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Texte
On venait de verser la dernière tasse de thé chez la baronne de Froideville,
et quelques intimes tardaient encore à partir. De ce nombre se trouvait Mme
Claire de Juilly, qui piquait des points à sa tapisserie orange, lorsque la
porte du salon s'étant doucement entrebâillée, le valet de chambre jeta le nom
du comte Raymond de Sivrac, retenu à l'étranger depuis plus de deux ans.
Il y eut alors un bruit de chaises et de tables remuées ; on s'empressa
autour du nouveau venu sans remarquer la pâleur de Claire de Juilly, le
tremblement nerveux qui agitait ses mains et les vains efforts qu'elle tentait
pour dissimuler sa présence. Cette émotion pouvait paraître d'autant plus
singulière que le nom du comte de Sivrac n'avait réellement produit aucun effet
sur elle, mais seulement sa présence lorsqu'elle eut analysé sa personne.
Pendant que le comte s'installait au coin du feu, que le domestique
rapportait une théière pleine, Claire trouva le moyen de quitter le salon ;
mais à peine en disparaissait-elle qu'un bruit sourd retentit dans la pièce
voisine : un bruit semblable à la chute d'un corps. Mue par un secret
pressentiment, la baronne y courut et demeura muette en voyant étendue à terre
Mme de Juilly entièrement privée de connaissance.
Revenue bientôt de cet évanouissement, mais son état de malaise la rendant
incapable de retourner chez elle, la baronne de Froideville la fit déshabiller,
lui donna sa chambre, et, la supposant à peu près calme, revint au salon
rejoindre le comte de Sivrac, qui ne se retira que vers minuit.
Le lendemain, Claire, installée au coin du feu de Mme de Froideville, après
avoir tourmenté maintes fois la chaîne de son aumônière et aspiré les sels de
son flacon, se décidait à parler.
- Ma chère belle, lui dit Mme de Froideville en lui souriant avec une
malicieuse bonté, vous vous croyez obligée, je le vois, à des explications dont
notre mutuelle amitié devrait vous dispenser, et que je n'accepte qu'autant que
vos confidences auront un but, celui de vous soulager d'une peine secrète.
Votre évanouissement, hier, n'a eu pour témoin que moi seule. Veuves, l'une et
l'autre, vous à vingt-cinq ans, moi à quarante-cinq, nous savons ce que
l'existence des femmes de notre monde recèle quelquefois de souffrances
intimes. Donc, ne vous croyez pas obligée, je vous le répète, à me faire une
communication que je vous demande pas, en raison de l'hospitalité que je serais
heureuse de vous offrir encore, sans qu'il me soit besoin de scruter les causes
de votre état de souffrance.
Tout en parlant, la chère baronne essayait en vain de dissimuler le plaisir
qu'elle se promettait des révélations qu'elle invitait son amie à taire, pour
la forme. Au fond elle lui en eût grandement voulu de partir sans rien dire, et
sa curiosité se trahissait dans son geste et son coup d'oeil encourageant.
- Ma très chère, répliqua Mme de Juilly, qui se voyait de plus en plus dans
l'obligation de s'exécuter, je vous avoue que si cela ne vous importune pas, je
préfère vous mettre tout de suite au courant des événements antérieurs qui ont
motivé le petit incident d'hier, ne serait-ce que pour vous empêcher d'imaginer
quelque chose d'autrement grave que ce qui existe réellement.
La baronne ayant fait poliment un geste de dénégation, comme pour répéter :
«Oh ! ma chère, pouvez-vous supposer que...», tout en s'apprêtant à écouter,
Claire rapprocha son fauteuil et commença en ces termes :
- Vous vous souvenez, chère amie, des jalousies incurables que M. de Juilly,
mon très affectionné et très intraitable époux, nourrissait contre votre
servante ici présente. Cela n'a été un mystère pour personne.
- Il m'en souvient, dit la baronne en l'interrompant et en hochant la tête. Et
ce défaut était, il me semble, le seul de cet homme aimable ; mais il a suffi,
il est vrai, à vous rendre amers les derniers mois d'une union que le monde
jalousait fort.
- Je vous avouerai, poursuivit Claire en baissant légèrement les yeux, que si
mon mari avait des suspicions fort mal appliquées à mon égard, et toujours
profondément injustes, ces suspicions lui furent inspirées par un événement qui
justifiait en quelque sorte toutes celles qu'il conçut à la suite. En un mot,
ma pauvre baronne, j'ai dû payer par des querelles impardonnables et des
défiances passionnées non pas une faute, mais une minute d'étourderie, que mon
inexpérience du monde manqua transformer en une catastrophe irréparable.
La baronne lança un regard de côté qui signifiait qu'elle acceptait difficilement
qu'une mince étourderie de jeune femme eût seule contribué à changer M. de
Juilly en un véritable Barbe-Bleue. Mais Claire n'y prit pas garde.
- Sachez donc, poursuivit Mme de Juilly, qu'au bout de sept à huit mois de
mariage, nous avions fait connaissance d'un jeune homme de très grande allure,
d'une bravoure incontestée, venant de visiter l'Afrique centrale, et se
disposant à écrire ses relations de voyage dans une forme sévère et châtiée que
n'ont pas en général les gens du monde lorsqu'ils prennent la plume. Sa
conversation, débarrassée des mièvreries parisiennes, des détails oiseux qui
abondent dans celle des enragés turfistes, nous causait un charme inénarrable.
