousain
:
Quest' poulitz les fillio del Toulouso !...
Un ouvrier qui passait s'arrêta
pour écouter, tourna la tête pour regarder. Marinette ne le vit-elle pas, ou ne
voulut-elle pas le voir ? toujours est-il qu'elle continua la chanson ; mais,
le lendemain, quand Jean Cantalou, l'ouvrier, repassa lentement, à dessein sous
ses fenêtres, elle rougit très fort et brusquement cessa de chanter.
Deux jours après, ils
échangeaient des phrases au sortir de leurs ateliers respectifs. Un mois et
demi plus tard ils s'unissaient, Marinette en fille sage et avisée, n'ayant
jamais voulu accorder à Jean autre chose que des baisers, tant que M. le Curé
et M. le Maire n'auraient pas scellé leur union.
Un matin donc, bien simplement,
n'ayant pour toute assistance que les quatre témoins indispensables, ils
sortirent de l'église Saint-Cernin ; lui, endimanché, elle jolie et coquette
dans sa modeste robe de laine blanche. Etait-ce émotion joyeuse ou secret
pressentiment ? toujours est-il que le front mutin était grave et que les yeux
rieurs étaient tristes. Pourquoi ? C'est qu'en sa qualité de fille pauvre et
malgré ses insignes d'enfant de Marie, en dépit de ses supplications elle
n'avait pu obtenir d'être mariée à la chapelle de la Vierge, cela coûtait trop
cher, et M. l'abbé, froidement, devant ses insistances, se retranchait derrière
le conseil de fabrique. Non, vraiment, « il n'avait pas le droit pour quarante
francs, c'était tout à fait impossible ; pour ce prix, on ne pouvait la marier
qu'à la chapelle de la Sainte-Face », et Marinette, triste, découragée, une
révolte germant en elle contre le disciple du Seigneur, s'en était allée, tête
basse ; puis soudain, se ravisant, elle était revenue sur ses pas, se rappelant
que la sainte Vierge est toute-puissante et que, ce qu'elle n'avait pu obtenir
elle-même, Marie, la bonne Mère, le pourrait peut-être. De tout son coeur, de
toutes les forces de son âme, prosternée à ses pieds, elle avait imploré son
assistance, naïve, confiante et volontaire tout à la fois ; puis elle était
retournée à la sacristie presque gaie, car, certainement, la sainte Vierge
avait dû toucher le coeur de M. l'abbé, ce qui ne pouvait être qu'un jeu pour
elle, qui faisait tant de miracles... Mais aux premiers mots, l'abbé, durement
cette fois, l'avait éconduite. Quel entêtement, mon Dieu ! puisqu'on lui disait
que ce n'était pas possible, et du reste, il n'avait pas le temps d'en entendre
davantage, les cloches sonnaient à toutes volées pour un grand mariage ; et il
fallait qu'il s'occupât des derniers préparatifs. Si elle avait d'autres
réclamations à faire, « elle n'avait qu'à s'adresser au sacristain », et, sans
même la saluer, il s'éloignait de l'allure impatientée d'un homme dont les
instants sont précieux et pour qui le souci des affaires a une importance bien
autrement grave que la mission à remplir.
Marinette s'était donc mariée à
la chapelle des pauvres, c'est-à-dire à la chapelle de la Sainte-Face et elle
en sortait triste, triste. Hélas ! elle ne s'en rendait pas compte, mais
c'était la chute de ses premières illusions qui causait sa tristesse. En effet,
la Vierge en qui elle avait eu tant de confiance ne l'avait nullement écoutée cette
fois. Tout le temps qu'avait duré la brève cérémonie, elle n'avait pu détacher
ses yeux de l'image représentant la figure convulsée, atrocement douloureuse du
Crucifié ; de grosses larmes étaient représentées sur cette figure ;
superstitieuse comme toutes les Méridionales, elle se demandait tout bas avec
terreur, si ceci n'était pas un présage, et si son visage, à elle aussi, plus
tard, quand elle connaîtrait mieux la vie, ne refléterait pas les mêmes
douleurs, les mêmes angoisses...
