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Les lieux et les temps sont
changés. Il y a cinq années que l’héritage de la Bégum est aux mains de ses
deux héritiers et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de
l’Oregon, à dix lieues du littoral du Pacifique. Là s’étend un
district vague encore, mal délimité entre les deux puissances limitrophes, et
qui forme comme une sorte de Suisse américaine.
Suisse, en effet, si l’on
ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers
le ciel, les vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs,
l’aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d’oiseau.
Mais cette fausse Suisse
n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques
du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce n’est qu’un
décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur
un bloc de fer et de houille.
Si le touriste, arrêté dans ces
solitudes, prête l’oreille aux bruits de la nature, il n’entend
pas, comme dans les sentiers de l’Oberland, le murmure harmonieux de la
vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups
sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la
poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d’un théâtre,
que ces roches gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un
moment à l’autre s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
Les chemins, macadamisés de
cendres et de coke, s’enroulent aux flancs des montagnes. Sous les
touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes
les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux
puits de mine abandonné, déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces,
ouvre sa gueule béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan
éteint. L’air est chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la
terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
mémoire d’homme on n’y a vu un papillon.
Fausse Suisse ! A sa limite nord,
au point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s’ouvre,
entre deux chaînes de collines maigres, ce qu’on appelait jusqu’en
1871 le « désert rouge », à cause de la couleur du sol, tout imprégné
d’oxydes de fer, et ce qu’on appelle maintenant Stahlfield, « le
champ d’acier ».
Qu’on imagine un plateau de
cinq à six lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et
désolé comme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette
lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n’avait rien fait ;
mais l’homme a déployé tout à coup une énergie et une vigueur sans
égales.
Sur la plaine nue et rocailleuse,
en cinq ans, dix-huit villages d’ouvriers, aux petites maisons de bois
uniformes et grises, ont surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment
une nombreuse population de rudes travailleurs.
C’est au centre de ces
villages, au pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de
terre, que s’élève une masse sombre, colossale, étrange, une
agglomération de bâtiments réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts
de toits rouges, surmontés d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui
vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses.
Le ciel en est voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de
rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus
grave.
Cette masse est Stahlstadt, la
Cité de l’Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr
Schultze, l’ex-professeur de chimie d’Iéna, devenu, de par les
millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le
plus grand fondeur de canons des deux mondes.
Il en fond, en vérité, de toutes
formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à
culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le
Japon, pour l’Italie et pour la Chine, mais surtout pour
l’Allemagne.
Grâce à la puissance d’un
capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même
temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente
mille travailleurs, pour la plupart allemands d’origine, sont venus se
grouper autour d’elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses
produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le
minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme
en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.
Ce qu’aucun de ses
concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient
des lingots d’acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a
fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à
fondre des blocs d’acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne
connaît pas de limites : demandez-lui un canon d’un poids quelconque et
d’une puissance quelle qu’elle soit, il vous servira ce canon,
brillant comme un sou neuf, dans les délais convenus.
Mais, par exemple, il vous le
fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871
n’aient fait que le mettre en appétit.
En industrie canonnière comme en
toutes choses, on est bien fort lorsqu’on peut ce que les autres ne
peuvent pas. Et il n’y a pas à dire, non seulement les canons de Herr
Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s’ils sont
susceptibles de se détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais.
L’acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à
cet égard des légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce
qu’il y a de sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot.
Ce qu’il y a de sûr aussi,
c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.
Dans ce coin écarté de
l’Amérique septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un
rempart de montagnes, situé à cinq cents milles des petites agglomérations
humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette
liberté qui a fondé la puissance de la république des Etats-Unis.
En arrivant sous les murailles
mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de franchir une des portes massives
qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications.
La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans
l’un des faubourgs. Vous n’entrerez dans la Cité de l’Acier
que si vous avez la formule magique, le mot d’ordre, ou tout au moins une
autorisation dûment timbrée, signée et paraphée.
Cette autorisation, un jeune
ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans
doute, car, après avoir laissé à l’auberge une petite valise de cuir tout
usée, il se dirigea à pied vers la porte la plus voisine du village.
C’était un grand gaillard,
fortement charpenté, négligemment vêtu, à la mode des pionniers américains,
d’une vareuse lâche, d’une chemise de laine sans col et d’un
pantalon de velours à côtes, engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur
son visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la poussière
de charbon dont sa peau était imprégnée, et marchait d’un pas élastique
en sifflotant dans sa barbe brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au
chef de poste une feuille imprimée et fut aussitôt admis.