Il arrivait souvent que, subissant le charme de ses récits étranges, nous passions
une partie de la nuit à l'écouter, et le plus émotionné n'était pas moi, mais
bien M. de Juilly, qui oubliait parfois de se coucher, tandis que moi je me
retirais vers deux heures, pour aller rêver de chasses au tigre et au boa, de
sacrifices humains, de tatouages ; que sais-je, enfin ? Bref, au bout de
quelques semaines, nous étions intimes et nous emmenions M. de Sivrac à notre
terre de la Creuse, où mon mari lui avait persuadé qu'ils reviseraient ensemble
ses manuscrits. Ah ! j'oubliais un fait assez singulier. M. de Sivrac nous
priait alors, pour des motifs de famille, de consentir à l'accepter chez nous
sous un autre nom que le sien ; ajoutant qu'il était fils naturel, et que sa
mère vivant encore il devait garder le secret de sa naissance pendant le peu
d'années qui lui restait à vivre. Vous saurez tout lorsque je vous aurai avoué
qu'il se faisait nommer Edgar Pelleport.
- C'est singulier, remarqua Mme de Froideville, je connais M. de Sivrac depuis
deux ans, mais je ne l'ai jamais entendu appeler autrement, et j'ignorais
encore mieux sa naissance.
- J'ai lieu de supposer, reprit Claire, que puisqu'il le porte maintenant,
c'est que l'obstacle dont il nous parlait a disparu. Quoi qu'il en soit, le
comte ne se contentait pas seulement de nous parler de l'Afrique centrale, et
je dois vous avouer que si la nuit était consacrée au récit de ses voyages, ses
matinées se passaient à côté de moi à explorer d'autres sujets de conversation.
Un jour, par une après-midi pluvieuse, il resta dans mon petit salon de midi à
cinq heures, quoique ayant juré à mon mari de le rejoindre à la chasse.
J'ignorais cette promesse, et pourquoi ne l'avouerais-je pas ? j'éprouvais un
vif plaisir à m'entendre répéter dans un langage de feu que si je n'étais pas
bientôt à lui, il ne lui restait d'autres ressources que de repartir. Un homme
qui a été dans l'Afrique centrale...
- Cet homme-là, je le comprends, interrompit encore Mme de Froideville, a en
vue d'autres centres d'exploration.
- Justement, poursuivit Claire sans s'émouvoir, et, ou je me trompe fort, si
jamais passion a été sincère, ç'a été la sienne. Il m'ébranla malgré mon amour
pour M. de Juilly. Il me dépeignit en traits imagés ce qu'il allait endurer si
je l'obligeais à partir ; il pleura et se jeta à mes genoux, se releva,
m'enlaça dans ses bras, et fit tant qu'il m'embrassa le cou l'espace de
plusieurs secondes. Hélas ! ma chère baronne, quand je me dégageai, j'aperçus
M. de Juilly le front collé à la vitre de la porte-fenêtre ; comme je cherchais
une contenance, il disparut précipitamment.
- Brrr... s'exclama la baronne qui se crut obligée de frissonner.
- Je me concertai alors avec Edgard ; tantôt je prenais la résolution de me
sauver, tantôt d'aller bravement au-devant de M. de Juilly, lui répéter qu'il
se trompait. Dans ces cruelles alternatives, vous pensez bien qu'Edgard ne me
quitta pas. Le soir arriva. Je restai seule. Lui regagna sa chambre, décidé à
me protéger par sa présence dans la maison. Nous n'avions revu mon mari ni l'un
ni l'autre ; nous pouvions donc le croire parti. Nous nous trompions
étrangement. M. de Juilly, dans lequel je n'avais jamais soupçonné l'étoffe
d'un monstre, était en train d'inaugurer la plus bizarre et la plus atroce des
vengeances.
- Allons donc ! dit la baronne, incrédule.
- Je vous le donnerais à deviner en trente jours que vous n'y arriveriez pas ;
autant vaut que je vous le dise tout de suite. Eh bien, au moment où M. de
Sivrac allait se mettre au lit, quatre solides paysans entrèrent dans sa
chambre et lui passèrent une camisole de force. Une fois qu'ils l'eurent lié et
empaqueté, ils le laissèrent et disparurent. C'est alors que mon mari entra,
fit rougir au feu une tige de fer, et se donna le barbare plaisir de tatouer la
cuisse gauche d'Edgard d'une inscription qui devait à jamais consacrer sa
défaite, et la honte qui résultait pour moi de cet incident.
- Quel tatouage ? demanda Mme de Froideville.
- Le fer rougi avait tracé mon nom en majuscules ineffaçables sur la peau nue
de M. de Sivrac, répéta lentement et à voix basse Mme de Juilly.
- Peste ! s'écria la baronne, il n'y allait pas de mainmorte, le très haut et
très puissant seigneur de Juilly. En voilà un raffinement de cruauté !
- Il déclara ironiquement à Edgard que, puisque je ne lui avais pas cédé, il
n'avait pas besoin de s'aligner avec lui, mais qu'il voulait lui laisser un
perpétuel souvenir de la femme aimée, en lui inscrivant son nom dans les
chairs. Il est juste d'ajouter que dix jours après il cédait aux témoins que lui
envoyait Edgard Pelleport, et qu'il se rendit à Bruxelles pour lui donner
réparation. Mais là encore il fut heureux, car son adversaire attrapa un coup
d'épée qui atteignit le poumon droit, et lui s'en revint sain et sauf. Depuis,
je n'ai jamais revu M. de Sivrac. Vous savez qu'un long séjour chez ma tante,
qui eut pour prétexte une maladie me retint sept ou huit mois en province. Le
motif véritable n'était autre que notre brouille momentanée entre Gontran et
moi ; je lui en voulais de m'avoir un instant crue coupable, et je ne rentrai
dans notre maison que grâce aux instances d'amis communs.
