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IV
Or, il advint une chose tout à
fait surprenante. L’héroïque Miguel Antonio Etchegobar n’était pas depuis huit
jours au château des Engrumelles, que les choses y changeaient complètement
d’aspect. Izoline n’avait plus l’air triste du tout, et semblait, au contraire,
presque délurée. Elle avait la figure joyeuse des dames à qui rien n’a manqué
dans leur ménage.
- Sapristi ! pensa Adalbert.
Est-ce que cette canaille d’Ibère… Et, comme il voyait le baron rayonnant
aussi, gai comme un pinson, rajeuni de dix ans, pour le moins, en attendant
mieux, il se mit à penser encore :
- Oh ! l’imbécile qui ne
voit pas !
Et dame Bertrande, toujours
bonne, lui conseillait d’avertir le mari par une courageuse lettre anonyme. Car
elle rageait aussi, supposant les mêmes choses que son fils. Mais je dois
ajouter que celui-ci recula devant cette dernière infamie. Il se contentait de
répéter, la colère au coeur : Perfide Izoline ! perfide
Izoline ! ce qui peut se dire de toutes les dames, d’ailleurs.
Un jour ils rencontrèrent le baron
et ne purent s’empêcher de prendre un air goguenard. Celui-ci, qui avait
rajeuni encore, ce qui ne lui donnait plus guère que cinquante-cinq ans, n’y
fit seulement pas attention. Il leur conta, avec enthousiasme, les hauts faits
d’armes, en Amérique, de son glorieux Miguel.
- Pauvre Miguel ! pauvre
Miguel ! s’écria-t-il tout à coup. Il a payé assez chèrement sa
gloire !
Et comme la mère et le fils, très
curieux décidément de leur nature, demandaient des explications, il ajouta que
les Incas, ayant fait prisonnier Miguel, lui avaient fait subir toutes sortes
de… (il ajouta le reste à leur oreille sur un ton mystérieux.)
- Très malin de lui avoir fait
croire ça, l’Ibère ! pensa Adalbert de plus en plus furieux.
- Pas bête, l’Espagnol !
avait pensé en même temps dame Bertrande.
Mais avec un grand sérieux, le
baron tira un parchemin de sa poche, un parchemin au sceau du royaume
d’Espagne, où le fait attesté était garanti et par l’effet duquel une pension
considérable était faite au héros, sur la cassette de la Couronne, pour
l’indemniser de son sacrifice involontaire.
Alors ils cessèrent de rire et ne
comprirent plus ; ils comprirent moins encore quand, deux mois après, la
jolie taille svelte de dame Izoline, devenue baronne des Engrumelles,
s’arrondit visiblement. Le baron, lui, commençait à avoir l’air plus jeune que
don Miguel.
Ah ! ce double miracle était
bien simple au fond. C’est que, parmi les présents exotiques qu’il avait
apportés et offerts à ses hôtes, don Miguel avait signalé à l’attention de son
vieil ami les feuilles d’une plante merveilleuse dont se servaient les Incas
pour conserver le plus précieux des trésors de la jeunesse, la Coca divine qui
rallume, en nous, comme un soleil intérieur dont le bienfaisant rayonnement
nous régénère. Suivant le conseil du héros, le baron avait commencé par en
mâcher. Puis dame Izoline, qui en avait bien vite apprécié les merveilleux
effets, lui en avait composé de délicieuses infusions ; enfin le chapelain
du château des Engrumelles, qui, comme tous les religieux, aimait à composer
des liqueurs, en avait tiré un vin particulièrement bienfaisant, mais dont il
avait gardé le secret, disant qu’il voulait qu’il ne fût divulgué à l’humanité
que trois siècles après sa mort, par le premier arrière-petit neveu de celui, qui,
comme lui, après cette longue période d’années, aurait les yeux couleur vert de
mer et une belle barbe blanche.
Ce savant et fantaisiste moine,
dont les traits et le nom revivent dans un de nos plus aimables contemporains,
aujourd’hui détenteur de sa mystérieuse recette, s’appelait : le Révérend
Frère Angelo Mariani.
L’ambitieux Adalbert fut couvert
d’honneurs, mais regretta toujours Izoline. Il avait
raison.
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