« Votre ordre porte
l’adresse du contremaître Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit
le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le chemin de ronde, sur
votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous présenter au concierge...
Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous entrez dans un autre secteur que le
vôtre », ajouta-t-il au moment où le nouveau venu s’éloignait.
Le jeune ouvrier suivit la
direction qui lui était indiquée et s’engagea dans le chemin de ronde. A
sa droite, se creusait un fossé, sur la crête duquel se promenaient des
sentinelles. A sa gauche, entre la large route circulaire et la masse des
bâtiments, se dessinait d’abord la double ligne d’un chemin de fer
de ceinture ; puis une seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille
extérieure, ce qui indiquait la configuration de la Cité de l’Acier.
C’était celle d’une
circonférence dont les secteurs, limités en guise de rayons par une ligne fortifiée,
étaient parfaitement indépendants les uns des autres, quoique enveloppés
d’un mur et d’un fossé communs.
Le jeune ouvrier arriva bientôt à
la borne K, placée à la lisière du chemin, en face d’une porte
monumentale que surmontait la même lettre sculptée dans la pierre, et il se
présenta au concierge.
Cette fois, au lieu d’avoir
affaire à un soldat, il se trouvait en présence d’un invalide, à jambe de
bois et poitrine médaillée.
L’invalide examina la
feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
« Tout droit. Neuvième rue à
gauche. »
Le jeune homme franchit cette
seconde ligne retranchée et se trouva enfin dans le secteur K. La route qui
débouchait de la porte en était l’axe. De chaque côté
s’allongeaient à angle droit des files de constructions uniformes.
Le tintamarre des machines était
alors assourdissant. Ces bâtiments gris, percés à jour de milliers de fenêtres,
semblaient plutôt des monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau
venu était sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la
moindre attention.
En cinq minutes, il eut trouvé la
rue IX l’atelier 743, et il arriva dans un petit bureau plein de cartons
et de registres, en présence du contremaître Seligmann.
Celui-ci prit la feuille munie de
tous ses visas, la vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
« Embauché comme puddleur ?...
demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune ?
— L’âge ne fait rien,
répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et j’ai déjà
puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis vous montrer les
certificats sur la présentation desquels j’ai été engagé à New York par
le chef du personnel. »
Le jeune homme parlait
l’allemand non sans facilité, mais avec un léger accent qui sembla
éveiller les défiances du contremaître.
« Est-ce que vous êtes alsacien ?
lui demanda celui-ci.
-Non, je suis suisse... de
Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers qui sont en règle. »
Il tira d’un portefeuille
de cuir et montra au contremaître un passeport, un livret, des certificats.
« C’est bon. Après tout,
vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous désigner votre place
», reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement de documents officiels.
Il écrivit sur un registre le nom
de Johann Schwartz, qu’il copia sur la feuille d’engagement, remit
au jeune homme une carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et ajouta :
« Vous devez être à la porte K
tous les matins à sept heures, présenter cette carte qui vous aura permis de
franchir l’enceinte extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton
de présence à votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept
heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de
l’atelier et qui n’est ouvert qu’à cet instant.
— Je connais le système...
Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda Schwartz.
— Non. Vous devez vous
procurer une demeure à l’extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à
la cantine de l’atelier pour un prix très modéré. Votre salaire est
d’un dollar par jour en débutant. Il s’accroît d’un vingtième
par trimestre... L’expulsion est la seule peine. Elle est prononcée par
moi en première instance, et par l’ingénieur en appel, sur toute
infraction au règlement... Commencez-vous aujourd’hui ?
— Pourquoi pas ?
— Ce ne sera qu’une
demi-journée », fit observer le contremaître en guidant Schwartz vers une
galerie intérieure.
Tous deux suivirent un large
couloir, traversèrent une cour et pénétrèrent dans une vaste halle, semblable,
par ses dimensions comme par la disposition de sa légère charpente, au
débarcadère d’une gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant
d’un coup d’oeil, ne put retenir un mouvement d’admiration
professionnelle.
De chaque côté de cette longue
halle, deux rangées d’énormes colonnes cylindriques, aussi grandes, en
diamètre comme en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome,
s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre qu’elles
transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées d’autant de
fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait cinquante sur chaque
rangée.
A l’une des extrémités, des
locomotives amenaient à tout instant des trains de wagons chargés de lingots de
fonte qui venaient alimenter les fours. A l’autre extrémité, des trains
de wagons vides recevaient et emportaient cette fonte transformée en acier.
L’opération du « puddlage »
a pour but d’effectuer cette métamorphose. Des équipes de cyclopes
demi-nus, armés d’un long crochet de fer, s’y livraient avec
activité.