- Voilà qui m'explique votre maladie et votre lointaine retraite dans la
Creuse, répéta Mme de Froideville lorsque Claire cessa de parler. Oui, je
comprends tout à présent... En sorte que cet infortuné de Sivrac porte sur la
cuisse gauche...
- Un nom qu'il a parfaitement oublié, reprit en soupirant Mme de Juilly.
Oublier est le propre de l'homme.
- Eh ! mais, mon cher coeur, vous en parlez comme si vous aviez pour Edgard, ou
plutôt pour Raymond... ce que votre mari vous reprochait de ressentir !
- J'avoue, balbutia Claire, que l'étrangeté de cette représaille, les
souffrances que ce jeune homme endura pour moi, en firent à mes yeux autre
chose qu'un être ordinaire ; d'autant que, plus tard, Gontran m'avoua que M.
Pelleport avait supporté ce martyre en gentilhomme, sans proférer une plainte.
- C'est égal, je donnerais beaucoup pour voir les traces d'une pareille
blessure. Mais comme elle est, d'après ce que vous m'assurez, à la cuisse
gauche...
- C'est vrai, on ne peut lui parler d'une chose aussi...
- Aussi reculée dans la nuit des temps ? demanda railleusement la baronne.
Pourquoi ne pas dire : aussi voisine de l'instrument qui commet les crimes...
que vous en étiez proche vous-même lorsqu'il vous enlaçait ?
- Baronne, avouez-le : maintenant que vous avez mon secret...
- Je vais tâcher d'en profiter pour vous ménager un second mariage.
- Que me contez-vous-là ? murmura Claire en rougissant jusqu'à la racine des
cheveux.
- Que vous n'en seriez point fâchée si je réussissais.
- Mais, ma chère, Raymond doit avoir pour moi une de ces horreurs...
- Vous ne le pensez pas. Soyez franche.
- En tout cas, il n'a pas paru me reconnaître.
- Ce serait encore une raison pour le sonder. Mais je songe à une chose,
poursuivit la baronne très perplexe. Vous êtes très certaine, absolument
certaine de l'identité de Raymond de Sivrac avec Edgard Pelleport ? - Si j'en
suis certaine ! et mon évanouissement d'hier ?
- Cela ne prouve rien. Une fausse ressemblance... On est si facilement abusée.
Savez-vous à quoi je pense ? A lui faire quitter son pantalon. - Vous voulez
vous jouer de moi !
- Ah çà, voyons ! si ce n'était pas lui, par hasard ? Vous figurez-vous votre
situation, croyant épouser un homme qui porte votre nom gravé sur sa cuisse
?... car c'était bien votre nom, n'est-ce pas ?
- Gontran me l'a trop de fois répété pour que j'en doute.
- Vous figurez-vous, dis-je, votre désappointement, quand, croyant vous allier
à un monsieur qui doit garder à perpétuité vos initiales gravées dans les
replis les plus profonds de... ses chairs, si vous veniez à découvrir en
entrant dans le lit nuptial... que sa cuisse est vierge de toute inscription
?... C'est cela qui ne serait pas drôle, ma pauvre Claire !
- Baronne, je crois encore une fois que vous vous moquez de moi.
- Jamais je n'ai été plus sérieuse. Aussi, je vous le répète, il faut que nous
trouvions un prétexte pour l'obliger à quitter son pantalon... et alors...
- Votre prétexte est introuvable. Et, d'un autre côté, je sens que vos doutes
me pénètrent. Si ce n'était pas Edgard ?
- Oui, mais si c'était lui ?
- Le seul moyen d'en sortir, c'est de demander à M. de Sivrac si jamais il ne
s'est fait appeler Pelleport ?
-Ma chère amie, vous comprenez que, s'il a été forcé de se cacher pour cause de
naissance irrégulière, ce serait d'une indélicatesse flagrante à moi, femme du
monde, de lui montrer que je le sais.
- C'est vrai.
- Et j'ajouterai que, s'il me répugne absolument de commettre une
indélicatesse, je me sens complètement exempte de reproches à l'idée de
regarder sa cuisse.
- En vérité ! fit Claire ; et s'il venait à le savoir ?
- Mais, ma chère enfant, je lui dirais : «Que voulez-vous, mon cher ? j'ai vu
votre cuisse, c'est vrai, votre cuisse nue ; mais, au bout du compte, c'était
pour votre bonheur et pas pour l'accomplissement du mien». Allons,
embrassez-moi, mon enfant, embrassez-moi ; allez vous reposer et laissez-moi
faire. A propos, vous me jurez que c'est bien à la cuisse gauche ?
- Vous êtes trop bonne, répéta Claire, se laissant embrasser et reconduire.
Vous êtes trop bonne... je ne sais si je dois...
Et elle ajouta en rêvant, et comme se parlant à elle-même :
- Oui, c'était bien à la cuisse gauche.
Le surlendemain, Raymond de Sivrac recevait la visite d'un des intimes de
Mme de Froideville venant le recruter pour une comédie, dans laquelle on lui
demandait d'être acteur.
- Nous jouons l'Ours et le Pacha et nous avons compté sur vous pour le
rôle de l'ours.
