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Catulle Mendès
La Fille Garçon

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  • II
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II

Un dimanche soir, mes parents étaient au théâtre, les domestiques étaient sortis, et je m’occupais à mettre en vers latin les amours d’Héro et de Léandre ; la sonnette de l’antichambre tinta violemment. Je courus et j’ouvris la porte.

- Monsieur, dis-je, que demandez-vous ?

- Es-tu bête ! répondit le visiteur.

Car ce jeune homme, qui était devant moi, le chapeau à haute forme un peu penché sur l’oreille, et le monocle à l’oeil, - avec un paquet sous le bras, - c’était Antoinette !

Elle reprit vivement :

- Dépêche-toi. J’ai une course à faire. Je t’emmène.

Et pendant que je la regardais, elle prit ma casquette de lycéen à la patère de l’antichambre, me la fourra sur la tête, et m’entraîna par les escaliers.

Dans la rue, où elle marchait si vite que je pouvais à peine la suivre, je revins peu à peu de mon émotion ; j’interrogeai Antoinette, lui demandant pourquoi elle s’était déguisée de la sorte, et où nous allions.

- Ça ne te regarde pas, dit-elle d’un ton d’orgueil. Ce sont des choses au-dessus de ton âge. Seulement, où je vais, je ne puis pas y aller seule, parce qu’il y a du danger. Tu m’accompagnes, pour me défendre.

Cela me flatta. L’envie que j’avais eue de rebrousser chemin, je ne l’eus plus du tout. Moi, défenseur ! Je me haussais, je marchais sur la pointe des pieds, j’étais presque aussi grand qu’elle. Nous allions, toujours plus vite, le long des boutiques encore éclairées.

Bien qu’elle se fût refusée à me donner aucune explication, Antoinette continuait à parler.

- Voilà. Mais il est bien inutile que tu comprennes. On joue une revue aux Délassements-Comiques. J’y suis allée avec papa, dans une loge sur le théâtre. C’est bête, cette pièce ; mais les ballets sont jolis. Comme j’avais quitté mon chapeau et que j’appuyais le menton au rebord de velours, j’avais la tête d’un homme, avec mes cheveux courts et mon col droit. Une des danseuses s’est mise à rire en me regardant. Moi aussi, j’ai ri. Alors, le lendemain, il y eut un tas d’histoires, à cause d’une lettre. Les ouvreuses sont très complaisantes. Enfin, c’est drôle. Elle demeure place du Caire, la danseuse. Ce n’est pas loin. Nous serons arrivés avant dix minutes.

Elle parlait ainsi, clairement à la fois et obscurément, d’un air de fanfaronnade qui se pique de mystère. Elle voulait tout dire, par vanité, et feignait de cacher, par discrétion, beaucoup de choses. Une témérité qui fait semblant de ne pas oser. Mais elle eût été désolée si elle avait cru que je ne comprenais pas.

Et je ne comprenais pas, en effet ! Seulement, j’avais peur. De quoi ? je n’aurais pas pu le dire. Une chose me rassurait un peu. C’était que les passants ne prenaient pas garde à Antoinette ; elle avait l’air d’un homme, vraiment.

Quand nous eûmes traversé le boulevard Poissonnière, nous entrâmes dans une rue moins éclairée, puis dans une ruelle presque sombre. Oh ! elle était étrange et terrible, cette ruelle. Les maisons se penchaient l’une vers l’autre, comme branlantes, noires, avec des fenêtres où les lampes luisaient derrière des rideaux de mousseline brodée. Des femmes, debout sur le pas des portes, avançaient la tête, trop grasses, lourdes, molles, l’air d’un grand tas de chiffons, qui va s’ébouler sur le trottoir. Elles nous appelaient à voix basse, avec des sons sifflants plutôt qu’avec des mots, comme on appelle les chiens. Au milieu de la rue, une autre femme, qui avait un grand chapeau à plume et une robe rouge très longue, relevait sa jupe pour rattacher sa jarretière ; la blancheur ronde du bas était troublante sur le fond d’ombre et de boue. Je frissonnais de peur ! Antoinette, qu’une fièvre allumait, ne paraissait pas inquiète. Elle répondait à ces femmes, des paroles qui les faisaient rire. Elle causa un instant avec celle qui rattachait sa jarretière. « Oh ! allons-nous-en ! allons-nous-en ! » m’écriai-je. Elle me pris par le bras et me força à la suivre, violemment.

Quand nous fûmes arrivés sur une petite place, Antoinette, après avoir regardé le numéro d’une maison, étroite, sordide, où pas une croisée ne brillait, poussa une porte entrouverte, et disparut en me disant : « Attends-moi ».

J’étais seul ! Une sueur me mouillait le front, me coulait le long des bras. Il me semblait que de chaque logis de ce quartier inconnu, quelque chose d’horrible et d’infâme allait sortir, sauter sur moi, m’envelopper, m’emporter. Peut-être aurai-je fui lâchement, oubliant Antoinette. Mais de quel côté serais-je allé ? dans mon trouble, je n’aurais pas retrouvé mon chemin. Puis, repasser seul par la rue où des femmes appellent, en avançant la tête ! Je m’appuyais au mur, crispé, avec un sursaut à chaque rumeur de pas, au loin.

Il y eut un grand bruit, un bruit de bousculade, dans la maisonAntoinette était entrée ! la chute d’un corps sur du bois creux, - sur les marches d’un escalier sans doute. Et mon amie reparut, défaite, haletante, m’entraînant. Nous nous mîmes à courir droit devant nous, comme des voleurs poursuivis. Elle disait, avec des essoufflements : « Un homme ivre… dans le corridor… Je me suis trompée de maison… » Nous courions toujours. Quand nous fûmes de retour, Antoinette s’enferma chez elle, sans s’être expliquée davantage. Le lendemain, et les jours qui suivirent, je l’interrogeai, - vainement. « Tais-toi ! tais-toi ! parlons d’autre chose ! » répondait-elle toute pâle ; et je dus renoncer à savoir pourquoi Antoinette était allée dans la maison de la place du Caire.




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