Les lingots de fonte, jetés dans
un four doublé d’un revêtement de scories, y étaient d’abord portés
à une température élevée. Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser
cette fonte aussitôt qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de
l’acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant si distinct par ses
propriétés de son congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on
avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur,
alors, du bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; puis, au
moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les scories, un certain
degré de résistance, il la divisait en quatre boules ou « loupes » spongieuses,
qu’il livrait, une à une, aux aides-marteleurs.
C’est dans l’axe même
de la halle que se poursuivait l’opération. En face de chaque four et lui
correspondant, un marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d’une
chaudière verticale logée dans la cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur
». Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais
tablier de cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie
prenait au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme masse,
elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont elle
s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et
d’éclaboussures.
Le cuirassier la rendait aux
aides pour la remettre au four, et, une fois réchauffée, la rebattre de
nouveau.
Dans l’immensité de cette
forge monstre, c’était un mouvement incessant, des cascades de courroies
sans fin, des coups sourds sur la basse d’un ronflement continu, des feux
d’artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à
blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matière asservie,
l’homme semblait presque un enfant.
De rudes gars pourtant, ces
puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une température torride, une pâte
métallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures l’oeil fixé
sur ce fer incandescent qui aveugle, c’est un régime terrible et qui use
son homme en dix ans.
Schwartz, comme pour montrer au
contremaître qu’il était capable de le supporter, se dépouilla de sa
vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse d’athlète, sur lequel
ses muscles dessinaient toutes leurs attaches, il prit le crochet que maniait
un des puddleurs, et commença à manoeuvrer.
Voyant qu’il
s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne tarda pas à le
laisser pour rentrer à son bureau.
Le jeune ouvrier continua,
jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit
qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage, soit qu’il
eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel qu’exige un pareil
déploiement de force physique, il parut bientôt las et défaillant. Défaillant
au point que le chef d’équipe s’en aperçut.
« Vous n’êtes pas fait pour
puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander tout de
suite un changement de secteur, qu’on ne vous accordera pas plus tard. »
Schwartz protesta. Ce n’était qu’une fatigue passagère ! Il
pourrait puddler tout comme un autre !...
Le chef d’équipe n’en
fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut immédiatement appelé chez
l’ingénieur en chef.
Ce personnage examina ses papiers,
hocha la tête, et lui demanda d’un ton inquisitorial :
« Est-ce que vous étiez puddleur
à Brooklyn ? »
Schwartz baissait les yeux tout
confus.
« Je vois bien qu’il faut
l’avouer, dit-il. J’étais employé à la coulée, et c’est dans
l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais voulu essayer du
puddlage !
— Vous êtes tous les mêmes
! répondit l’ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq ans, vous
voulez savoir ce qu’un homme de trente-cinq ne fait
qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?
— J’étais depuis deux
mois à la première classe.
— Vous auriez mieux fait
d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez commencer par entrer dans la
troisième. Encore pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce
changement de secteur ! »
L’ingénieur écrivit
quelques mots sur un laissez-passer, expédia une dépêche et dit :
« Rendez votre jeton, sortez de
la division et allez directement au secteur O, bureau de l’ingénieur en
chef. Il est prévenu. »
Les mêmes formalités qui avaient
arrêté Schwartz à la porte du secteur K l’accueillirent au secteur O. Là,
comme le matin, il fut interrogé, accepté, adressé à un chef d’atelier,
qui l’introduisit dans une salle de coulée. Mais ici le travail était
plus silencieux et plus méthodique.
« Ce n’est qu’une petite
galerie pour la fonte des pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers
de première classe seuls sont admis aux halles de coulée de gros canons. »
La « petite » galerie n’en
avait pas moins cent cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle
devait, à l’estime de Schwartz, chauffer au moins six cents creusets,
placés par quatre, par huit ou par douze, selon leurs dimensions, dans les
fours latéraux.
Les moules destinés à recevoir
l’acier en fusion étaient allongés dans l’axe de la galerie, au
fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de la tranchée, une ligne de
rails portait une grue mobile, qui, roulant à volonté, venait opérer où il
était nécessaire le déplacement de ces énormes poids. Comme dans les halles de
puddlage, à un bout débouchait le chemin de fer qui apportait les blocs
d’acier fondu, à l’autre celui qui emportait les canons sortant du
moule.
Près de chaque moule, un homme
armé d’une tige en fer surveillait la température à l’état de la
fusion dans les creusets.
Les procédés que Schwartz avait
vu mettre en oeuvre ailleurs étaient portés là à un degré singulier de
perfection.