- C'est beaucoup d'amabilité... Pourrais-je savoir ce qui me vaut ce choix de
représenter un ours ?...
- Mais, nous avons pensé que dans vos voyages vous aviez plus d'une fois eu
affaire à certaines bêtes féroces.
- Vous tombez mal. Jamais je n'ai vu d'ours qu'au Jardin des Plantes. Des
lions, des tigres, des panthères, voilà tout ce que je connais.
- Qu'importe ! vous revêtirez la peau d'une panthère, en prévenant les
auditeurs qu'il s'agit d'un ours.
- Soit, je suis aux ordres de Mme de Froideville. Et à quand la première
répétition ?
- Dès ce soir.
- C'est bon, j'apporterai ma peau de panthère.
Ce même soir, quinze personnes se réunissaient chez la baronne. Le comte,
arrivé le premier, étalait orgueilleusement la dépouille d'une panthère
quelconque.
- C'est égal, réfléchissait la baronne, si j'étais à la place de Claire, penser
qu'un monsieur comme ça promène mon nom sur sa cuisse gauche dans tout Paris
!... c'est moi qui me dépêcherais de l'épouser pour arrêter les plaisanteries.
Il avait été convenu que Claire jouerait un travesti : le rôle du montreur
d'ours. Mais ce soir-là elle faisait par intérim la maîtresse du pacha. Aussi,
lorsqu'en passant près d'elle, l'acteur préposé au rôle du montreur de bêtes
curieuses lui dit devant tous les spectateurs :
- L'ours est votre mari.
Elle faillit s'évanouir en pleine scène devant Raymond de Sivrac qui paraissait
aux yeux de la société de Mme de Froideville ne l'avoir jamais connue, et même
entendre son nom pour la première fois.
La répétition terminée, chacun félicita Raymond de s'être si bien enveloppé
dans sa peau de panthère.
- Je m'en tirerai mieux le jour de la comédie, répéta-t-il, et j'endosserai
la peau de la bête de façon à ce que vous y soyez réellement pris.
- Vous devriez confier votre costume à mon marchand de pelleteries, observa la
baronne, clignant des yeux à Claire de Juilly. Il m'a déjà fabriqué deux ou
trois machines... dont j'ai été fort satisfaite.
- Volontiers, adhéra poliment Sivrac.
- Venez chez moi demain à deux heures ; il y sera en compagnie d'un tailleur
qui doit se rendre ici pour Mme de Juilly.
Le lendemain, chacun rivalisa d'exactitude. Claire, que cela ennuyait de se
laisser prendre certaines mesures d'entrejambes, en costume de femme, arriva
habillée d'une vêtement de collégien emprunté à l'un de ses cousins. Ce fut un
hurrah de plaisir auquel Sivrac s'associa avec des exclamations très
admiratives.
- Mais vous n'êtes pas reconnaissable ! s'écriait la baronne. Devinerait-on une
femme, ainsi accoutrée ? Des pieds à la chevelure, vous êtes transformée.
En effet, grâce à un artiste de premier ordre, les cheveux de Claire
disparaissaient sous une merveilleuse perruque blonde impossible à soupçonner.
- Entrez par ici, dit Mme de Froideville ; Godefroid vous attend. Je parie
qu'il ne reconnaît pas une femme en semblable appareil.
Mme de Juilly souhaitait en effet n'être point reconnue du tailleur, ne
voulant pas que le Paris mondain sût par des bouches indiscrètes qu'elle jouait
la comédie en compagnie de M. de Sivrac. Aussi conservait-elle le mieux qu'elle
pouvait son attitude masculine.
M. Godefroid mesura l'épaule, la poitrine, la hanche, pour le principal
vêtement. Ensuite, il arriva au pantalon.
Claire se retenait de toutes ses forces pour ne pas souffleter le
malencontreux tailleur qui prenait consciencieusement ses distances.
- Je vois que Monsieur a l'habitude du pantalon à pont.
- Hein ? demanda Mme de Juilly.
- Si Monsieur m'en croit, il abandonnera ce mode de pantalon qui ne se porte
plus.
- Soit, faites-moi quelque chose à la mode, essaya de dire Claire d'un ton
cavalier.
- Monsieur porte à gauche, ou à droite ? interrogea discrètement Godefroid.
- Qu'est-ce qu'il me chante là ? songea Mme de Juilly interloquée. Ah ! j'y
suis, il s'informe si j'entrerai par la porte gauche, ou par celle de droite,
sur le théâtre. - Il est possible que j'entre à gauche, répliqua-t-elle avec
aplomb. Mais, au dernier moment, nous improviserons peut-être une entrée à
droite.
- Diable, songea le tailleur. C'est bien facultatif, si ça se trouve à gauche
en certains instants... et à droite en d'autres !
- Peu importe, nous déciderons de cela au dernier moment.
- Monsieur aime le petit mot pour s'amuser, répéta Godefroid, croyant de son
devoir de rire.
- Eh ! mon Dieu, reprit Claire impatientée, qu'est-ce que cela peut vous faire
que j'entre par la gauche, ou que j'entre par la droite ? Nous sommes pressés,
dépêchez-vous. L'important est que mon costume aille convenablement.
Cette fois, le tailleur eut la bouche close, et crut plus que jamais qu'on
se moquait de lui et qu'on refusait de lui répondre pour voir s'il s'en
tirerait.
- Je parie que c'est à gauche, poursuivit-il imperturbable, et riant
niaisement. Ah ! ah ! va pour la gauche, puisque monsieur ne m'annonce pas le
contraire.