Trente-cinq ans avaient passé ;
Marinette avait cinquante ans. Ses cheveux noirs étaient devenus des cheveux
blancs, et des sillons profonds ravageaient son visage naguère si gai, si
aimable. La vie ne l'avait pas épargnée, le Destin avait multiplié ses coups,
frappé avec acharnement sur la femme jadis si riche d'illusions. Le mari de son
choix, Jean Catalou était mort, tué par un éclat de chaudière dans l'usine où
il travaillait ; des deux enfants nés de leurs amours, l'un avait suivi le père
dans la tombe, l'autre à demi estropié se traînait sur des béquilles. Pour
subvenir à leurs besoins, il restait pour toute resssource à la malheureuse
mère, une rente de vingt-cinq francs par mois octroyée généreusement par
l'usine où Jean Cantalou avait laissé sa peau.
Désespérée, Marinette avait eu
recours d'abord à la charité privée, au bureau de bienfaisance, enfin au
couvent où elle avait été élevée, mais les Dames de la Sainte-Famille, d'un air
pincé, lui avaient répondu « qu'elles ne pouvaient presque rien faire pour une
femme qui n'allait plus à la messe depuis longtemps déjà et qui ne pratiquait
plus aucun de ses devoirs religieux ». Ce « laïus » étrange s'était terminé par
une aumône dérisoire. En les quittant, Marinette s'était rencontrée sur le
seuil avec une belle dame, ancienne cocotte retirée des affaires et qui,
désirant se faire admettre dans la société toulousaine, s'efforçait de faire
oublier sa vie par une avalanche d'aumônes distribuées à tort et à travers dans
les églises et couvents de la ville.
Obséquieuse, très humble, soeur
Saint-André, malgré son grand âge, accourait au devant de la « Dame » tandis
que la tourière congédiait brièvement Marinette en lui mettant un bon de pain
dans la main. Un flot de haine monta au cerveau de la femme du peuple et,
redressée, les poings sur la hanche, elle invectivait la soeur :
« Ah ! pour toi, l'argent n'a pas
d'odeur, salope ! »
D'abord, scandalisées,
suffoquées, les trois femmes tressautèrent, puis, se ressaisissant, la tourière
ouvrait la porte, et Marinette se retrouvait dans la rue avec son bon de pain
et sa violente colère...
Courageuse, cependant, elle
trima, elle fit des journées, des lessives. Lorsque, penchée sur le paisible
ruisseau coulant à ses pieds, elle lavait, frottait le linge, dans le bruit
monotone, cadencé, des battoirs qui tapaient autour d'elle, elle oubliait la
vie et ses atroces injustices.
Mais, à force de laver, des
rhumatismes lui vinrent, la clouèrent sur son grabat, et rapidement, la
conduisirent au tombeau sans même qu'elle s'en aperçût.
Dans l'étonnante survie, d'abord
elle restait sans comprendre, mais un charme indéfinissable tout à coup
l'envahissait et, soudain, dans des bras qui l'enlaçaient, elle sentait la
douceur moite de baisers qui la ravissaient, qui la réchauffaient. Comme en un
rêve du passé, elle se rappelait son enfance, les désirs inassouvis des
tendresses maternelles. Etait-ce donc la Vierge aimée de jadis qui la pressait
maintenant sur sa poitrine et dont les caresses cicatrisaient son coeur meurtri
? A travers un voile brumeux, mystérieux, enveloppant la silhouette inconnue,
elle reconnaissait, sans l'avoir connue, sa mère, sa vraie mère, et celle-ci
lui disait :
« C'est fini, Marinette, oublie !
Tes joies seront désormais aussi grandes que l'ont été tes douleurs. Pardonne à
ceux qui t'ont humiliée, opprimée, et tu jouiras sans mélange et sans regret de
la paix éternelle, car la souffrance implacable a une fin, tandis que le
bonheur acquis par elle est éternel ».
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