Le moment venu d’opérer une
coulée, un timbre avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de
fusion. Aussitôt, d’un pas égal et rigoureusement mesuré, des ouvriers de
même taille, soutenant sur les épaules une barre de fer horizontale, venaient
deux à deux se placer devant chaque four.
Un officier armé d’un
sifflet, son chronomètre à fractions de seconde en main, se portait près du
moule, convenablement logé à proximité de tous les fours en action. De chaque
côté, des conduits en terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en
descendant sur des pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir,
placée directement au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de
sifflet. Aussitôt, un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince,
était suspendu à la barre de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier
four. Le sifflet commençait alors une série de modulations, et les deux hommes
venaient en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et brûlant.
Sans interruption, à intervalles
exactement comptés, afin que la coulée fût absolument régulière et constante,
les équipes des autres fours agissaient successivement de même.
La précision était si
extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par le dernier mouvement,
le dernier creuset était vide et précipité dans la cuve. Cette manoeuvre
parfaite semblait plutôt le résultat d’un mécanisme aveugle que celui du
concours de cent volontés humaines. Une discipline inflexible, la force de
l’habitude et la puissance d’une mesure musicale faisaient pourtant
ce miracle.
Schwartz paraissait familier avec
un tel spectacle. Il fut bientôt accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé
dans une coulée peu importante et reconnu excellent praticien. Son chef
d’équipe, à la fin de la journée, lui promit même un avancement rapide.
Lui, cependant, à peine sorti, à
sept heures du soir, du secteur O et de l’enceinte extérieure, il était
allé reprendre sa valise à l’auberge. Il suivit alors un des chemins
extérieurs, et, arrivant bientôt à un groupe d’habitations qu’il
avait remarquées dans la matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez
une brave femme qui « recevait des pensionnaires ».
Mais on ne le vit pas, ce jeune
ouvrier, aller après souper à la recherche d’une brasserie. Il
s’enferma dans sa chambre, tira de sa poche un fragment d’acier
ramassé sans doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre à creuset
recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un soin singulier, à la
lueur d’une lampe fumeuse.
Il prit ensuite dans sa valise un
gros cahier cartonné, en feuilleta les pages chargées de notes, de formules et
de calculs, et écrivit ce qui suit en bon français, mais, pour plus de
précautions, dans une langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :
« 10 novembre. — Stahlstadt.
— Il n’y a rien de particulier dans le mode de puddlage, si ce
n’est, bien entendu, le choix de deux températures différentes et
relativement basses pour la première chauffe et le réchauffage, selon les
règles déterminées par Chernoff. Quant à la coulée, elle s’opère suivant
le procédé Krupp, mais avec une égalité de mouvements véritablement admirable.
Cette précision dans les manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède
du sentiment musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne
pourront atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la discipline.
Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les premiers danseurs du
monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les succès si remarquables
de cette fabrication. Les échantillons de minerai que j’ai recueillis
dans la montagne sont sensiblement analogues à nos bons fers. Les spécimens de
houille sont assurément très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais
sans rien non plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la
fabrication Schultze ne prenne un soin spécial de dégager ces matières
premières de tout mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de
pureté parfaite. Mais c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il
ne reste donc, pour être en possession de tous les éléments du problème,
qu’à déterminer la composition de cette terre réfractaire, dont sont
faits les creusets et les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de
fondeurs convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux secteurs,
et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme central, le
département des plans et des modèles, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien
machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis après les
menaces formulées par Herr Schultze, lorsqu’il est entré en possession de
son héritage ? »
Sur ces points
d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée, se déshabilla, se
glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut l’être un lit
allemand — ce qui est beaucoup dire —, alluma une pipe et se mit à
fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait être ailleurs. Sur ses
lèvres, les petits jets de vapeur odorante se succédaient en cadence et
faisaient :
« Peuh !... Peuh !... Peuh !...
Peuh !... »
Il finit par déposer son livre et
resta songeur pendant longtemps, comme absorbé dans la solution d’un
problème difficile.
« Ah ! s’écria-t-il enfin,
quand le diable lui-même s’en mêlerait, je découvrirai le secret de Herr
Schultze, et surtout ce qu’il peut méditer contre France-Ville ! »
Schwartz s’endormit en
prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom
de Jeanne, petite fille, qui revint sur ses lèvres. Le souvenir de la fillette
était resté entier, encore bien que Jeanne, depuis qu’il l’avait
quittée, fût devenue une jeune demoiselle. Ce phénomène s’explique
aisément par les lois ordinaires de l’association des idées :
l’idée du docteur renfermait celle de sa fille, association par
contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt Marcel Bruckmann,
s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée, il ne s’en
étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l’excellence des
principes psychologiques de Stuart Mill.
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