- Va pour la gauche, si vous tenez absolument à ce que ce soit à gauche,
s'écria à son tour Mme de Juilly, qui se creusait la tête pour deviner quelle
importance Godefroid attachait à ces questions de gauche ou de droite.
Et elle s'échappa de la chambre un instant après.
Pendant ce temps la baronne s'escrimait à regarder à travers un trou
pratiqué à la portière en tapisserie de sa chambre à coucher, dans l'espoir de
saisir les bienheureux caractères... incrustés dans un parchemin aussi naturel.
- Inouï, se répétait-elle en ne cessant de coller sa joue à l'huis tentateur. Je
ne découvre qu'un arrière-train assez joliment conditionné pour donner à
supposer que le reste est dans les mêmes proportions. Claire ne se plaindra
pas... mais quant à ce singulier tatouage... Bon ! voilà qu'il va enfiler la
jambe droite... S'il pouvait découvrir la cuisse gauche ! On croirait qu'il se
doute du coup ; pas moyen de rien apercevoir... Je ne peux pourtant pas, dans
l'intérêt du bonheur d'une amie, aller demander à un monsieur : - N'auriez-vous
pas par hasard le long de la cuisse gauche... ? Non, c'est impossible ; cela ne
supporte point l'examen, cette proposition-là.
- Eh bien, demandait après la répétition Mme de Juilly, êtes-vous parvenue à
vous rendre compte...
- Je n'ai rien vu, répétait Mme de Froideville, qui ne pouvait s'empêcher de
rougir en faisant cette réponse.
- Il porte donc des caleçons ?
- Non... c'est-à-dire... au fait, je n'en sais rien. Tenez, je ne trouve qu'un
moyen : c'est de parler de la chose à notre ami Morphy.
- M. de Morphy est si jeune... et puis, songez donc ! lui apprendre qu'il lira
mon nom sur la cuisse de Raymond de Sivrac...
- Aimeriez-vous mieux que votre mari l'ait inscrit ailleurs ? C'est encore
heureux qu'il ait choisi la cuisse, l'inscription pouvant être beaucoup plus
mal placée. Avouez que, pour un Parisien, M. de Juilly était terriblement
Turc... Mais je saurai tout ; je n'en aurai pas le démenti.
Comme Claire demeurait soucieuse, la baronne alla chuchoter à l'oreille de
Morphy.
- Pas possible... blague... pure invention, murmurait le jeune homme en écoutant
le récit de la baronne.
- Le caractère de la personne de qui je tiens la chose ne permet pas la moindre
suspicion.
- C'est différent. Je conçois qu'elle désire se rendre compte... Alors, vous
m'assurez que ce fameux nom qui s'épanouit à l'un des membres de M. de Sivrac
est celui de celle qui deviendra sa femme ?
- Je vous le jure. Il n'y a qu'un mariage pour effacer ce monstrueux tatouage.
- Enfin, ma chère, répétait le même soir Mme de Froideville à Claire, s'il a
une jambe comme cela, il a aussi, je le sais, une âme, qui conserve votre
souvenir infiniment mieux que sa cuisse. Donc, ne vous montrez pas trop sévère
pour ce que le temps a peut-être cicatrisé.
- Si sa blessure est cicatrisée, il n'est plus digne de moi.
Et Mme de Juilly sortit avec tristesse après avoir embrassé son amie.
- A propos... demandait le lendemain à Morphy Mme de Froideville, où en
êtes-vous de vos recherches ?
- Où j'en suis ? au même point que l'astronome collé à sa lunette, attendant la
présence bienheureuse de l'astre dont il a signalé la venue aux populations.
- Seulement, fit la baronne, vous n'avez rien signalé du tout dans le ciel
visible. C'est au contraire moi qui me suis déguisée en Mathieu Laensberg...
- Pour l'apparition d'une comète qui doit réjouir, à ce qu'il paraît, quelques
personnes au rang desquelles vous vous comptez. Or, je le crains, cette queue
de comète est encore dérobée... derrière l'enveloppe sphérique caractérisant le
fameux... ciel... entrevu par Pythagore.
- Si vous invoquez Pythagore, vous ne pouvez distinguer que des nuages ; or ce
ne sont pas des nuages que nous demandons, mais une belle et bonne
inscription... qui nous vaudra à la mairie du huitième celle de M. de Sivrac et
de Mme de Juilly, acheva étourdiment la baronne.
- Comment, c'est d'elle dont il s'agit ? Ah ! Madame, s'il ne faut que se
tatouer la cuisse pour l'obtenir...
- Voulez-vous vous taire, petit misérable ! j'ai trop parlé ; vous me forcez à
m'en repentir.
- Madame, insista Morphy, par pitié, si le tatouage de Sivrac était effacé par
hasard, obtenez qu'on examine le mien. Pour être de date récente, il n'en sera
pas moins bon. Si c'est obligatoire, je le montrerai à l'oeil... nu.
- Cela m'apprendra, s'écria la baronne rouge de dépit, à m'exprimer toujours,
comme je le fais, à coeur ouvert.
- Et moi, Madame, je ne parlerai à présent qu'à... cuisse découverte.
Mme de Froideville congédia son facétieux ami d'un geste irrité. Aussi le
jeune homme résolut-il de rentrer en grâce, en réussissant coûte que coûte. Les
répétitions étaient terminées ; on n'attendait que le fameux jour du spectacle.
Pendant cet intervalle, le hasard, qui n'est quelquefois pas mauvais diable,
voulut que le parquet s'acharnât à la piste d'un banquier qui venait de
disparaître emportant une somme assez ronde. Deux ou trois magistrats écumaient
de rage de n'avoir pas cette proie. Parmi eux se trouvait M. de La Marinière,
ancien secrétaire attaché au cabinet du duc de Broglio. Mais ce que M. de
Morphy ignorait, c'est que le nommé La Marinière avait précisément dans son
intérieur une femme... lui tenant de très près, avec laquelle M. de Sivrac
entretenait des relations assez suivies.
- Ma foi, pensa Morphy après quelques méditations très sérieuses, je n'ai qu'un
moyen pour surprendre Raymond de Sivrac en chemise ; - et comme ce moyen ne
peut nuire à sa réputation, je le saisis aux cheveux. Oui, poursuivait-il en se
cognant la tête, j'aurai raison de la cuisse de Sivrac, où j'y perdrai la
mienne.
Là-dessus, il alla trouver son ami de La Marinière au Cercle catholique de
la rue de Madame.
- Je tiens la piste de votre voleur, mon cher substitut.
- Pas possible ! fit l'autre en lui prenant la main. Et où se cache-t-il ?
Parlez ! je suis sur des charbons ardents.
- Chez un de mes bons camarades dont la réputation de loyauté est
incontestable. Seulement je mets une condition à vous désigner sa demeure.
- Elle est accordée d'avance quelle qu'elle soit.
- Vous me laisserez vous accompagner ce soir chez lui.
- N'est-ce que cela ? Votre condition n'est guère terrible ; en pourrais-je
connaître le motif ?
- Parbleu ! je suis convaincu que mon ami m'a enlevé ma... maîtresse à laquelle
je tenais... plus que je ne tiens ordinairement à ces dames.
- Ah ! fort bien ! Mais en cas où la personne en question serait chez lui, vous
ne tenterez pas d'esclandre, vous me le jurez ?
- Je vous réponds qu'il pourra la garder sans que je la lui dispute.
- J'entends. Vous voulez pouvoir confondre votre infidèle ?
- Je ne souhaite pas autre chose.
- C'est convenu. Allons, le nom et l'adresse de votre ami ?
- Vous l'aurez ce soir, quand je viendrai vous prendre.
M. de La Marinière dut se contenter de cette réponse.
A onze heures et demie, Morphy prenait La Marinière rue de Madame et montait
en fiacre en sa compagnie ; le commissaire central de police et deux agents les
suivaient.
Ils arrivèrent rue du Helder. Le substitut se fit ouvrir et désigner
l'appartement du sieur de Sivrac, en déclinant ses nom et qualité au concierge.
Raymond n'était pas seul, hélas ! et la personne avec laquelle il goûtait
les douceurs d'un assez vif entretien touchait, nous l'avons dit, de très près
à M. de La Marinière.
Un coup de sonnette, et puis : «Ouvrez au nom de la loi !» furent les
paroles formulées par le commissaire central de police qui entra en même temps
que le substitut.
- Vous cachez ici un banquier, le sieur Malcouvert, dit péremptoirement M. de
La Marinière à travers la porte de la chambre à coucher de Raymond.
- C'est la voix de mon mari ! gémit la dame couchée dans la ruelle.
- Un instant ! réclama Raymond, s'efforçant de parlementer ; un instant,
Monsieur le Procureur ! Je ne m'oppose pas à ce que vous visitiez jusqu'à mes
tiroirs, si vous croyez qu'un voleur est caché dans mon appartement ; mais
comme je ne suis pas seul... dans mon lit, j'exige qu'on laisse passer la
personne qui s'y trouve dans mon cabinet de toilette.
- Parbleu, vous aviez deviné, dit tout bas La Marinière d'un air capable à
Morphy ; votre maîtresse est là.
- Ne lui donnez pas le temps de se vêtir, insista Morphy qui tremblait que son
dernier espoir ne lui échappât.
- Monsieur, ordonna La Marinière, nous voulons justement constater le sexe de
l'hôte qui reçoit votre hospitalité ; ainsi ce serait inutile de l'enfermer en
votre cabinet. Pour la seconde fois, ouvrez.
- Monsieur le procureur, si ce n'est que pour constater le sexe, vous ne vous
opposerez pas à ce que la personne qui est à mes côtés se voile la figure,
pendant que vous procéderez aux constatations nécessaires ; c'est une femme
mariée, une femme du monde, et vous pouvez m'accorder ma requête ?
- Cela me paraît raisonnable, reprit La Marinière à l'oreille de Morphy.
D'ailleurs, si c'est une femme mariée, ce n'est pas votre maîtresse.
- Mais enfoncez donc la porte ! s'écriait Morphy exaspéré, en pensant que
Raymond de Sivrac avait eu depuis longtemps la possibilité d'enfiler un
caleçon.
Avant la troisième sommation du magistrat, le battant s'ouvrit, et La
Marinière, suivi de ses hommes, faisait irruption dans la chambre. Il alla
droit au lit et enleva les couvertures sous lesquelles se blottissait une
personne voilée.
- C'est bien une femme, murmura avec dépit le procureur de la République, en se
décidant à se retirer et à visiter les autres pièces de l'appartement.
- Morphy, un mot, un seul. Tu es connu de La Marinière, n'est-ce pas ? lui demandait
Raymond pris d'une vive angoisse.
- J'étais ce soir au cercle... avec lui. Il m'a emmené comme témoin parce que
j'ai dit avoir vu deux fois Malcouvert.
- Ecoute, mon ami, sauve la vie de la malheureuse qui est là près de moi.
Retiens La Marinière aussi longtemps que tu le pourras hors de sa maison.
- Quoi ! s'écria le jeune homme ahuri, cette femme est Mme de La ... ?
- Chut ! interrompit Raymond. Oui, c'est elle. Mais, sur l'honneur, jure-moi de
garder le procureur deux heures d'horloge s'il le faut, afin que sa femme ait
le temps de retourner chez elle.
- Convenu, balbutia Morphy, qui se trouva tellement abruti de ce qu'il
entendait, qu'il oublia totalement de s'apercevoir que Raymond n'avait revêtu
qu'une vareuse sans pantalon.
La visite domiciliaire s'acheva promptement.
- Hé ! mon brave garçon, répétait le magistrat d'un ton protecteur, vous avez
eu beau faire, Sivrac a été plus fin que vous. Il vous a dérobé le visage de la
donzelle.
- Bah ! répliqua Morphy, ne sachant ce qu'il répondait, j'ai remarqué une
certaine tache au-dessous de la cuisse, sur laquelle je n'ai aucune illusion.
- Alors, vous ne gobez pas la femme mariée ?
- Parbleu ! ni vous non plus, je suppose ?
- Allons, Morphy, je vais congédier mon personnel, et je vous offre à souper,
quoique vous m'ayez si bêtement mis dedans.
- Cet imbécile trouve par hasard un mot juste, songea Morphy.
Et les deux hommes se rendirent chez Bignon.
- Ainsi, mon pauvre Morphy, votre ami Raymond est fou de Mme de Juilly ?
interrogeait Mme de Froideville le lendemain de la représentation de la pièce
en question.
- Non seulement fou, mais il en devient imbécile, depuis qu'ils ont joué
ensemble l'Ours et le Pacha.
- C'est la première fois qu'une comédie de Scribe fera faire...
- Des bêtises ou des enfants, ajouta Morphy sans vergogne.
- L'un et l'autre, répliqua la baronne sans s'émouvoir. Mais il me vient une
dernière idée, puisque ma première n'a amené aucun résultat.
- Voyons.
- Improvisons ce soir des pantomimes et des tableaux... plastiques. - C'est
facile.
- Mais, vous entendez : tout ce qu'il y a de plus plastique.
- Dites donc, baronne, on pourra bien avoir un caleçon de bain ?
- Même un maillot, méchant petit drôle.
- Vous me dévoilerez votre truc, au moins ?
- Ce soir, quelques minutes avant qu'on ne frappe les trois coups.
Et Mme de Froideville ébaucha le geste d'une des figures de Saint-Aubin :
- Au moins soyez discret.
A quoi Morphy répondit en empruntant le geste du second personnage qui sert
d'accompagnement à cette figure :
- Comptez sur mes serments.
Aussitôt le dîner achevé, la proposition fallacieuse de Morphy fut saluée de
chaudes acclamations. Raymond de Sivrac réfléchissait qu'il verrait enfin
réduite à la simple expression d'un moulage exécuté autrement que d'après un
plâtre la stature d'une Vénus de Milo prête à s'enterrer dans quelque grand lit
Louis XIII, pour subir l'exhumation de quelque fossoyeur de bonne volonté.
- Tenez, annonça triomphalement Morphy à ses compagnons, voici des objets de
première nécessité.
Et il déposa une brassée de maillots en soie rose sur la table, ayant soin
de présenter à Sivrac un de ceux que lui avait désignés Mme de Froideville.
- Ça me fait l'effet d'être un peu étroit, disait Raymond.
- Mais non ! Il faut que ce soit très tendu, sans cela l'effet est détestable.
- Oui, mais devons-nous montrer autant... d'anatomie comparée à ces dames ?
- Permettez ; dès l'instant où elles consentent à en faire autant à notre
égard, nous aurions mauvaise grâce de leur refuser la satisfaction de procéder
par analogie...
- C'est excessivement juste. Va pour le collant de soie aux mailles plus
difficiles à dissimuler que notre curiosité envers elles.
Morphy venait de recevoir un avertissement de Mme de Froideville qu'elle se
chargeait de la suite de l'affaire, et qu'il n'aurait qu'à suivre Sivrac
entrant en scène. On avait pris pour sujet le Jugement de Pâris, et le comte
Raymond acceptant le rôle du fils de Priam s'exerçait, en attendant les trois
déesses qui devaient arriver inopinément de son côté, à jouer un solo de
mirliton.
- Êtes-vous prêtes ? demanda la baronne à Claire déguisée en Minerve, et à une
autre jeune femme habillée en Junon.
- Oui.
- En ce cas, partons de pied ferme.
Elles s'avancèrent intrépidement vers Raymond de Sivrac qui, en apercevant
Mme de Juilly à travers une gaze impalpable, perdit la tête au point de ne pas
remarquer que plusieurs mailles de son collant avaient dû être coupées et
laissaient percer des jours indiscrets sur sa cuisse.
Au moment où Claire entonnait d'une voix suave l'air de la Belle Hélène
:
Holà, hé ! le beau jeune homme...
le Pâris improvisé n'eut que le temps de se retourner du côté du mur... la
beauté de Claire de Juilly venait de faire l'office d'un nouveau coup de ciseau
donné dans le maillot à un endroit... prodigieusement... critique... et les
mailles plus fragiles, plus minces, plus traîtresses, s'entendaient
obligeamment pour se céder les unes aux autres.
- Qu'est-ce que c'est ? cria le public très intrigué ; pourquoi se
retourne-t-il.
- Ce n'est rien ! c'est qu'il a perdu... son... mirliton... s'empressa de
déclarer Morphy aux spectateurs.
Au même instant la baronne murmurait précipitamment à Claire :
- Regardez vous-même : il a suffi que je coupe une maille pour obliger les
autres à s'échapper. Je défie qu'il s'en tire.
Claire regarda ; mais le malencontreux collant en soie continuait, nous le
répétons, de crever comme du papier végétal à un endroit voisin de... celui que
l'on espérait. Ne perdant pas la tête, Raymond, se voyant découvert, dit
effrontément à Claire éperdue :
- Pour aujourd'hui, souffrez, Madame, que l'histoire ait menti et que ce soit
Minerve qui reçoive le prix, à la place de Vénus.
- Ainsi, répétait Claire le lendemain, ainsi, baronne, vous me jurez que
l'inscription y était ?
- Si elle y était !
- Et vous l'avez lue ?
- Mot à mot. Ma chère... quand je dis mot à mot, vous comprenez bien que je
n'ai pas pris le temps d'épeler...
- L'important, fit Mme de Juilly palpitante, c'est qu'enfin j'aie la certitude
de ne pas m'égarer sur une fausse piste.
Et elle s'en alla inondée d'une joie pure.
- Base-toi là-dessus, se répétait mentalement Mme de Froideville ; oui, ma
belle, base-toi là-dessus, et épouse ; car si un scandale pareil ne se
couronnait pas par un mariage... ma maison serait perdue de réputation. Du reste,
je ne mens qu'à demi ; car, si Raymond n'a point ton nom gravé sur... la
cuisse, il l'a gravé dans l'âme, et c'est pareil.
Après ce bel exploit, il ne restait à Raymond de Sivrac qu'à obtenir la main
de Claire qui lui fut accordée sans difficulté. Mme de Juilly acquérait chaque
jour la conviction que Sivrac cachait son jeu et qu'il ne feignait de se taire
que dans un pur motif de générosité.
- Pourquoi vous êtes-vous tenue si longtemps à l'écart ? lui demandait-elle, la
veille du mariage à la mairie.
- Ne comprenez-vous pas qu'il me fallait un signe de vous pour m'avancer ?
J'aimais mieux rester dans l'incertitude de vos sentiments à mon égard, que
d'en recevoir de suite un démenti trop cruel.
- Ainsi, vous m'avez pardonné l'incident si douloureux ?
- Oh ! douloureux, interrompit Raymond, c'est beaucoup dire.
- Il me semble pourtant...
- Mon Dieu, Madame, sans lui, vous ne seriez pas à moi. Je ne puis donc le
regretter.
- Du reste, soyez convaincu, mon ami, que la baronne et moi sommes les seules
à... le connaître.
- Bah ! Morphy en sait bien quelque chose ?
- Je vous assure que je n'ai nullement mis M. de Morphy dans la confidence...
de ce que... je désirais connaître.
- Mais pourtant, ce coup de canif si savamment donné ?
- Ah ! oui... ce coup de canif, reprit Claire revenant à un autre ordre
d'idées, ce coup de canif bienheureux qui... Voyons, n'admettrez-vous jamais
que je voulais absolument être sûre... que vous étiez l'homme que la destinée
me réservait ?
- Sapristi ! pensa le comte, elle a des dispositions, ma femme, pour s'enquérir
des... sentiments cachés qu'on peut nourrir pour elle.
- Eh ! fit Mme de Juilly, vous êtes soucieux. Vous m'en voulez ?
- Oh ! par exemple ! le moyen était peut-être un peu... comment dirais-je ?
- Mais, mon pauvre ami, il me fallait une certitude, une preuve... matérielle,
comprenez-vous ? moi, je suis comme saint Thomas.
- Sapristi ! sapristi ! répétait toujours Raymond, à part lui. Quand je serai
son mari, malheur à moi si les mailles de mes caleçons résistent ! Ma femme
prétendra que j'ai cessé de l'aimer !
- Ainsi, reprit-il, sans cette épreuve... vous ne m'auriez pas épousé ? - Mais,
naturellement, puisque je regardais de tous mes yeux afin de constater votre...
identité avec l'homme que j'attendais toujours.
On ne pouvait guère exiger d'explication plus catégorique ; le comte se tint
pour averti. Mais, trois jours après, Mme de Froideville recevait le billet
suivant :
«Ah ! ma chère, nous nous sommes trompées, ce n'était pas Edgard Pelleport ;
il n'a aucune inscription, aucun tatouage à la cuisse. Il a ri aux larmes quand
je lui ai demandé à constater si mon nom se trouvait encore sur cette partie de
sa personne. Il a prétendu même que feu M. de Juilly m'en avait conté le jour
où il m'assurait de sa soi-disant vengeance.
«Il paraît qu'un autre jeune voyageur, que M. de Sivrac a entrevu à l'isthme de
Suez, se rapporterait beaucoup plus comme signalement au personnage qui a
occupé si longtemps mon imagination.
«Raymond s'est-il moqué de moi en me donnant cet avertissement ? Est-ce la
vérité ?
«J'ai loyalement offert de lui rendre sa liberté ; mais il m'a répondu :
«- Attendons quelque temps encore.
«Et nous attendons.
«CLAIRE DE SIVRAC.»
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